Ulysse, James Joyce – Épisodes 16, 17, 18

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie III

Épisode 16

On sort lessivé du chapitre précédent ; je trouve que c’est le plus difficile à lire. Il est une heure du matin, Bloom aide Stephen à reprendre ses esprits après l’altercation avec le soldat Carr ; ils se dirigent au sud vers Butt Bridge en passant par Amiens Street et Store Street, d’où l’on aperçoit la coupole de Custom House.

Lorsque Stephen rencontre Corley qui essaie de le taxer, Bloom est là pour protéger Dedalus en cas de besoin : une relation protectrice s’ébauche ainsi de Leopold à Stephen. Elle est presque aussi émouvante que l’apparition du fils mort de Bloom dans le chapitre précédent. Tous les deux finissent par arriver à L’Abri du Cocher, dont le tenancier se nomme Peau-de-Bique (Skin-the-Goat). « Ils ne portaient pas le même regard sur tout, mais il régnait entre eux une certaine harmonie, comme si leurs esprits voyageaient pour ainsi dire dans le même train de pensées. »

Il y a un marin qui abreuve l’assistance d’anecdotes frelatées, une prostituée déjà rencontrée auparavant. Stephen évoque l’amour de Dante pour Béatrice Portinari en parallèle à la relation entre Léonard de Vinci et la Joconde, et l’importance de Thomas d’Aquin pour la Divine Comédie. En pleine nuit dans un troquet, alors qu’il n’est pas au mieux de ses capacités, c’est pas mal. Bloom, lui, parle des formes féminines… et du nationaliste Parnell, qu’il rencontra lors d’une manifestation plusieurs années auparavant.

Mais nos héros sont fatigués : Bloom invite donc Stephen à venir se réfugier chez lui à Eccles Street. C’est parti pour vingt minutes de trajet vers le nord-nord-ouest. C’est l’occasion, pendant le trajet, pour Stephen de faire entendre sa belle voix de ténor, la même que celle de Joyce…

Épisode 17

Stephen Dedalus et Leopold Bloom, après s’être éloignés du quartier des maisons closes, entre Mabbot Street et Beaver Street en allant vers le Butt Bridge, se dirigent maintenant vers le nord-ouest, vers Eccles Street, le domicile de Bloom ; il est une heure du matin.

Le style du chapitre est celui, rigide et maniaque, d’un questionnaire insistant et inquisiteur (un questionnaire de catéchisme, nous précise la critique savante) ; on sent que l’ironie de Joyce va encore faire des siennes. La multiplication des précisions pourrait prétendre rendre compte exhaustivement de la totalité, mais elle échoue, évidemment : mais c’est l’occasion pour Joyce de revenir sur la narration de son livre, de donner de nouveaux détails sur les personnages, de nous faire rire et de se livrer, encore une fois, à des prouesses d’écriture.

Stephen et Bloom entament un trajet de 1,5 km facile à suivre sur une carte, tout en bavardant à propos de sujets variés dont Joyce nous fournit aimablement la liste épatante : musique, littérature, Irlande, Dublin, Paris, amitié, femmes, prostitution, régimes, etc. La suite s’étend et devient loufoque… Il nous indique les points communs et de désaccord entre les deux promeneurs, dans un style obsessionnel qui vaut son pesant d’or, laissant un instant penser à Perec, mais c’est autre chose…

Bloom a oublié ses clés et ne peut rentrer chez lui : escaladant la grille puis chutant, il invite Stephen à venir se réfugier devant un feu de bois. Quand il fait couler de l’eau, on a droit à trois pages détaillant le trajet de l’eau depuis le réservoir de Roundwood jusqu’au verre de Bloom, ainsi que des considérations diverses sur l’alimentation en eau. On retrouve même entre les mains de Leopold le fameux savon acheté treize heures plus tôt et qui avait refait son apparition plus d’une fois dans le récit.

Ce procédé du questionnaire avec réponses détaillées donne une impression d’accélération du projet joycien, du côté de la récapitulation et de l’apport d’informations nouvelles, comme si la fin à venir de l’Odyssée de nos deux héros amenait l’urgence à vouloir, inutilement, combler les manques ; comme s’ils retardaient le moment de se séparer. C’est comme si Joyce faisait retour sur son projet d’écriture en montrant l’impossibilité du langage à rendre compte de la réalité, impossibilité ouvrant néanmoins la possibilité de la poésie. C’est une accélération paradoxale car elle est obtenue par l’étirement à outrance des séquences signifiantes, qui offre un déploiement potentiellement infini du langage poétique. Elle me fait penser à l’effet de travelling contrarié utilisé par Hitchcock dans Vertigo, mais peut-être n’est-ce là qu’illusion du lecteur : délirons néanmoins avec Joyce ; l’étirement obsessionnel du récit serait le travelling mécanique arrière, le récit arrivant inéluctablement à sa fin serait le zoom avant, l’effet obtenu serait le paradoxe signifiant de l’accélération reportant infiniment l’arrivée à son but. (On s’amuse…).

Tout cela n’empêche pas nos deux héros, juste avant que Stephen ne parte et sorte définitivement du récit, d’uriner ensemble dans les buissons devant la maison tout en observant les étoiles. Il faudra encore une cinquantaine de pages pour que Bloom se réfugie dans son lit, auprès de Molly (il faut dire, par exemple, que lorsque Bloom passe devant sa bibliothèque, on a droit à l’inventaire de celle-ci !) Cela donne le temps à Leopold de repenser à des moments de sa biographie et d’ouvrir un tiroir dans lequel il retrouve des dessins de sa fille Milly. Les objets qu’il trouve dans les tiroirs sont l’occasion de réminiscences et de regrets, le procédé permet à Joyce de compléter le portrait de Bloom. L’inventaire des fatigues de Leopold accumulées au cours de la journée est ainsi l’occasion d’un résumé de ces pérégrinations dans Dublin depuis le matin.

Bloom finit par se coucher en position fœtale auprès de Molly. L’Odyssée dublinoise est terminée, mais au terme de cet interrogatoire serré, on n’a pas les réponses à toutes les questions : qui était l’homme en mackintosh, aperçu ce matin au cimetière de Glasnevin ?

Épisode 18

On (re)découvre enfin le célèbre long monologue intérieur de Molly Bloom, flux de pensées occupant une cinquantaine de pages dans cette édition. Cette entrée dans le monde psychique interne de Molly est comme une récompense : dix-huit phrases sur cinquante pages sans ponctuation, on entre dans la poésie la plus élaborée, la plus émouvante de tout le livre, dans le moment de la réconciliation et de l’acquiescement, le mot « oui » débutant et terminant le texte. La « parole » est enfin donnée à une femme, il était temps : sous la forme d’un monologue déployant l’expression de ses pensées à propos des hommes, de ses aventures sexuelles, à propos de Bloom, de Stephen, de sa fille ; concernant ses désirs les plus intimes… Dans ce soliloque ensommeillé, proche du rêve, dans lequel on trouve même une allusion à Rabelais, toute censure est abolie et Molly, comme dirait frère Jacques, ne cède pas sur son désir. C’est ce qui autorise à lire ce monologue comme une longue et progressive accession à la jouissance.

Molly sait que Bloom a écrit une lettre qu’il ne voulait pas qu’elle voie et pense aux femmes qu’il a pu fréquenter, mais aussi à son amant Boylan : elle sait que Leopold sait. Mais dans ses pensées errantes, c’est toujours à son Poldy (Leopold) qu’elle revient. C’est son Poldy qui dort contre elle en position fœtale et à qui elle dit oui :

« Oh à cet horrible torrent si profond et Oh à la mer la mer pourpre parfois en feu et aux glorieux couchers de soleil et aux figuiers dans les jardins d’Alameda oui et aux étranges petites rues avec les maisons roses et bleues et jaunes et aux jardins de roses et aux jasmins aux géraniums et aux cactus et à Gibraltar où j’étais une jeune fille et une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme le faisaient les filles andalouses ou est-ce que j’en porterai une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé autant lui qu’un autre et je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord j’ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré à moi pour qu’il puisse sentir mes seins tout parfumés oui et son cœur battait à la folie et oui j’ai dit oui je le veux Oui. »

Traduction Michel et Michela Gribinski. Les Belles Lettres, 2016.

« O cet effrayant torrent tout au fond O et la mer la mer écarlate quelquefois comme du feu et les glorieux couchers de soleil et les figuiers dans les jardins de l’Alameda et toutes les ruelles bizarres et les maisons roses et bleues et jaunes et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus et Gibraltar quand j’étais jeune fille et une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien oui. »

Traduction Maurel – La Pléiade, Gallimard, 1995.

Le retour d’Ulysse à Ithaque. Pinturicchio, Public domain, via Wikimedia Commons
Butt Bridge – Dublin

Ulysse, James Joyce – Épisodes 13, 14, 15

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie II

Épisode 13

On avait laissé Bloom fuyant en cab le pub de Kiernan, dans le quartier de St Michan’s Park ; on le retrouve, on ne sait comment, trois heures plus tard au nord de la plage de Sandymount au crépuscule (on entend les sons de l’église St Mary’s Star of the Sea), à plus de cinq kilomètres du départ, la même plage que celle arpentée par Stephen Dedalus lors de l’épisode 3. Après ce chapitre, le roman sera nocturne.

L’épisode est célèbre, on va assister à un échange de regards entre Bloom et Gerty MacDowell, agrémenté par l’onanisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme, l’ensemble trouvant sa satisfaction lors d’un feu d’artifice final, au sens propre comme au figuré.

Le contraste est sévère avec le texte précédent : Joyce se livre à une parodie des romans à l’eau de rose qui vaut son pesant de parfum frelaté. Trois amies, Cissy Caffrey, Edy Boardman et Gerty MacDowell, un bébé et deux jumeaux qui pourraient bien préfigurer les Shem et Shaun de Finnegans Wake se promènent sur la plage, où l’on aperçoit même une tour Martello, mais ce n’est pas la même qu’au début du roman. Le portrait sirupeux de Gerty, écrit à la manière des romans populaires à l’eau de rose, est distordu par l’ironie de Joyce et devient complètement loufoque. Même les chants religieux venus de l’église toute proche sont difficiles à prendre au sérieux dans ce contexte parodique de narration, d’autant plus qu’il s’agit d’une retraite pour la tempérance des hommes.

L’eau de rose vient à s’épicer après que Leopold a renvoyé le ballon perdu par l’un des jumeaux, ballon dont la trajectoire va, comme par hasard, sous les jupes de Gerty. «  Oui, c’était bien elle qu’il regardait et son regard voulait dire quelque chose. C’étaient des yeux magnifiques, superbement expressifs, mais pouvait-on leur faire confiance ?  » Alors que le feu d’artifice de la vente de charité a commencé, Gerty et Bloom se retrouvent seuls dans leur échange de regards (« Ses mains et son regard laissaient deviner qu’il était affairé et elle frissonna tout entière ») et de plaisirs à distance («  Et elle le voyait qui voyait  »). Après le départ de Gerty et ses amies, la narration nous fait à nouveau partager les pensées de Bloom, qui errent de Gerty à Molly, puis vers sa fille Milly ; il se rend compte que sa montre s’est arrêtée à quatre heures et demie, c’est-à-dire au moment du rendez-vous entre Boylan et Molly : «  Est-ce que c’était bien l’heure où lui et elle ? Oh, il a. En elle. C’est fait. Ah !  »

Il se souvient du parfum de Molly, un mélange de jasmin et d’oppoponax… La nuit est en train de tomber sur Sandymount.

Épisode 14

Il est 22 heures, il fait nuit, Bloom va pouvoir tenir la promesse qu’il avait faite lors de l’épisode 8, celle d’aller voir Mme Purefoy au National Maternity Hospital, non loin de Merrion Square Park. Joyce, en virtuose, débride encore plus ses recherches stylistiques puisqu’il utilise bon nombre de styles de la littérature de langue anglaise dans ce chapitre, et fait de celui-ci un grand défi pour les traducteurs. Après avoir pastiché un discours obscur de Salluste dont on n’est pas certain de savoir de quoi il parle après l’avoir lu, le voilà en train de parodier des chroniques latines médiévales et de laisser apparaître le thème médical de la naissance. Il continue avec des archaïsmes des Xe et XIe siècles, du moyen anglais et des récits de voyage du XIVe siècle, des légendes arthuriennes, des allusions à Dante, des pastiches de Samuel Pepys et Daniel Defoe, etc. Avec les autres traducteurs, Auxeméry a relevé le défi en publiant une traduction séparée de ce chapitre. On dispose donc de trois traductions différentes en français de cet épisode, à notre connaissance : celle de Morel-Larbaud, celle de Gallimard 2004 reprenant cette dernière ; celle d’Auxeméry et la présente traduction des éditions Les Belles Lettres (la traduction en cours de Guillaume Vissac sur Internet n’est pas encore arrivée jusque-là). On lira avec profit à ce sujet l’article de Pierre Vinclair paru dans la revue Europe consacrée à l’Ulysse de Joyce.

La gardienne apprend à Bloom le décès du docteur O’Hare trois ans plus tôt, l’occasion de quelques réflexions sur la mort. L’arrivée du jeune Dr Dixon est le prétexte à une parodie des Travels of Sir John Mandeville (XIVe siècle) et de se retrouver autour d’une solide table bien pourvue autour de laquelle on découvre Dixon, Lynch, Madden, Lenehan, Crotthers, Costello et Stephen Dedalus (« escholiers d’esprit fin  ») ; voici donc la première vraie rencontre entre Leopold et Stephen, autour d’une table mythique du Moyen Âge (la cafétéria), à la maternité  !

On découvre une assemblée masculine devisant à propos de la maternité, discussion bien arrosée évidemment. Mais pour Leopold, le sujet est sérieux : «  Mais Messire Leopold était d’état sérieux malgré ses paroles pour ce qu’avait en pitié cris perçants de l’effroi des femmes en leur gésine et s’était ainsi soucié de sa femme et bonne Marion, laquelle avait donné vie à son fils et unique mâle que le onzième jour de quoi était passé à mort et si noir est destin que nul homme de l’art l’avait pu sauver.  » Le thème de la tristesse de Bloom, que Gerty avait aperçue dans son regard lors de l’épisode précédent sur la plage de Sandymount, refait surface.

Le texte prend un aspect désopilant lors de l’arrivée de Malachie Mulligan (le Buck Mulligan du début du roman), qui se propose d’ouvrir une ferme de fertilisation en offrant ses services pour la fécondation de toute femme qui en ferait la demande, l’ensemble étant annoncé sous la forme de parodie d’un article de journal. Leopold, lui, a bien du mal à supporter les propos peu respectueux envers les femmes prononcés par ses congénères imbibés. Joyce, avec la vingtaine de parodies offertes dans ce chapitre, exhibe la virtuosité de ses techniques d’écriture : expert du pastiche, voilà bien un point en commun qu’il avait avec… Proust.

Au cas où cela intéresserait quelqu’un, Mme Purefoy a donné naissance à un garçon : le prétexte, pour notre aréopage d’assoiffés, de se précipiter chez Burke, le pub du coin : «  Tous dehors pour s’aller torcher la gueule, bras dessus, bras dessous, en braillant par les rues.  » De quoi donner l’occasion à Joyce de déconstruire encore plus le langage à la fin de cet épisode.

Bon, on a raté des choses. On reprend donc tout ça dans la traduction de la Bibliothèque de la Pléiade, et dans celle d’Auxeméry…

Épisode 15

Bloom a retraversé la Liffey vers le nord pour se retrouver dans Mabbot Street, c’est-à-dire dans le quartier des bordels : il est minuit sur la rive gauche. Le style de Joyce devient celui du théâtre, avec dialogues, répliques et didascalies. Joyce nous entraîne dans une vraie cour des miracles dans une description détaillée des lieux, dans lesquels on entend la voix de Cissy Caffrey, l’une des amies de l’épisode 13 de la plage de Sandymount, et où l’on voit passer Stephen Dedalus et Lynch. «  Bloom apparaît, rouge, haletant. Il fourre du pain et du chocolat dans l’une de ses poches.  » Le texte laisse la place à des hallucinations, les didascalies transforment d’une page à l’autre les personnages (les Métamorphoses !) et nous font naviguer entre monde intérieur et monde extérieur, entre Beaver Street et les portes de l’enfer ; les prostituées du coin de la rue deviennent un instant un chœur de tragédie grecque…

Bloom manque de se faire écraser par un trolley, sans doute distrait par la satisfaction d’avoir acheté chez le boucher (à minuit !) un pied de porc tiède et un pied de mouton froid. Dans le même rythme que ses pensées errantes, des saynètes bizarres viennent prendre place dans la narration, venant illustrer les rêveries de notre héros fatigué, qui voit apparaître sa mère, Molly, un chameau…

Bloom se retrouve même dans un tribunal, subissant un procès concernant ses anciens écarts de conduite, mais son affaire est mal partie, car il a pour avocat J. J. Molloy et que différentes dames viennent témoigner contre lui : un vrai cauchemar. Leopold se retrouve à faire un discours dans une Cité des Femmes qui n’a rien à voir avec la Cité des Dames de Christine de Pizan… Suit un renversement carnavalesque dans lequel Bloom devient le héros de la fête, mais on sait bien que tout cela n’est que fantasmes de Leopold, que témoins de sa liberté de pensée, mais aussi de ses regrets, de sa culpabilité, qui l’entraîne à demander pitié pour le passé, avant même qu’il ne soit brûlé en place publique comme Giordano Bruno, tant apprécié par Joyce. Bloom est donc en droit de penser que : « La journée a été fatigante, une théorie d’accidents ». Dans ce capharnaüm, on a même droit à une liste des douze plus mauvais livres du monde et on entend parler des truffes du Périgord : Joyce s’amuse, nous aussi.

Il est donc logique que, le 16 juin 1904 après minuit, les professeurs d’Oxford se promènent avec des tondeuses à gazon et que Shakespeare apparaisse dans un miroir. Et «  Ulysse  » est bien un livre qui, si on peut le résumer approximativement, échappe à toute tentative d’en décrire exhaustivement la narration.


St Mary’s Star of the Sea – Sandymount

National Maternity Hospital – Dublin

Ulysse, James Joyce – Épisodes 10, 11, 12.

Partie II
Épisode 10

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Il est bientôt 15 heures, nos amis Leopold, Stephen et consorts sont sortis de la Bibliothèque nationale. Le chapitre qui débute est qualifié de labyrinthique par la critique savante, le jeu est donc de ne pas trop s’y perdre (on s’y perdra de toute façon) et de trouver la sortie. L’épisode nous place au cœur de la vie quotidienne dublinoise en multipliant les personnages et les situations dans de courts fragments qui se mélangent.

Le père Conmee sort de son presbytère : il a une pensée pour Paddy Dignam enterré ce matin, une autre pour les morts et blessés à la guerre, et ne peut satisfaire un mendiant qu’il croise car ses poches sont vides ; il discute avec trois écoliers, continue sa marche du côté de Mountjoy Square : on n’est pas très loin à l’est d’Eccles Street, la demeure de Leopold Bloom. Le père Conmee continue sa petite odyssée, ce qui nous vaut une autre description vivante des rues de Dublin et de leur activité, agrémentée de multiples rencontres et des pensées de l’homme d’Église qui portent sur ce qu’il voit mais aussi sur les confessions qu’on a pu lui faire.

Corny Kelleher aperçoit le père Conmee en train de monter dans le tram. Il dit deux mots à l’agent de police qui passe par là, celui-ci lui parle d’une personne spéciale qu’il a vue hier (« cette espèce de particulier » indique la traduction de La Pléiade)… Kelleher est l’employé des pompes funèbres, en train de remplir un registre, qui a été salué par le père Conmee dans les paragraphes précédents.

Un marin unijambiste remonte Eccles Street, croise les sœurs Dedalus et J.J. O’Molloy. Il fait la manche, aperçoit à travers une fenêtre une femme en train de s’habiller. Ce marin est le mendiant qui a croisé le père Conmee au début du chapitre.

Katey et Boody, les deux sœurs Dedalus croisées dans Eccles Street au paragraphe précédent, se désolent de n’avoir pu vendre des livres : elles sont affamées, ça n’est pas la première fois que l’on entend parler de la misère de la famille Dedalus dans le roman. Un papier flottant passe tout près sur la Liffey, qui est comme un rappel du prospectus jeté depuis le pont O’Connell par Bloom dans l’épisode 4.

On retrouve ensuite Boylan chez la marchande de fruits, fleurs et légumes qui l’émoustille : il fait livrer un panier à une adresse qui n’est pas indiquée dans le texte : pour Molly, dont il est l’amant, et qu’il doit retrouver plus tard ?

Stephen est en conversation avec Artifoni, en langue italienne. Lorsque celui-ci s’éloigne, il croise des musiciens en kilt : peut-être des sonneurs de cornemuse… « Une débâcle de musiciens en kilt » dans la traduction Gribinski, « La cohue des jupons-courts aux genoux nus » dans la traduction Morel-Larbaud.

Miss Dunne est en train de lire La Femme en blanc de Wilkie Collins ; elle s’ennuie. Elle voit passer les hommes-sandwiches qu’on a déjà aperçus avec Boylan dans une séquence précédente : celui-ci lui téléphone, il est son patron. Elle se demande quelle est la nature des relations de Boylan avec Marion (Molly) et informe Boylan d’un rendez-vous avec Lenehan à quatre heures à l’Ormond Hôtel, une précision dont il faudra se souvenir pour plus tard.

On se retrouve ensuite dans la Chambre historique du conseil à Saint Mary’s Abbey que fait visiter Ned Lambert, « L’endroit le plus historique de tout Dublin », le lieu où à l’origine se trouvait le premier temple juif. Ned Lambert sort de l’Abbaye en compagnie de l’avocat J. J. O’Molloy, il est enrhumé. Il lui raconte une blague en se dirigeant vers Mary’s Abbey Street.

On traverse la Liffey pour se retrouver rive droite avec Lenehan et quelques amis, qui retraversent vers la rive gauche sur le pont métallique : ils finissent par parler de Leopold et Molly Bloom et Lenehan conclut : « Tout ce qu’il y a de sérieux : Bloom, c’est un homme curieux de tout, un homme de culture. Ce n’est pas un type vulgaire, vous savez. Plutôt un genre d’artiste. Ce vieux Bloom. »

Non, ce n’est pas un type vulgaire, ce Leopold Bloom, qu’on retrouve dans une boutique, consultant des livres plus ou moins érotiques : il veut en choisir un pour Molly. Cela donne l’occasion à Joyce de nous offrir des fragments parodiques de ce type de littérature. Leopold finit par choisir le titre Douceurs du péché. Joyce, lui, a offert à Nora un livre de Sacher-Masoch…

Dilly Dedalus, fille de Simon Dedalus et sœur de Stephen, est au centre du fragment suivant : non loin de la salle des ventes Dillon, alors qu’une course cycliste passe tout près, elle rencontre son père à qui elle réussit à soutirer deux shillings bien que celui-ci lui ait réservé un mauvais accueil.

On rencontre ensuite un certain M. Kernan, satisfait d’avoir embobiné Robertson pour une commande d’on ne sait quoi. Il croise Simon Dedalus saluant le père Cowley. Il se retrouve à Watling Street, non loin de la brasserie Guinness, se dirigeant vers la Liffey.

Sacré Joyce qui, à propos de deux femmes qui passent dans la rue, nous précise que l’une d’elles transporte onze coquillages dans son sac. Stephen s’arrête à la devanture d’un bouquiniste de Bedford Row. Il rencontre sa sœur Dilly qui, avec l’argent qu’elle a taxé à son père, a acheté un livre, Le Français pour débutants. Stephen s’inquiète de la misère de sa sœur ; il lui dit de ne pas montrer son livre à sa mère qui pourrait le revendre, comme elle l’a fait avec les livres de Stephen. Cela fait écho à l’un des fragments précédents. Encore une fois, Joyce nous récompense avec son art subtil de la description, une prose poétique nous transportant au cœur de Dublin : avec lui, on devient gens de Dublin.

Nouvel écho : à nouveau le père Cowley rencontrant Simon Dedalus. Cowley est pisté par des usuriers et il compte sur Ben Dollard, qui arrive, pour l’aider. Passe à nouveau dans la rue, on l’avait déjà croisé précédemment, Cashel Boyle O’Connor Fitzmaurice Tisdall Farrel, celui qui a un nom à coucher dehors. On note encore l’intérêt de Joyce à nous décrire la misère dans laquelle se trouve bon nombre de ses personnages, misère qui a été aussi la sienne à différents moments de sa vie.

On entend parler du fils de Paddy Dignam, lui aussi croisé furtivement quelques lignes plus tôt : il vient de trouver un emploi par l’intermédiaire de Martin Cunningham, l’un des amis de Leopold qui l’avait accompagné en calèche à l’enterrement de Dignam quelques heures plus tôt.

Au bar, Bloom aperçoit le frère de Parnell qu’on a croisé dans le fragment précédent et quelques pages plus haut. Leopold a retrouvé Haines et Mulligan, les colocataires de Stephen dont on a fait la connaissance au tout début du roman, qui évoquent les discours de Stephen sur Shakespeare. Le texte fait à nouveau allusion au prospectus jeté par Bloom depuis le pont O’Connell dans la Liffey : transporté par le courant, le bout de papier froissé arrive vers l’est, se rapprochant du port de Dublin et de l’embouchure de la Liffey.

La démarche erratique générale est sans doute symbolisée par celle de Cashel Boyle O’Connor Fitzmaurice Tisdall Farrell, qui bouscule un aveugle dans Clare Street : l’anecdote nous ramène non loin de Trinity College.

On avait croisé, quelques pages plus haut, Patrick Aloysius Dignam, fils de feu Paddy Dignam, transportant une livre et demie de côtes de porc. Le revoilà avec son paquet de viande dans Nassau Street, il repense à l’enterrement de son père.

L’épisode se termine avec des personnages de la haute société, la famille du comte Dudley, qui parcourt un trajet dans les rues de Dublin, et croise ainsi bon nombre des personnages qu’on a pu apercevoir dans ce chapitre, comme si ce cheminement final en était un résumé.
On l’aura compris, le labyrinthe n’est pas seulement dans le parcours des personnages dans Dublin, mais aussi dans l’entrecroisement permanent de leurs apparitions dans les différents moments de la narration, un procédé porté à sa plus grande densité dans cet épisode et que l’on retrouve tout au long du roman.

Épisode 11

Le texte commence par se faire imitatif des sons produits par le cortège passant non loin du bar de l’hôtel Ormond, dans lequel se trouvent nos héros, une vraie symphonie langagière en forme d’ouverture annonçant ce qui va suivre. Il est seize heures. Les deux serveuses semblent se moquer de Bloom alors que celui-ci est parti. Simon Dedalus fait son entrée, ainsi que Lenehan.

Bloom traverse l’Essex Bridge (Grattan Bridge de nos jours), il pense qu’il voudrait écrire à sa correspondante Martha dont il a reçu une lettre ce matin, mais songe aussi à Molly.
Dedalus père et Lenehan entament une conversation à la gloire de Dedalus fils. Bloom et Boylan apparaissent dans le bar, ce dernier venant honorer ainsi le rendez-vous pris au milieu du chapitre précédent. Il est seize heures et Boylan va partir : c’est un moment charnière du roman car on a fini par comprendre que Boylan a rendez-vous avec Molly, chez elle, ce que sait Leopold. Cela n’empêche pas Bloom d’apprécier une nourriture solide faite d’abats et d’écrasé de pommes de terre : « Tables propres, fleurs, serviettes pliées façon mîtres », avec le père Cowley au piano et Ben Dollard au chant.

D’une manière assez dure et douloureuse pour le personnage de Bloom, l’épisode est marqué temporellement par de courtes phrases se répétant régulièrement, qui viennent marquer le temps de la progression de Boylan vers Molly, vers Eccles Street. On ne comprend pas encore l’attitude de Leopold : confiance ou résignation ? Mais lorsqu’il pense à Molly, c’est d’une manière bienveillante et amoureuse.
Quoi qu’il en soit, il sait se rasséréner avec ses nourritures préférées et la compagnie chantante de ses amis. Une fois sorti du bar, à la fin de l’épisode, il se préoccupe des manifestations de ses intestins et ajoute du vent au vent.

Épisode 12

« L’Irlande sobre, c’est l’Irlande libre. » ⸮

Il est 17 heures, l’heure de se retrouver au pub de Barney Kiernan, non loin de St Mary’s Abbey visitée dans l’épisode précédent, et tout près du tribunal. La langue de Joyce se déploie encore en nous réservant des surprises et de nouvelles énigmes de lecture : il est vrai que ce chapitre est celui d’une beuverie et de propos partant dans tous les sens de la part de crétins buveurs pas très fins, qui profèrent des insanités antisémites notamment.

Curieusement viennent rapidement s’intercaler des annonces judiciaires en lien avec les propos des piliers de bar (le tribunal est tout près), annonces dont la rigueur contraste avec la discussion imbibée. Mais ça n’est pas tout : le narrateur de cet épisode, le collecteur de dettes, insère des paragraphes de facture classique qui semblent évoquer des moments de l’histoire traditionnelle et mythique de l’Irlande. Il est donc déconseillé de boire un coup de trop avant de lire ce chapitre. On a même droit à une liste étonnante des « nombreux héros et héroïnes irlandais de l’Antiquité », une liste fantaisiste car si on y repère bien Cúchulainn et saint Brendan, on y trouve aussi Dante Alighieri, Christophe Colomb, Charlemagne, le dernier des Mohicans, etc. Cette liste, c’est peut-être le côté rabelaisien du chapitre…

Bloom se lance dans une explication rationnelle et scientifique de l’érection des pendus, mais cela ne fait qu’augmenter l’animosité à son égard : la rationalité, ça n’est pas la tasse de thé des abrutis assoiffés, ce qui n’empêche pas Joyce de nous gratifier de morceaux de prose grandioses. L’orage gronde, et l’apparition d’un mot-valise à rallonge (Nationalgymnasiummuseumsanatoriumandsuspensoriumsordinaryprivatdocentgeneralhistoryspecialprofessordoc) fait penser aux coups de tonnerre de Finnegans Wake.

« La force, la haine, l’histoire, tout ça. Ce n’est pas une vie pour des hommes et des femmes, les insultes et la haine. Tout le monde sait que la vraie vie, c’est tout le contraire. », une belle phrase de Bloom qui ne l’empêchera pas de devoir fuir précipitamment cette nef des abrutis, une fuite qui donnera deux pages fabuleuses, à la mesure de l’hubris littéraire de Joyce, avec tremblement de terre, cyclone et montée au ciel de saint Bloom : on arrête de boire.

Ulysse. Joyce – Épisodes 7,8,9.

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie II
Épisode 7

Dans cet épisode, c’est comme si on lisait des articles de journaux. Des articles de journaux un peu bizarres, mais c’est du Joyce.
Le texte nous fait prendre le tram de manière très vivante ; on entend les bruits de la ville, on voit les mille et un personnages qui s’agitent à leurs occupations ; l’activité économique de Dublin se déploie de manière très bruyante.

La prose de Joyce se fait presque harmonie imitative pour traduire cette agitation :  « Grossbooted draymen rolled barrels dullthudding out of Prince’s stores and bumped them up on the brewery float. On the brewery float bumped dullthudding barrels rolled by grossbooted drame out of Prince’s stores. »
Dans l’édition de la Pléiade, traduction de Morel et Gilbert revue par Larbaud, le passage est traduit ainsi :
« Hors des Entrepôts Prince, des haquetiers aux brodequins balourds boulaient de sourds barils et les faisaient rebondir sur le haquet de la brasserie. Sur le haquet de la brasserie rebondissaient de sourds barils boulés par les haquetiers aux brodequins balourds hors des Entrepôts Prince. »
Dans la traduction Gribinski, on lit : « Haut bottés, les conducteurs de charrettes roulaient les barriques des brasseries avec un bruit sourd hors des entrepôts de Prince et les chargeaient. »

Bloom, lui, est arrivé à son travail au journal. On se retrouve dans les locaux du quotidien Freeman’s Journal and National Press, dans le centre de Dublin, non loin de la statue d’O’Connell, en bordure de la Grande avenue du même nom ; la conversation continuera un moment dans les bureaux du Télégramme du soir, tout près.

Dans ce chapitre se mélangent l’activité laborieuse du journal, les contenus des articles et les discours des différents visiteurs. Incidemment, le savon que Bloom a acheté à la pharmacie dans un chapitre précédent fait encore des siennes dans ses poches. On s’amuse aussi de l’ironie que déploie Joyce à l’égard des différents discours proférés par les visiteurs parmi lesquels se trouvent toujours Simon Dedalus, le père de Stephen. Joyce s’en donne à cœur joie pour ce qui est de l’entrelacement des discours : c’est comme s’il voulait nous faire toucher du doigt le vide des paroles proférées. Les sauts du sens, les coq-à-l’âne, les contrastes, les interruptions et entrecroisements constituent la poésie de ce texte, en rendent la lecture énigmatique et excitante. Alors que Simon Dedalus et Bloom lui-même sont sortis, la conversation continue (avec Myles Crawford, le directeur du journal, O’Madden Burke, Lenehan, J. J. O’Molloy…), assez obscure au début, et c’est alors que Stephen Dedalus apparaît.

Celui-ci, on s’en souvient, vient porter l’article que son directeur d’école, Deasy, souhaite faire publier. Les uns et les autres semblent parler pour ne rien dire, ça ne les empêche pas de citer Dante et Shakespeare. C’est toujours aussi brillant, mais on ne comprend pas tout. Joyce en profite pour glisser le titre de l’un de ses livres précédents, Gens de Dublin.

Épisode 8

On est toujours dans les pensées de Bloom qui se dirige en direction du sud vers le pont O’Connell ; des pensées qui vont et viennent comme les vagues sur la plage, ou bien comme les contractions de l’intestin, nous disent les écrits savants: c’est qu’il est midi et que Leopold cherche un lieu où se restaurer.

On en a maintenant l’habitude, les rêveries se mélangent dans le texte ; à propos d’un prospectus qu’on vient de lui donner, à propos de la religion, de la famille Dedalus, sur la condition des femmes ; des pensées érotiques s’insinuent dans ce flot désordonné et d’autres, appelées par les petits évènements qui croisent son chemin.

« Et si je me jetais ? » : une brève tentation, une pensée furtive apparaît alors qu’il est sur le pont O’Connell au-dessus de la Liffey ; mais il préfère se réfugier dans la poésie de Shakespeare et acheter des pommes pour nourrir les mouettes, et la traduction de Morel donne :  « Si je piquais une tête ?  ».

« On ne met de grands mots sur les choses ordinaires que parce qu’ils sonnent bien. » 

Sur l’avenue Westmoreland, Bloom repense à Molly et à sa fille Milly, se souvient d’une soirée de concert après laquelle il était allé chercher sa femme : « Je me souviens de notre retour à la maison, nous avons attisé le feu et fait frire des morceaux de selle de mouton pour le dîner, avec son chutney préféré. Et du rhum chaud épicé. Je pouvais la voir depuis l’âtre, dans la chambre à coucher, dégrafer le busc de son corset. La blancheur. »

Mais les pensées de Bloom sont vite interrompues par une rencontre amusante avec Mme Breen, qui lui apprend que Mme Purefoy est à l’hôpital, ce qui éveille la compassion de Leopold et des réflexions sur comment on pourrait rendre les accouchements moins douloureux pour les femmes. Ce sont des pensées politiques qui occupent son esprit alors qu’il contourne Trinity College. Dégoûté par ce qu’il voit dans Duke Street, il préfère se diriger vers Grafton Street pour se trouver une nourriture plus légère : pensant à la nourriture végétarienne, il se préoccupe soudain du sort des animaux que l’on abat pour l’alimentation humaine ; il se contentera donc aujourd’hui d’un sandwich au fromage et d’un verre de vin… Toujours dans ce même quartier au sud-ouest de Trinity College, Bloom aide un aveugle à trouver son chemin.

Voilà. Dans ce chapitre, on a parcouru environ mille deux cents mètres en compagnie de Bloom, depuis les bureaux de son journal jusqu’à la Bibliothèque Nationale à Kildare Street, un trajet qui nous apprit que Leopold est un brave type, se préoccupant des autres et faisant attention à lui-même. Un portrait rassurant, qui vaut bien mieux que ce que les autres disent de lui.

Épisode 9

Il est quatorze heures et Bloom est arrivé à la Bibliothèque Nationale, mais il disparaît dans les rayons pour laisser à nouveau la place, dans le récit, à Stephen Dedalus et trois autres étudiants, dont l’un est son colocataire de la Tour Martello, Buck Mulligan, en grande discussion à propos de Shakespeare, dans laquelle, pour ce que l’on en comprend, semble s’opposer idéalisme (« L’art doit nous révéler des représentations, des essences spirituelles libres de formes. ») et matérialisme ; une discussion dans laquelle on a la surprise, entre autres, de retrouver Mallarmé, Villiers de L’Isle-Adam, d’entendre une allusion à Freud et une autre à Dante, mais aussi – et ça n’est pas une surprise – de retrouver l’ironie de Joyce.

« Shakespeare ? Il me semble connaître ce nom. » – Un sourire ensoleillé volette sur ses traits relâchés. Et dans un lumineux éclat de sa mémoire : « Mais bien sûr ! c’est le type qui écrit comme Synge ! »

Stephen va plus loin que la thèse apparue au début du roman, dès l’épisode I : « il prouve par a + b que le petit-fils d’Hamlet est le grand-père de Shakespeare et que lui-même est le fantôme de son propre père » et aborde le thème de la mort d’Hamnet, fils de Shakespeare. De Hamnet à Hamlet, l’enfant devenu prince a renoncé à la haine et peut prendre sous son aile la souffrance de Shakespeare.

Les hypothèses concernant Shakespeare, sa filiation et ses relations, formulées par Stephen, font reculer l’étudiant Russel, qui rechigne à des investigations privées dans la vie d’un grand homme pour expliquer son œuvre (le débat entre Proust et Sainte-Beuve ?)… Stephen reste radical, mais Joyce laisse entendre un doute sur sa sincérité : Dedalus croit-il vraiment en ses hypothèses ?

« Un homme de génie ne commet pas d’erreurs. Ses erreurs sont volontaires et sont les portails de la découverte. » Une clé, parmi d’autres, pour lire Joyce lui-même ?

Une apparition fantomatique de Leopold dans une pièce à côté (une silhouette dans un corridor souhaitant consulter le Progrès de Kilkenny) donne l’occasion de propos antisémites de la part de Mulligan, mais Stephen reprend à nouveau son discours savant sur Shakespeare, un vrai feu d’artifice qui est aussi l’explosion du style de Joyce dans ce chapitre, qui pourrait bien être une préfiguration de Finnegans Wake, tant les procédés d’écriture y sont variés et surprenants : mots-valises (honorificabilitudinitatibus), ruptures syntaxiques et du sens, brassage de toute la culture européenne (jusqu’à l’Épipsychidion de Socratididion), utilisation de plusieurs langues, jeux de mots et loufoquerie, technique du courant de conscience, mots polysémiques, densité extrême du propos… « What the hell are you driving at ? »

Où diable nous emmènes-tu, James Joyce ?

À la fin du chapitre, Stephen et Bloom se croisent pour la deuxième fois sans se rencontrer.

Bibliothèque Nationale D’Irlande. Dublin. Kildare Street

YvonneM, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Ulysse, Joyce – Partie II, épisodes 4, 5, 6.

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie II
Épisode 4

Il est à nouveau huit heures du matin (retour en arrière dans le temps, donc) et on fait enfin connaissance avec Leopold Bloom, personnage central de l’odyssée dublinoise dont la première caractéristique descriptive mise en avant est le goût de Bloom pour les rognons de mouton grillés. Il habite au 7 Eccles Street, devenue depuis l’adresse la plus célèbre de Dublin : il prépare le petit déjeuner pour sa femme encore couchée et s’occupe du chat. Le style de Joyce nous entraîne à nouveau dans les pensées de son personnage, mais avec Leopold, tout est beaucoup plus terre-à-terre, quotidien. Au départ, l’ironique odyssée consiste donc à aller chercher des rognons de veau à la boucherie du coin.

Bloom est un homme ordinaire, tranquille, se préoccupant de sa femme et de ses besoins domestiques ; ses préparatifs pour partir à l’aventure consistent essentiellement à retrouver sa clé et son chapeau. Marchant sur Dorset Street vers le nord-est, il part faire les courses et s’imagine en train de voyager, il rêve de potentielles aventures en appuyant ses songes sur les minuscules évènements ayant lieu dans son environnement proche. On apprend que son travail est de placer des annonces publicitaires, que sa femme est Molly (Marion) et qu’il a une fille nommée Milly (Millicent), et qu’il hésite sur le choix du boucher pour son achat de rognons, tout en se demandant quel est le prix de la bière brune. Dans les pensées fuyantes de Bloom apparaissent deux mots : « Oui. Oui. » qui semblent préfigurer le fabuleux acquiescement final du roman. Mais n’allons pas trop vite, il s’agit pour l’instant de terminer de préparer le petit déjeuner, ébouillanter la théière pour sa femme, lui donner une lettre reçue que celle-ci glisse rapidement sous son oreiller, lire une lettre de sa fille, faire griller le rognon de mouton… et expliquer à sa femme ce qu’est la métempsycose, rien que ça. Il est donc logique (la logique gastrique du chapitre) qu’après tout cela, on accompagne Bloom allant lire son journal aux toilettes, Joyce nous gratifiant ainsi d’un passage devenu célèbre dans son roman, qu’on peut lire comme une brillante provocation ou bien comme une déclaration ironique de l’art poétique qui sera développé dans ce roman.


Épisode 5

Leopold Bloom a traversé le pont, il est en train de marcher vers l’est sur les bords de la Liffey, on sait qu’il va tourner vers le sud vers Sandymount, car il doit aller à onze heures à l’enterrement de Paddy Dignam. En attendant, il se livre à son activité favorite du moment, l’errance rêveuse, la flânerie languide alimentée de pensées sensuelles. Il s’intéresse aux évènements insignifiants de la rue, s’attarde devant la vitrine du marchand de thé, ce qui l’amène par la pensée jusqu’en Orient, il lit les affiches publicitaires ou les annonces de spectacles et ressasse ses petites histoires personnelles. Il prend le temps d’observer une femme assise dans une voiture à la sortie d’un hôtel, répond distraitement à un importun, jette un coup d’œil à son journal… Le style de Joyce est parfaitement adapté à cette randonnée onirique et implique d’adapter sa lecture à ce rythme hallucinatoire, il faut accepter de se laisser entraîner par ces vagues de sens.
L’animal passe à la poste retirer une correspondance coquine qui lui est adressée sous un faux nom, avant d’atterrir dans une église, qui est d’abord pour lui « Un endroit agréable et discret pour se retrouver à côté d’une fille. » et un lieu où laisser libre cours aux sarcasmes et à la satire. Joyce déploie là son humour tout en parlant sérieusement de théologie.
Mais notre héros grec se retrouve maintenant dans une pharmacie à Lincoln Place, derrière Trinity College : les parfums et les odeurs lui font penser à nouveau à Molly, avant de rencontrer Bantam Lyons et des difficultés de communication avec celui-ci. Il ne fait pas encore une tête d’enterrement.

Épisode 6

Il est 11 heures, il est temps de partir en fiacre depuis Sandymount vers le nord-ouest, vers le cimetière de Glasnevin. On n’est pas dans le fiacre de Mme Bovary, mais avec quatre messieurs s’en allant par Tritonville Road, Ringsend et Brunswick Street, en passant par le centre de Dublin. Simon Dedalus est présent, et il peut apercevoir son fils Stephen Dedalus lorsqu’ils passent à Watery Lane : le père en profite pour dire tout le mal qu’il pense de Buck Mulligan, l’ami de son fils ; Bloom pense à son fils Rudy, décédé, et songe à sa fille Milly. C’est le premier contact, visuel et à sens unique, entre Bloom et Stephen.
Bloom feuillette son journal et lit les annonces de la rubrique nécrologique. Après s’être rendu compte qu’il s’est assis sur le savon acheté à la pharmacie, il s’inquiète de savoir où il a rangé la lettre reçue ce matin. Il observe la ville qui défile sous ses yeux et ses pensées suivent le déroulement du trajet ou se portent sur les connaissances aperçues en chemin. Nos quatre mousquetaires semblent avoir traversé la Liffey par le pont O’Connell, puisqu’ils aperçoivent sa statue en passant. Lors des échanges entre ces messieurs ou bien dans les pensées de Bloom, on apprend incidemment que celui-ci a perdu sa mère après qu’elle se fut empoisonnée. En approche, le fiacre passe par Berkeley Street, non loin de chez Bloom et se heurte à un troupeau de bœufs qui traverse la route ; nos quatre Dalton imaginent plaisamment que le cercueil de Dignam peut se renverser et s’ouvrir sur la route : la barque de l’humour est chargée, mais on s’amuse beaucoup. Le curé se nomme le père Cercul (« Father Coffey. I knew is name was like a coffin »), la cérémonie d’enterrement deviendrait presque loufoque, si M. Dedalus n’était pris d’émotion en se souvenant que la tombe de sa femme est tout près. Le passage semble caractéristique du style de Joyce, dans lequel l’ironie ou l’humour caustique n’empêchent pas l’auteur d’aimer ses personnages et de laisser la place à l’émotion et aux autres sentiments humains, trop humains.
Une autre énigme apparaît vers la fin de la cérémonie, un treizième homme vêtu d’un mackintosh : qui est-il ? Joyce lui-même ? Sherlock Holmes ? L’inspecteur Colombo ? Le saura-t-on ? La suite au prochain épisode.

Samuel Beckett Bridge  Dublin Ireland

Giuseppe Milo, CC BY 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by/3.0, via Wikimedia Commons

Le pont Samuel Beckett n’existait évidemment pas du temps de Bloom. Il donne sur le quai arpenté par Leopold au début de l’épisode 4.

Ulysse, Joyce – Partie I, épisodes 1, 2, 3.

Partie I

Épisode 1

« Le symbole de l’art irlandais, le miroir fêlé d’une bonne. »

Voilà, c’est parti pour arpenter à nouveau (pour la troisième fois dans une lecture suivie) l’une des plus géniales aventures littéraires du XXe siècle. Ça commence au sud de la baie de Dublin, en haut de la plage de Sandycove, sur le toit de la Tour Martello, maintenant nommée Tour James Joyce. Le 16 juin 1904 à 8h00 du matin débute la longue journée de Dublin qui nous mènera à travers la ville jusqu’à trois heures dans la nuit, à travers l’histoire de l’Irlande, à travers les pensées de ses personnages principaux, mais aussi à travers la pensée en général, le texte étant plein de philosophie, de théologie, de littérature…

Tôt le matin, on fait donc connaissance avec le jeune Stephen Dedalus, un personnage qui est comme un double de James Joyce, déjà rencontré dans les romans Portrait de l’artiste en jeune homme (1916) et dans Stephen le héros. La croix formée par le miroir et le rasoir de Buck Mulligan ainsi que son latin ironique mettent tout de suite en scène la religion catholique qui va tenir une place importante dans le roman, dans ses différentes dimensions. Stephen affirme qu’il n’est pas un héros, il craint les cauchemars de Haines, le troisième colocataire de la tour.

La ville de Dublin est elle aussi mise en scène dès les premiers mots, nos héros surplombant sa baie couleur vert-morve, l’ironie étant encore à l’œuvre pour la qualifier de grecque. La traduction des Gribinski – c’était déjà le cas de celle de Morel – fait résonner les mots mer, amer et mère, Mulligan reprochant à Stephen de ne pas s’être agenouillé devant sa mère mourante, alors que celle-ci lui avait demandé de prier : Buck ne ménage pas son ami, qu’il surnomme Kinch, le traite d’atroce poète et l’accuse d’avoir tué sa mère. Les eaux amères de la baie de Sandycove prennent par moments la teinte d’un vert ombré et profond et viennent peupler les songes de Stephen et laissent affleurer l’émotion : « Non, mère. Laisse-moi être et vivre » résonne comme le bouleversant : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » de Freud.

La langue irlandaise est le sujet d’une ébauche de discussion avec la vielle fermière venue apporter le lait, puis, après une première allusion aux discours de Stephen sur Shakespeare (« il prouve par a+b que le petit fils d’Hamlet est le grand-père de Shakespeare et que lui-même est le fantôme de son propre père »), nos trois amis sortent de la tour pour descendre vers la plage. C’est l’occasion pour Stephen, tout en se disant libre penseur, de s’avouer serviteur de deux maîtres, un anglais et une italienne : l’Empire britannique et la Sainte Église catholique.

Épisode 2

Deux heures plus tard, nous voici dans l’école où Stephen enseigne péniblement l’histoire à des élèves peu motivés. Il se souvient d’avoir étudié chaque soir dans la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, loin des tentations de la ville. Il se transforme en Sphinx pour attirer l’attention de ses élèves, en leur proposant une énigme : c’est ce que fera plus tard Joyce avec ses lecteurs, en leur offrant Finnnegans Wake. L’aide apportée à l’élève Sargent est l’occasion de considérations sur l’amour d’une mère pour son enfant : chez Joyce, l’ironie laisse fréquemment la place à l’émotion.

Dans le bureau du directeur de l’école, M. Deasy, Stephen éprouve sa dépendance en recevant son salaire. Il a droit au discours conservateur de ce médiocre interlocuteur, qui ne tarde pas à montrer son antisémitisme et sa misogynie. C’est probablement un prétexte pour Joyce de faire un lien entre la situation du peuple juif et celle des Irlandais.

Épisode 3

Stephen est maintenant sur la plage de Sandymount, non loin de l’entrée du port de Dublin et le texte devient énigme poétique dans une forme laissant errer les pensées du héros (le fameux courant de conscience). « Me débrouille pas mal dans l’obscurité. Mon épée de cendres au côté. Tâtonnons avec : c’est ce qu’ils font. » C’est comme si Joyce engageait ses lecteur·ices à chercher du sens dans l’obscurité, à se laisser porter par le rythme : « Vous voyez, le rythme commence ». Commencent à apparaître des mots-valises, constitués de plusieurs mots : être dans la tête de Stephen Dedalus, c’est être transporté dans le langage poétique original de Joyce, dans ce qui fait l’essence même de la création littéraire, l’invention allant jusqu’à l’expérience des limites. Peut-être sommes-nous transportés ainsi dans le cerveau de Joyce… à moins que nous ne soyons seulement en train de nous promener sur une plage.

Il est onze heures, Stephen doit aller au journal transmettre un article de M. Deasy puis aller au Ship à midi. En attendant, il imagine une visite à son oncle et sa tante, suite de pensées agrémentée d’allusions à Oscar Wilde, Verdi, Occam, Michelet… On en apprend ainsi un peu plus sur les jeunes années de Stephen (de Joyce ?) : qu’il était pieux, lisait des livres ésotériques et s’intéressait déjà aux « épiphanies », ces moments de langage précieux et révélateurs qui prendront plus tard de l’importance dans l’œuvre de Joyce. Oui, Stephen, c’est bien Joyce : il se souvient de son séjour à Paris, du boulevard Saint-Michel, d’une critique de Gautier par Veuillot : dans ce monde où tout est langage, l’errance éprouve les limites du sens et la pensée rêveuse devient un lieu de la vérité, de pure poésie.

« J’expulse de moi cette ombre infinie, forme humaine inéluctable, je la rappelle. Serait-elle mienne, forme de mes formes, si elle n’avait pas de fin ? Qui m’observe ici ? Qui lira jamais les mots que j’écris, et où ? Des signes sur une page blanche. Quelque part, pour quelqu’un, de ta voix la plus limpide. »

Bon, en attendant, après avoir observé un chien et des ramasseurs de coques, il faut aller se soulager derrière un rocher… avant d’aller retrouver les colocataires au pub, il est bientôt midi.

Avec ces trois premiers chapitres, on est rapidement lancé dans cette odyssée irlandaise de la langue poétique et d’une journée dublinienne. Se replonger dans le roman de Joyce, même dans une traduction différente de celles lues précédemment, c’est retrouver un ton et un style devenus étrangement familiers, ainsi que des héros attachants, parce qu’ils ne sont pas des héros et qu’ils sont comme nous, errants sur la mer dans la nef des fous du langage, portés par le vent créatif de l’auteur et leurs géniales incomplétudes.

James Joyce. Ulysse. Édition bilingue. Nouvelle traduction de Michel et Michela Gribinski. Éditions Les Belles Lettres 2026. ISBN 978-2-251-45918-9

Husserl dans une valise

Bruce Bégout. Le sauvetage. Fayard 2018

1938, Fribourg-en-Brisgau : le roman commence fort avec un prologue de quelques belles pages relatant la mort du philosophe Edmund Husserl.

Entre en scène le jeune franciscain Herman-Leo Van Breda d’Anvers, étudiant en philosophie à l’université de Louvain, qui arrive à Fribourg en pleine paranoïa hitlérienne : le thriller philosophique est lancé.

Errant en milieu hostile, le moine est à la recherche de la veuve d’Husserl, un nom déjà effacé par l’administration nazie. Van Breda veut continuer ses recherches philosophiques vers un doctorat et il a besoin de consulter les manuscrits du maître de la phénoménologie.

Bruce Bégout prend le temps de nous faire connaître son personnage principal et de décrire l’ambiance pré-apocalyptique qui l’environne ; sans lourdeur, il pose quelques bases philosophiques, nous expliquant par exemple ce qu’est l’épokhè, la réduction phénoménologique, une suspension du jugement difficile à mettre en œuvre dans le monde troublé de 1938.

Cette distanciation si difficile pour son héros dans ce contexte, Bégout la met en scène grâce à un humour discret qui vient donner une teinte claire à son récit et son style précis, offrant une description sarcastique de la bêtise nazie, effrayante aussi car dangereuse.

Dangereuse car Van Breda, porteur du projet d’une édition scientifique des inédits de Husserl, va devoir exfiltrer tous ses papiers à travers l’Allemagne en direction de la Belgique. La  « farce tragique » de la nazification du pays telle qu’elle est décrite dans ce roman est d’autant plus troublante qu’elle incite à faire des liens et des comparaisons avec les soubresauts fascisants contemporains : le talent de l’écrivain réussit à faire ressentir le danger à la lecture en l’actualisant.

La veuve d’Husserl sait en dire quelque chose : « Tous leurs discours sur la race et le sang ne sont que des bobards. La nation s’est laissé embobiner par des bobards ! » : une femme forte bien décidée à sauver l’héritage philosophique de son mari,  « Quarante mille feuillets qui couvrent une période de plus de cinquante années de recherche. »

Van Breda se sent tout d’abord submergé par la quantité (trois pages par jours pendant cinquante ans ! ) mais aussi par l’aspect de ces notes, rédigées… en sténo. Nul doute que, si Husserl avait vécu de nos jours, il aurait utilisé un dictaphone et un logiciel de transcription.

En toute utilité, il nous est rappelé avec Spinoza la nécessité de ne jamais renoncer, dans quelque état politique que ce soit, à son droit de raisonner et de juger ; et que, dans une société totalitaire, rien n’est vraiment possible sans la collaboration du plus grand nombre.

Le petit chat malade que soigne Van Breda dans sa cellule de moine semble être le signe de l’éternel retour du même, mais il permet à Bégout de rappeler qu’un être vivant vaut toujours plus qu’un concept, montrant aussi l’ambiguïté franciscaine, pour qui la connaissance ne vaut que si elle est inféodée à la foi en Dieu.

Néanmoins, Van Breda soigne le chat et se lance dans l’aventure dangereuse de sauver les écrits d’Husserl : non seulement en les transportant en Belgique, mais avec l’idée présente dès le début de créer des archives spécialisées. Il est l’Indiana Jones de la phénoménologie, on croirait presque l’entendre dire, devant les nazis : « Je hais ces gars-là ! »,  s’il n’était moine. Il devra se trouver des alliés, à commencer par Malvina Husserl et Eugène Fink, l’assistant du maître ; il lui faudra se méfier d’ennemis masqués, comme l’archevêque de Fribourg-en-Brisgau, une vraie enflure nazie, comme le précise plaisamment Bégout, et faire attention à l’espion Lehmann.

Bruce Bégout, qui n’est pas Steven Spielberg, nous raconte une histoire vraie : la science historique nous apprend que Von Breda réussira à sauver les écrits d’Husserl en les transportant d’abord à Berlin puis en Belgique par la valise diplomatique ; il dirigera ensuite les Archives-Husserl à Louvain, après avoir obtenu son doctorat et en ayant entraîné Eugène Fink dans l’aventure. Malvina Husserl séjournera à Louvain de 1939 à 1946, puis partira à l’âge de 86 ans aux États-Unis rejoindre ses enfants ; elle reviendra mourir à Fribourg-en-Brisgau en 1950 où elle est inhumée avec son mari.

Le roman donne brillamment vie à toute cette histoire, en donnant de la consistance à ses personnages, en posant quelques bases philosophiques à l’aventure et en donnant la possibilité à ses lecteur·ices d’y lire des leçons pour l’époque contemporaine ; il nous parle même de Saint-François, et, pendant l’espace de temps de la lecture, on se met à croire aux miracles.

Bruce Bégout. Le sauvetage. Fayard 2018

Herman Van Breda. Le sauvetage de l’héritage husserlien et la fondation des archives-Husserl. Éditions Allia 2018

Herman Van Breda. Le sauvetage de l'héritage husserlien et la fondation des archives-Husserl. Éditions Allia 2018

Le pont de Bon

François Bon. Autogéographie des ponts. Tiers Livre éditeur 2026

« L’autogéographie des ponts » de François Bon, c’est son autobiographie pontique. Se souvenant des passages, des traversées, dans son style fait d’ellipses et de ruptures syntaxiques, l’auteur esquisse le récit de fragments de vie manifestement chargés émotionnellement et culturellement.

Commençant par sa région natale, du côté de Saint-Michel-en-L’herm, continuant en Amérique ou en Asie, le projet d’écriture garde encore sa part d’incertitude : « Obscur ce qui vous pousse à cette tâche ingrate d’écrire, contre la mémoire, contre soi, dans ces frontières grises mais où les chemins sont d’eaux parce que le rêve les emprunte pour vous rejoindre. »

Lien, passage, dépaysement, frontière, surplomb, rencontre, jonction, transition, franchissement sont les mots du voyage. Comme chez Kafka : « … le fait de traverser un pont est un embrayeur de récit utilisé justement pour sa faculté d’autoriser une histoire qui devra bien s’écrire, puisqu’une fois énoncé qu’on emprunte un pont et le traverse, il faudra bien écrire ce qui de l’autre côté nous attendait… »

Le voyage se fait aussi en littérature avec Rabelais, Jack London, Simenon, Kafka, Lovecraft, Edgar Poe, Julien Gracq, Sei Shonagon et bien d’autres : François Bon est aussi un passeur émérite dans ce domaine.

Son projet d’autogéographie se précise petit à petit : « D’autres images sont là : les images sont autour de vous, latentes, elles se tiennent invisibles à distance, et tout le chemin d’écrire est ce piétinement de tambour qu’on instaure pour que lentement, mais sans le regarder, elles s’approchent et prennent consistance. »

Avec ces ponts traçant des liens dans l’espace, le livre devient lui-même un pont dans le temps sans que François Bon cède à l’image facile de la vie comme un pont. Néanmoins, toutes ces descriptions précises de lieux du passé, presque obsessionnelles, laissent penser que ce livre, comme on a pu le déceler dans d’autres ouvrages de François Bon, pourrait bien être hanté, discrètement, par l’idée de la mort. « … il faudra bien écrire ce qui de l’autre côté nous attendait… »

Mais, par l’écriture, François Bon pourrait bien être comme le maire de Beaugency qui, dans la belle histoire racontée par James Joyce, envoie son chat au diable pour pouvoir continuer à passer le pont. FB nous envoie ses livres, et on continue le chemin.

François Bon. Autogéographie des ponts. Tiers Livre Éditeur 2026. ISBN 9798196241406

Retour sur un triple meurtre

Jeanne Favret-Saada participait déjà au séminaire de Michel Foucault en 1972 ayant donné lieu à la publication du livre : « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » en 1973, un travail collectif auquel avaient participé Blandine Barret-Kriegel, Robert Castel et d’autres encore…

Favret-Saada revient sur cette aventure intellectuelle en se centrant sur le mémoire rédigé par Pierre Rivière, en prenant en compte les avancées de l’anthropologie moderne n’éludant pas l’histoire de la domination patriarcale, ainsi que l’étude généalogique de la famille Rivière.

Favret-Saada écarte vertement diverses interprétations se basant sur la théorie psychanalytique de la psychose en montrant les insuffisances des analyses du texte de Pierre Rivière, les méconnaissances de son contexte historique et sociologique et la non prise en compte de l’histoire familiale de l’individu parricide.

De même, elle réfute des critiques anthropologiques de « Moi, Pierre Rivière… » en montrant le manque de sérieux des sources utilisées par leurs auteurs, ainsi que le manque d’intérêt des érudits de l’époque envers les paysans du bocage. Favret-Saada montre aussi la légèreté des spécialistes de l’autobiographie dans leur critique du mémoire de Rivière et indique la seule méthode possible, celle du commentaire historique, qui permet de mettre en avant les spécificités de l’écrit de Rivière : qualités de l’écriture malgré l’ignorance de l’orthographe et des règles de grammaire et de présentation, contexte de la rédaction.

Cela amène Favret-Saada à proposer une nouvelle transcription du texte de Pierre Rivière différente de celle de 1973, la prise en compte du contexte scolaire de l’époque permettant d’éviter certaines erreurs d’interprétation.

Elle montre ainsi que Rivière suit dans sa rédaction une règle stricte de progression du drame familial, qu’il fait un lien de cause à effet entre l’histoire de ses parents et son action meurtrière, et qu’il laisse dans l’ombre des questions qui pourraient expliquer son geste.

Favret-Saada s’attache donc à reprendre le récit de ce triple meurtre en le resituant dans le contexte institutionnel de l’époque et dans l’histoire des droits et devoirs des époux, pour en faire un commentaire systématique et explicatif mettant en évidence combien le couple marital Rivière était hors norme, marqué par la fureur destructrice de la mère, la passivité mortifère du père et un environnement juridique peu fiable, l’ensemble aboutissant à « l’effondrement de la puissance maritale ».  

Pour finir, Jeanne Favret-Saada rappelle le contexte juridique matrimonial en œuvre à l’époque depuis le XIIe siècle : « l’injonction faite à tous les citoyens d’avoir à épouser afin de perpétuer l’état de société et d’assurer la puissance de l’état ; le mariage conçu comme la libre adhésion de deux êtres foncièrement inégaux à un contrat civil qui, contrairement à tous les autres, serait irrévocable ; et des droits et devoirs résolument asymétriques pour chacun des époux. »

Cela implique une impossibilité d’envisager des liens nouveaux entre les sexes, l’inféodation à des normes sociales, culturelles, juridiques, économiques auxquelles Victoire Rivière a dès le départ, juste après ses noces, refusé de se soumettre : un refus précoce, radical et persistant auquel répondra l’incapacité du père à se faire respecter, une situation discordante et exceptionnelle que Jeanne Favret-Saada ne peut dissocier de la politique du genre pratiquée dans ce milieu social à cette époque. L’anthropologue restitue donc ce drame dans une époque radicalement patriarcale comme étant une tragédie de l’inégalité de genre : elle montre l’aspect masculiniste des discours et de l’action meurtrière de Pierre Rivière, et donne une dimension de révolte contre les abus du patriarcat aux comportements furieux de Victoire Rivière, une révolte contre « l’ordre normal des choses ».

Jeanne Favret-Saada nous offre ainsi en 2026 un livre passionnant et étonnant, revenant sur un travail collectif publié 53 ans auparavant, défendant ce travail en démontant fermement les critiques qui avaient été faites à son sujet, et, par une analyse serrée du mémoire de Pierre Rivière. le resituant dans son époque, en arrive à des conclusions jusqu’à présent contre-intuitives, inattendues et convaincantes.

Jeanne Favret-Saada. L’impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835. nrf Gallimard 2026. ISBN 978-2-07-312203-2

Michel Foucault & al. Moi, Pierre Rivière. Gallimard Folio Histoire

Ce qui le brûle

Avec une belle délicatesse d’écriture, Jean-Pierre Suaudeau nous permet d’accompagner Pétrarque se réfugiant à Fontaine-de-Vaucluse en septembre 1337, à l’arrivée d’une course à cheval lui ayant donné l’occasion de quitter l’enfer du Palais des papes à Avignon.

Qu’est-ce qui a bien pu pousser cet homme de qualités reconnues à venir se terrer dans cette maison cachée à l’intérieur d’une boucle de la Sorgue, à quelques centaines de mètres du gouffre de la fontaine de Vaucluse ?

Dans la grâce et l’harmonie, Suaudeau évoque la rencontre de Pétrarque avec Laure, le long des murs de l’église Sainte-Claire, vision dont on sait qu’elle deviendra le motif du Canzoniere et la principale source d’énergie pour l’écriture de son chef-d’œuvre.

Le style de Jean-Pierre Suaudeau s’emballe sans ponctuation lors d’une description vivante de l’agitation des rues d’Avignon autour du palais ; il devient plus classique et lyrique pour décrire la source, les actes de l’amour ou ses propres engagements dans l’écriture.

L’auteur nous fait partager son lien personnel avec Pétrarque et Fontaine-de-Vaucluse, ce lieu étant devenu pour lui l’espace de sa propre écriture : lui aussi cherche ce qui le brûle, explore ce « sentiment d’être là comme au cœur du sacré, au plus près de la présence ». On n’est pas ici dans le lieu commun de l’écriture comme refuge, plutôt dans la recherche de ce à quoi le langage peut donner une forme, l’absolu de la création littéraire qui vient sublimer l’amour, contenir la révolte, soutenir la solitude, donner sens au monde.

Nous cherchons nous aussi ce qui nous brûle à la lecture de Pétrarque et nous a entraînés à notre tour à venir plus d’une fois sur les bords de la Sorgue : Suaudeau, avec subtilité, nous en offre quelques indices, quelques traces, et cela suffit à notre bonheur de lecture.
 
Jean-Pierre Suaudeau. Courir à ce qui me brûle. Pétrarque à Vaucluse. Éditions Joca Séria 2025. ISBN 978-2-84809-395-6

La Sorgue à Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
La Sorgue à Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Montée vers la source. Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Montée vers la source. Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025