

L’interrogation, « Y a-t-il une vie avant la mort ? » du poète Mourid al-Barghouti reflète bien les interrogations tragiques de ses deux anthologies de la poésie gazaouie.
Ces textes montrent ce que la guerre fait à la langue poétique. Ils en font une langue qui témoigne, bien sûr, de ce que le conflit fait aux corps, aux esprits, aux familles. Mais aussi une langue qui pardonne, qui repousse la folie, cultive des bribes d’espoir, lutte contre la déshumanisation, se révolte contre la haine et la mort omniprésente, et refuse notre compassion d’occidentaux confortables. Une langue de l’urgence, qui va à l’essentiel, qui se dépouille des séductions littéraires faciles.
Beaucoup de ces poèmes ont été rédigés sous les bombes, par des jeunes poètes hommes ou femmes dont certains sont morts peu de temps après les avoir écrits, pour d’autres dont on ne sait pas s’ils sont toujours vivant·es.
Une femme demande à avoir droit à une dernière nuit d’amour avant de mourir, une autre dit qu’elle ne veut pas être poète en temps de guerre ; un homme se réjouit de ne pas avoir de famille ; un autre a honte d’observer une mère ramassant les morceaux de ce qui reste de son enfant. Les êtres comme les textes font ici l’expérience des limites, sans pour autant aller vers la haine. Comment une femme poète peut-elle encore écrire après avoir perdu ces quatre enfants ?
Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre : écrit de cette façon, cela ressemble à une information comme il y en a tant d’autres, presque un lieu commun de la guerre. Il faut donc s’arrêter sur la phrase, la penser, lui donner une chance de nous atteindre. Je répète donc : Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre.
Oui, Hölderlin, Adorno, on a toujours besoin de poésie en temps de détresse…
Le poème célèbre « Si je dois mourir » de Riffaat al-Aareer (1979-2023), mort sous les bombes à l’âge de 44 ans ainsi qu’une bonne partie de sa famille, est commun à ces deux anthologies exceptionnelles : le voici donc dans les deux traductions. Il témoigne de la beauté atroce contenue dans ces deux livres.
Si je dois mourir
Si je dois mourir
il faut que toi
tu vives
pour raconter mon histoire
vendre mes affaires
afin d’acheter du fil et une pièce de tissu
(choisis-la blanche avec de longues franges) pour qu’un enfant, quelque part à Gaza
puisse apercevoir un cerf-volant
alors qu’il scrute le ciel
en attendant son père
qui s’en est allé brusquement
sans que personne fasse ses adieux
ni à son corps
ni à son âme
Pour que cet enfant aperçoive dans les hauteurs le
cerf-volant
mon cerf-volant que tu auras toi-même fabriqué
et qu’il s’imagine, l’espace d’un instant
qu’il y a là-haut un ange
qui s’en vient
pour rapporter l’amour
Si je dois mourir
que ma mort soit porteuse d’espoir
et qu’elle devienne une histoire !
Traduction de Abdellatif Laâbi
Que cela devienne une histoire
S’il est écrit que je dois mourir
Il vous appartiendra alors de vivre
Pour raconter mon histoire
Pour vendre ces choses qui m’appartiennent
Et acheter une toile et des ficelles
Faites en sorte qu’elle soit bien blanche
Avec une longue traîne
Afin qu’un enfant, quelque part, à Gaza
Fixant le paradis dans les yeux
Dans l’attente de son père,
Parti subitement
Sans avoir fait d’adieux
À personne
Pas même à sa chair
Pas même à son âme
Pour qu’un enfant quelque part, à Gaza
Puisse voir ce cerf-volant
Mon cerf-volant à moi
Que vous aurez façonné
Qui volera là-haut
Bien haut
Et que l’enfant puisse un instant penser
Qu’il s’agit là d’un ange
Revenu lui apporter de l’amour
S’il est écrit que je dois mourir
Alors que ma mort apporte l’espoir
Que ma mort devienne une histoire
Traduction de Nada Yafi

