Brouillard dans le brouillon

Céline, Louis-Ferdinand - Londres - nrf Gallimard 2022
Céline, Louis-Ferdinand – Londres – nrf Gallimard 2022

Deuxième inédit de Céline après « Guerre » dont j’ai déjà parlé sur sonneur.fr, Louis-Ferdinand flirte encore avec l’abject et l’ignominie dans ce « Londres » dont l’histoire se déroule dans les bas-fonds de la prostitution vers 1916. Certes l’ignoble n’atteint pas les degrés infâmes des essais antisémites (à supposer qu’on puisse donner ici une mesure des degrés de l’ignoble, ce qui n’est pas évident), mais le moins qu’on puisse dire est que les obsessions de l’auteur (même s’il ne faut pas confondre les dits des personnages et ceux de l’écrivain) ne sont pas en phase avec l’ère post-metoo. Ce livre pour céliniens connaisseurs et lecteurs avertis constitue néanmoins un document important dans la réévaluation actuelle de l’œuvre du Dr Destouches, ainsi que comme témoignage du processus d’écriture, cet ouvrage étant manifestement un travail en cours. Il en est ainsi avec le paradoxe Céline : le lecteur qui apprécie les deux chefs-d’œuvre que sont « Voyage au bout de la nuit » et « Mort à crédit » et aime ses romans d’après guerre, et veut approfondir sa connaissance de l’œuvre devra aussi affronter des écrits débordant les limites de la littérature jusqu’à l’illisible, sans pouvoir résoudre le paradoxe. 

Céline, Louis-Ferdinand – Londres – nrf Gallimard 2022
  
 

Céline paradoxe

La parution d’un inédit d’un grand auteur, c’est un évènement littéraire : on l’a vu récemment avec Proust (Les soixante-quinze feuillets) ou Gracq (Les terres du couchant).

On retrouve dans « Guerre » l’écriture originale et brillante de Céline et le lecteur Célinien sera comblé en retrouvant le style des autres livres de Louis Ferdinand, peut-être un peu moins brillant ici car c’est un premier jet. Comme pour tous les écrits de cet auteur, ce texte doit être lu avec recul critique : il n’est pas exempt de traces du vocabulaire de la haine qu’on retrouvera décuplé dans ses pamphlets racistes et antisémites, et les obsessions sexuelles du narrateur ne laissent aux personnages de femmes que la place d’objets.

On a donc là un nouveau témoignage du paradoxe Céline, dans l’œuvre duquel voisinent le génie et l’abjection. Une preuve de plus que la grande littérature n’est pas faite de bons sentiments et pas rédigée par des gendres idéaux, et que sa lecture demande des lecteurs avertis.

Céline, Louis-Ferdinand. Guerre. Gallimard 2012