
Les « Études sur la personnalité autoritaire » d’Adorno, publiées en 1950, font partie d’un vaste ensemble de recherches sociologiques destinées à étudier les préjugés raciaux. C’est un livre que l’on fréquente depuis longtemps dans le monde de sonneur, pour nous un grand livre dans le domaine des sciences humaines, et qu’on a jugé utile de relire une nouvelle fois, comme un repère dans une époque troublée.
Le texte est un modèle d’étude en psychologie sociale, utilisant tous les outils de la recherche en ce domaine : statistiques, questionnaires individuels et collectifs, analyse d’entretiens individuels, etc. L’originalité est que, dans ses supports théoriques, Adorno use aussi des modèles théoriques de la psychanalyse et de la psychologie académique.
« L’ignorance des complexités de la société contemporaine provoque un état d’incertitude et d’anxiété générales, qui constitue le terrain idéal pour le type moderne du mouvement de masse réactionnaire. De tels mouvements sont toujours “populistes” et volontairement anti-intellectuels. » p. 231
La citation de la quatrième de couverture commence à situer le problème. Adorno va s’intéresser à la psychologie de l’individu potentiellement fasciste à partir de son hypothèse générale que les convictions politiques, économiques et sociales d’un individu forment un modèle vaste et cohérent et que ce modèle est l’expression de sa personnalité : autrement dit, la vision du monde des individus est de nature à indiquer qu’ils sont prêts à accepter le fascisme, la personnalité est déterminante des préférences idéologiques, les individus qui se révèlent sensibles à la propagande fasciste ont beaucoup de choses en commun ; on peut donc mettre en évidence des types de structures de personnalité particulièrement résistants aux idées antidémocratiques et tenter de montrer à quoi ressemble un individu potentiellement fasciste.
Adorno va donc mesurer les contenus de pensée des individus et observer lesquels sont associés, en étudiant les opinions, les attitudes et les valeurs, en tentant de relier ce que disent les gens, ce qu’ils pensent réellement et le climat d’opinions dans lequel ils vivent.
Les préjugés, qu’ils soient racistes, antisémites, xénophobes, homophobes…, s’appuient sur la généralisation, un processus de pensée dont Adorno va largement démontrer l’irrationalité, et sont en partie en lien avec les besoins de conformité, de croyance et d’appartenance à un groupe social. Adorno étudie plus spécifiquement les facteurs liés à la personnalité de l’individu.
« Si nous considérons que la propagande fasciste trompe les gens en leur faisant croire que leur sort sera amélioré, alors la question surgit : Pourquoi est-il si facile de les tromper ? En raison, peut-on supposer, de la structure de leur personnalité ; en raison de modèles d’espoirs et d’aspirations ancrés depuis longtemps, de peurs et d’anxiétés qui les rendent réceptifs à certaines croyances et résistants à d’autres. En d’autres termes, la tâche de la propagande fasciste est d’autant plus facilitée que les potentiels antidémocratiques existent déjà dans la grande masse de la population. »
Adorno rend compte de techniques de recherches spécialisées qui ne dépayseront pas ceux qui sont familiers de la recherche en psychologie sociale ; tout y est, notamment le vocabulaire adéquat : méthodologie, modèles, techniques de mesures, quantifications, entretiens cliniques, questionnaires, échelles d’opinion et d’attitude, validation statistique, variables, corrélations, etc. Plus originale est l’utilisation de ces méthodes de mesure au service de la validation de théories issues de la théorie dynamique de la personnalité, qui impliquent la mise en place d’entretiens cliniques complétée par l’utilisation d’un test projectif, le T.A.T. (Thematic Aperception Test).
L’échelle (F) du fascisme s’appuie sur un questionnaire mesurant différentes variables comme le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, etc. (voir page 59). Concernant la soumission à l’autorité, par exemple, ce préjugé a été analysé après le constat de sa forte présence dans l’idéologie nazie et il apparaît qu’il contribue largement au développement du potentiel antidémocratique. L’agressivité autoritaire est une variable qui présente une composante sadique alors que la précédente est plus liée au masochisme. Le concept psychanalytique de projection, mécanisme de défense fondamental, vient expliquer comment les propres conceptions inacceptables de l’individu sont projetées sur d’autres individus et d’autres groupes qui sont alors rejetés. Plus loin, c’est le concept de formation réactionnelle (curieusement traduit par les termes formation réactive) qui viendra à l’aide de l’explication.
Adorno détaille la construction des différentes versions de cette échelle et les corrélations avec d’autres outils de mesure et propose une validation à travers l’étude de cas, montrant que la conception d’un modèle potentiellement fasciste peut être étendue et que l’hypothèse de dispositions centrales de la personnalité qui donnent naissance à ce modèle trouve un soutien considérable.
L’étude plus qualitative de l’idéologie va amener Adorno à se centrer sur l’antisémitisme et les préjugés afférents. Il peut mettre ainsi en évidence la rigidité mentale des sujets étudiés, ainsi que leur tendance à la pensée automatique, partant de « l’hypothèse générale selon laquelle l’hostilité – largement inconsciente – dérivant de la frustration et de la répression, et déviée socialement de son objet réel, a besoin d’un objet de substitution qui lui confère un aspect réaliste et lui évite de la sorte, pour ainsi dire, des manifestations plus radicales d’un blocage de la relation du sujet avec la réalité, par exemple la psychose. »
Adorno montre le lien de l’antisémitisme avec certaines peurs infantiles, avec le fantasme d’omnipotence ou l’illusion paranoïaque, ainsi qu’avec des modes de régression vers des modes de pensée magiques de la toute petite enfance ; son analyse s’appuie sur l’idée psychanalytique que les symptômes produisent du sens : les concepts freudiens de projection, d’identification, de conflit psychique, de déplacement, compulsion, formation réactionnelle sont mis en œuvre dans cette recherche qui lie l’individuel au social, la psychologie clinique à la psychologie sociale. Par exemple, il explique que ce sont les aléas du fonctionnement de l’inconscient qui permettent ici de comprendre comment la responsabilité de l’agression peut parfois, dans les discours antisémites, être retournée vers les victimes. Mais il met aussi en évidence que cette perversion est à mettre en lien avec un climat culturel dans lequel le succès est devenu la principale unité de mesure de toute valeur. On ne détaillera pas ici toutes les richesses de cette analyse qui fait le lien et le va-et-vient entre l’individuel et le social, on note au final la mise en évidence du lien entre antisémitisme et sentiments antidémocratiques.
Adorno étudie aussi les liens entre les opinions idéologiques et les déterminants psychologiques à partir de « l’hypothèse que les irrationalités idéologiques…/… s’accompagnent de conflits psychologiques inconscients », la personnalité étant considérée comme un déterminant de l’idéologie. Mais un autre déterminant est mis en balance du précédent, celui du climat culturel général, notamment l’influence idéologique qu’ont sur les gens la majeure partie des médias qui veulent modeler l’opinion publique. Il évoque ainsi les habitudes de pensée rigide et de personnalisation, le ressentiment, etc., comme facteurs de l’éclosion des convictions réactionnaires et potentiellement fascistes.
En fin d’ouvrage, Adorno, après avoir émis de nombreuses réserves sur la notion de typologie en psychologie, étudie néanmoins quelques syndromes mis en évidence par son travail : le modèle conventionnel, celui du ressentiment de surface, le type autoritaire, le type excentrique, le manipulateur, etc. Il montre notamment comment le sujet de type autoritaire est celui qui se rapproche le plus des potentialités fascistes. L’étude d’Adorno est extraite d’un ensemble plus grand, on l’a dit : cela explique sans doute le manque d’un chapitre récapitulatif qui aurait résumé l’ensemble et en aurait tiré les conséquences. Il faudra chercher cela dans d’autres ouvrages d’Adorno ou les livres d’autres auteurs.
La mise en évidence des déterminants psychologiques et sociaux de l’éclosion de personnalités potentiellement fascistes ne dispense en aucune manière de la responsabilité individuelle : au contraire, elle oblige à regarder en face les données de la connaissance, comme dans un miroir.
Theodor Wisengrund Adorno, Études sur la personnalité autoritaire, Éditions Allia 2007, traduction Hélène Frappat, ISBN : 978-2-84485-233-5


















