
D’abord, c’est Virginia Woolf qui nous parle de petits miracles quotidiens, d’illuminations. On s’attend donc à des épiphanies joyciennes et c’est Perec qui semble mener la danse, à moins que Benjamin et ses passages ne soient présents.
Mais non, c’est Ménard, qui nous mène, c’est magique, dans le roman de la ménagerie humaine. On retrouve sa voix dans ces vignettes situées, cette musicalité bienveillante et sensuelle que l’on peut entendre dans ses interventions sonores et visuelles sur l’Internet.
Une voix qui se met ici au service d’une humanité dispersée, mais dont tous les éléments semblent reliés entre eux dans le temps et l’espace. Chaque paragraphe esquisse la description d’une situation dans laquelle chaque geste devient un poème, une tendance à l’abstraction apparaît.
Ce qui lie toutes ces voix, c’est le langage poétique de Pierre Ménard, c’est la musique des mots. En ces temps troublés durant lesquels la langue ne fait plus que séparer, les paragraphes viennent ici relier, réunir, rassembler et faire se ressembler des vies parsemées.
Les évènements, les fragments d’existences décrits dans ces morceaux de textes semblent témoins des hasards des destinées, ce qui contraste avec le dispositif très précis de chaque début de chapitre, de chaque heure : sous l’indication de l’heure, on trouve des points dans l’espace qui ressemblent à un signe du langage Braille ou à des constellations d’étoiles, des points qui pourraient bien être une représentation abstraite et européocentrée des lieux du chapitre, suivis par les coordonnées géographiques d’un lieu parisien, puis par la nomination des lieux et du temps de chaque fragment à suivre.
Dans cette forme, chaque geste, regard ou moment a son importance ; chaque fragment de vie est un signe, chaque rire et toutes les angoisses ont une signification, sont des éléments microscopiques essentiels pour l’ensemble.
« Le soleil se lève, puis se couche, dit-il en levant les mains vers le ciel. Vivre en liberté, se promener, s’aventurer et suivre ses caprices. Les fleuves coulent vers la mer, mais rien ne rassasie l’œil ni ne comble l’oreille. Ce qui a été se répète, ce qui se fait sera refait. Sous le soleil, il n’y a rien de nouveau. Les souvenirs d’autrefois s’effacent, et ceux du futur disparaîtront de la mémoire des générations à venir. »
Dans ce monde poétique, un orage, une cérémonie, une inquiétude sont des unités infinitésimales qui ont la puissance de dessiner la condition humaine, du moins d’en proposer une approche prudente par le langage dans un texte qui met en avant ce qui devrait toujours être évident, le fait que par-delà le temps et l’espace, nous nous ressemblons tous.
Des citations viennent parfois troubler la forme des chapitres : avec Walter Benjamin, Cesare Pavese, James Joyce, Bernard-Marie Koltès, elles aussi nous parlent du temps et des êtres, et témoignent du pouvoir de la littérature, celui d’affirmer que rien de ce qui est humain ne lui est étranger.
Chaque paragraphe, chaque fragment est porteur de son propre suspense, est comme le début d’une histoire dont la suite demanderait à être imaginée, si elle n’était déjà contenue dans l’ensemble, dans le grand mouvement de la langue et des êtres.
L’objet est petit (format 11 × 17) mais c’est un grand livre. Il nous transporte dans le temps et l’espace, nous mène à percevoir nos fragilités, nos vulnérabilités comme étant notre bien commun. C’est un livre qui prend soin de nous, il faut prendre soin de lui, bien lire et relire ce texte qui se termine par le mot extraordinaire.
Quatrième de couverture :
« Au même instant, dans différents endroits du monde, 146 pays et 396 villes, le temps s’arrête, en alerte. La succession des scènes qui surgissent des situations qui apparaissent dans le désordre comme autant d’épiphanies, forme une constellation d’instants suspendus, d’arrêts sur image. La juxtaposition de ces multiples strates du récit permet d’explorer simultanément différents points de vue dans une expérience polyphonique. Un lent cheminement qui révèle, de la veille au lendemain. Le trait d’union reliant l’espace dans le temps, l’épreuve d’une présence au monde. Un monde où trouver sa place, où il y a lieu d’être. Ce récit n’est pas une invitation au voyage, mais une tentative de capturer l’ubiquité et la simultanéité des expériences humaines à travers le globe. Une traversée immobile qui nous relie aux autres et à nous-même. »
Pierre Ménard. Rien que les heures. Éditions JOU 2026. ISBN 9782492628139. 207 pages


