Christine notre héroïne


Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. 1401-1402

« Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose » de Christine de Pizan (1364-1440) rend compte de la première querelle de l’histoire littéraire française (1401-1402) : c’est un ouvrage fabuleux, constitué seulement de quelques lettres, rassemblées par celle qu’on peut considérer comme la première femme de lettres et intellectuelle en langue française, sur un sujet extrêmement audacieux à l’époque : la défense de la dignité des femmes.

Dans cette édition savante, ces lettres n’occupent qu’une soixantaine de pages parmi les 375 qui constituent l’ouvrage qui contient notamment une étonnante analyse linguistique et un appareil critique complet. Rédigées dans une langue française non encore stabilisée (le moyen français), elles sont adressées à quelques figures savantes de l’époque : à la reine de France Isabelle de Bavière, à l’homme de lettres Guillaume de Tignonville, à l’humaniste Gontier Col secrétaire du roi, à l’humaniste et écrivain Jean de Montreuil. La querelle, d’abord destinée à rester privée, verra ensuite le chancelier de l’université de Paris Jean Gerson soutenir Christine de Pizan.
Christine, qui écrira quatre ans plus tard La Cité des Dames, est agacée par la manière dont les femmes sont traitées dans la littérature, et notamment dans la deuxième partie du Roman de la Rose rédigée par Jean de Meung (1240-1305), dont elle dénonce la misogynie et l’indignité de l’obscénité. Il fallait du courage pour s’attaquer ainsi à ce qui était déjà un monument de la littérature à ce moment-là.

Christine (notre héroïne on l’aura compris) ne lâche rien et s’attaque à un impensé de son époque, le terme misogynie n’existant pas au début du XVe siècle. Mettant en évidence l’oppression des femmes, elle devra subir la condescendance et le mépris masculin de ses adversaires, qui dénoncent sa prétendue arrogance et sont incapables de la considérer autrement que selon les canons de l’époque, c’est-à-dire une femme forcément irrationnelle et irréfléchie. On relève que l’introduction de cette édition Garnier 2016 par Andrea Valentini fait à ce sujet une référence à une autre héroïne de la littérature, Virginia Woolf (p. 128) ainsi qu’à Donna Haraway et son manifeste cyborg : un bal des héroïnes…

Christine qui se présente à Isabelle de Bavière comme :  « moy, simple et ignorant entre les femmes » affirme néanmoins  « soutenir par deffences véritables… l’honneur et [la] louange des femmes » : son humilité ne l’empêche pas d’imposer audacieusement ses idées. Elle ose donc dire que Le Roman de la Rose de Jean de Meun ne mérite pas les louanges qui lui sont attribués, et trouve même cette œuvre  « oyseuse », c’est-à-dire futile et vaine. Même si elle concède quelques beautés formelles à l’œuvre de Jean de Meun, elle n’en dénonce pas moins la honte de ses propos misogynes et de ses atteintes à la dignité des femmes, ainsi que l’égoïsme masculin dont elle choisit l’exemple : « en la guerre amoureuse vaut mieux décevoir que deceus estre » ; admettant l’art de l’écrivain, elle invite néanmoins à fuir « les malices couvertes soulz ombre de bien et de vertu ».
Elle répond avec force à l’insultant et suffisant Gontier Col par une épître pleine d’ironie, le renvoyant à son arrogance et sa condescendance vulgaires, préférant argumenter avec intelligence. Elle ne lâche rien et répond point par point à la pédanterie, finissant, peut-être involontairement, par ridiculiser son interlocuteur. Elle l’assomme même en l’invitant à décrire l’enfer et le paradis plutôt que de tenter de parler de théologie, en citant Dante « en lengue florentine souverainement dicté… [au] propos mieux fondé… cent fois mieux composé » que le texte de Jean de Meun.
Évidemment, le moyen français, cela n’est pas facile à lire de nos jours pour les non-spécialistes : mais ces textes courts valent grandement l’effort qu’ils demandent et, on l’a dit, ils sont bien entourés par un appareil critique complet dans cette édition.

À la charnière du XIVe et du XVe siècle, une femme courageuse et intelligente, pourtant accablée par le sort, s’est donné les moyens de devenir une autrice et intellectuelle dénonçant l’hubris millénaire de la domination masculine en développant une œuvre réflexive et poétique apportant des fondations solides à une langue française encore fragile à ce moment-là : notre héroïne, vous dis-je…

Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. Édition d’Andrea Valentini. Classiques Jaunes, Lettres médiévales. Garnier Flammarion 2016

Christine de Pisan offrant ses Épîtres du Débat sur le Roman de la Rose à la reine de France Isabeau de Bavière. British Library, Public domain, via Wikimedia Commons

Etty Hillesum – Journal & lettres

Etty Hillesum – Une vie bouleversée – Points Seuil
Etty Hillesum – Une vie bouleversée – Points Seuil

« …n’y aurait-il plus qu’un seul Allemand respectable, qu’il serait digne d’être défendu contre toute la horde des barbares, et que son existence vous enlèverait le droit de déverser votre haine sur un peuple entier. » 15 mars 1941

En une phrase, Etty Hillesum disqualifie toute possibilité de racisme, de xénophobie et de haine de l’autre, en montrant l’inanité de ce mode de pensée qui s’appuie sur la généralisation : il suffit de remplacer le mot « Allemand » par n’importe quelle nationalité. La date à laquelle est rédigée la phrase lui donne évidemment d’autres profondeurs et significations.

«…rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. La haine n’est pas dans ma nature. »

Ce chemin du refus de la haine n’est pas le plus facile, n’est pas sans conflits intérieurs et travaille le langage et le corps. L’excès de la haine est facile, est comme une tendance première ; voir au-delà des apparences est un effort plus complexe à mettre en œuvre, qui demande la suspension du jugement et d’aller chercher de l’aide dans les livres, par exemple chez Lermontov ou chez Rilke.

Hetty semble ne pas subir sa relation avec S., son soi-disant thérapeute plus âgé qu’elle : néanmoins, ce qu’elle en décrit ressemble à des abus de la domination masculine. Si elle peut s’en détacher, cela n’est pas seulement par la force du raisonnement, mais en dépensant son énergie physique et psychique pour accéder à l’autonomie.

C’est une jeune femme libre et intelligente, qui a 27 ans lorsqu’elle commence à rédiger son journal à Amsterdam en 1941, en plein dans le déferlement nazi, et qui mourra deux ans plus tard à Auschwitz.

Ses questionnements existentiels finissent par rencontrer l’instance qu’elle nomme Dieu. En attendant, avant l’heure, elle esquisse une pensée féministe potentiellement puissante : « Peut-être la vraie, l’authentique émancipation féminine n’a-t-elle pas encore commencé. Nous ne sommes pas tout à fait encore des êtres humains, nous sommes des femelles. Encore ligotées et entravées par des traditions séculaires. Encore à naître à l’humanité véritable ; il y a là une tâche exaltante pour la femme. »

Cette intellectuelle ne dédaigne pas de parler du corps, de son corps et de ses exigences : sexualité, règles, nourriture, désirs, refus de la maternité sont des thèmes étroitement liés avec ses pensées philosophiques, ne sont pas séparés de ce que l’on nomme un peu rapidement son mysticisme.

Ayant déjà vécu la Première Guerre mondiale, elle peut évoquer, à propos de la seconde, le ridicule des passions et conflits idéologiques qui l’alimentent et deviennent des lieux communs. La guerre est bien l’échec du langage et ses justifications ne sont que répétitions mortifères.

« Pour moi, au fond, la réalité n’est pas du tout réelle et c’est pourquoi je suis incapable de passer aux actes – parce que je n’en saisis jamais le poids ni la portée. Un seul vers de Rilke a plus de réalité pour moi qu’un déménagement. Je n’ai qu’à passer toute ma vie assise à un bureau. Pourtant, je ne crois pas non plus être une rêveuse imbécile. Je m’intéresse terriblement à la réalité, mais à condition de l’observer de mon bureau, non d’y vivre et d’y agir. Pour comprendre les hommes et les idées, il faut connaître aussi le monde réel, le cadre dans lequel tout vit et se développe. »

Face à la Gestapo, elle n’a pas peur, elle a plutôt envie de comprendre et de soigner, et elle incrimine le système « qui utilise des types comme ça. » Elle affirme de plus en plus qu’elle est incapable de haïr qui que ce soit, mais lorsqu’elle dit : « Quand on a une vie intérieure, peu importe, sans doute, de quel côté des grilles d’un camp on se trouve. », elle n’est pas dupe et sait que la vie va devenir très dure.

Son monde intérieur devient un refuge contre les menaces extérieures qui s’aggravent. Elle pense à son avenir d’écrivain, mais ne s’enferme pas face à un monde dont elle pressent qu’il pourrait bien la détruire. « Je connais l’air traqué des gens, l’accumulation de la souffrance humaine, je connais les persécutions, l’oppression, l’arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi. »

Etty liste dans son journal les mesures anti-juives au fur et à mesure de leur apparition : l’étau se resserre, le danger se rapproche, la tristesse et le découragement grandissent, le travail intellectuel est sa bouée de sauvetage. Elle propose des analyses dignes de la psychologie sociale pour justifier son refus de la haine et de la position de l’humiliée et développe une pensée oscillant entre acceptation et révolte, entre perception claire, mais non résignée de son sort à venir et refus de se laisser diminuer.

On ne discutera pas ici de la légitimité des mots « mystique chrétienne » qui lui ont été attribués après sa mort : les mystiques et les chrétiens ont sans doute de bonnes raisons pour la qualifier ainsi selon leurs critères. Notons seulement l’ironie de l’enfermement réducteur post-mortem par les mots de cette jeune femme rebelle et libre, qui n’en demandait probablement pas tant.

Memorial Center Camp Westerbork, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
Plaque du train effectuant la navette Westerbork-Auschwitz

Les nuits de l’Underground

Les nuits de l'Underground - Marie-Claire Blais - L'Imaginaire Gallimard
Les nuits de l’Underground – Marie-Claire Blais – L’Imaginaire Gallimard

« L’amour de Geneviève Aurès pour Lali Dorman naquit comme une passion pour une œuvre d’art. » On ne sait pas encore si cette relation ne sera qu’un feu de paille, mais si l’art pictural est présent dès le départ, celui du langage embrase tout de suite les rencontres au bar l’Underground à Montréal, ainsi que la prose de Marie-Claire Blais.
Lali est une figure de bas-relief pendant que les mots enflamment la nuit féminine et animent ce théâtre fantaisiste et audacieux, dont les dernières paroles s’éteignent au lever du soleil.

« Elle n’aimait pas Lali, elle aimait en elle la beauté, la perfection de l’art. Mais ce qui la désemparait, c’était de comprendre que l’art est partout vivant et charnel… » Geneviève hésite encore, se ment à elle-même, se demande comment protéger sa liberté. Les mots des hommes devenus prison, ceux des femmes, que sauront-ils préserver.

Les phrases de Marie-Claire Blais nous entraînent dans un roman d’analyse psychologique plein d’humanité, dans lequel des femmes remettent en question leur passé pour s’en délivrer, pour se rééduquer en quelque sorte et comprendre quels dégoûts, quelles émotions les avaient façonnées jusqu’à présent, notamment dans la « rituelle servitude aux besoins des hommes ». Il s’agit d’une reconquête de l’intériorité, d’une innocence perdue, d’un regard s’effaçant, de retrouver le visage de la jeune fille de Van Eyck.

L’hiver de Montréal est un refuge, l’Underground est comme une famille : protégé des hommes, l’aréopage féminin crée une atmosphère chaleureuse dans laquelle les papillons de nuit peuvent cultiver leur humanité dans des liens qui font tomber les masques.

Le style de Marie-Claire Blais s’appuie souvent sur de longues périodes à la syntaxe complexe dans laquelle il faut parfois chercher la proposition principale cachée parmi les subordonnées ; l’ensemble est magnifié par la richesse des figures de style et propose une forme adaptée à la complexité de l’analyse des comportements des personnages.

On trouve dans ce récit une dimension de roman d’apprentissage : Geneviève se reconstruit en défaisant sa relation avec la domination masculine, et en apprenant à se renouveler avec ses nouvelles amies de l’Underground. Cela passe par la maîtrise d’un nouveau langage, par le fait de redonner un sens inédit aux mots, aux discours et aux gestes : Marie-Claire Blais engage ses lecteur·rice·s à faire de même.

« Geneviève apprendrait peut-être, elle, enfin de quoi était fait son désir pour les femmes, et le désir des femmes entre elles, se dit-elle, en suivant Lali partout, jusqu’au fond de ces nuits mêmes où, à l’abri de toute loi, de toute injure judiciaire, des femmes venues de tous les coins de la ville, affrontant la tempête avec enjouement, se retrouvaient pour la célébration d’elles-mêmes et de leurs plaisirs, buvant et riant ou s’aimant jusqu’à l’aube. Ou bien peut-être rêvait-elle encore, ses doigts enlacés aux doigts de Lali, que, plutôt que de voir une œuvre de Delvaux, comme elle avait eu l’habitude de le faire dans un musée, elle entrait à l’intérieur d’une suite de tableaux du peintre, se transformant elle-même en l’un de ces spectateurs tout de sombre vêtu en un paysage de femmes nues, les unes, debout contre la cheminée, les autres, endormies ou à peine (car elles accueillaient les nouvelles arrivées d’une moue féline qui ressemblait à un sourire), roulées en boule dans de hauts fauteuils, car ce paysage était, malgré la vague de corps blancs ou roses qui le traversait dans le reflet des flammes, un paysage d’un calme domestique, domestiqué, dans lequel Geneviève se retrouvait sans surprise, et comme dans les rêves, comme si elle y eût toujours vécu, sa valise à la main, engourdie de froid dans son manteau écossais, et le visage ainsi tourné vers la clarté de l’aube qui approchait, de l’autre côté des colonnes de neige, de ces colonnes qui sont de marbre dans les temples de l’amour du peintre. »

Matias Garabedian from Montreal, Canada, CC BY-SA 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0>, via Wikimedia Commons
Parc Mont-Royal à Montréal – Matias Garabedian from Montreal, Canada, CC BY-SA 2.0

Lamartine – Graziella

Lamartine – Graziella

Lire ou relire Graziella de nos jours, c’est pouvoir modifier les préjugés que l’on pouvait concevoir à propos de la poésie de Lamartine, et éprouver un plaisir non-coupable d’apprécier cette littérature à propos de laquelle on lit parfois qu’elle est désuète, comme si la notion de progrès pouvait avoir une valeur en littérature.

Ce roman de 1849 contient le meilleur de la production romantique : grâce de l’écriture, belles descriptions de paysages et des êtres, psychologie précise des jeunes personnages, hommages à la littérature du passé… La délicatesse et la finesse du style de Lamartine conviennent parfaitement à ce roman d’apprentissage et d’amours tragiques, ainsi qu’à la découverte du golfe de Naples et de ces îles ; l’auteur s’y fait presque ethnologue en décrivant la vie des pêcheurs et ne manque pas de se faire historien pour évoquer la situation politique de l’Italie et de la France. Il peut ainsi rappeler quelles pouvaient être les aspirations d’une certaine jeunesse de l’époque et comment elles pouvaient être mises à l’épreuve dans l’expérience du voyage.

Le thème de la confusion de l’identité sexuelle apparaît au début du roman, avant même le déploiement de l’intrigue, mais il n’a pas d’écho ensuite, sauf celui de la scène de la robe française vers la fin du roman : on peut donc se demander qu’elle est sa fonction dans la narration. Peut-être faut-il le relier à d’autres thèmes susceptibles de faire signe dans l’économie générale du roman, comme présomptions du désastre à venir : l’évocation de la vie tragique de l’auteur de la Jérusalem délivrée, Le Tasse, qui atteindra les limites de la folie ; le récit somptueux de la tempête avant d’aborder l’île de Procida ; la vision nocturne et furtive des feux du Vésuve ; l’opposition entre les passions du cœur et celles de l’esprit en lien avec le livre de Tacite que le héros a pu sauver de l’orage…

Confusion des sentiments, éruption du sentiment amoureux, tempête dans les crânes : vers la fin, le roman déploie l’hubris romantique et scelle le règne du point d’exclamation. Vive la littérature…

Graziella, par Horace Vernet, vers 1836. Musée des Beaux-Arts de Lille
Graziella, par Horace Vernet, vers 1836. Musée des Beaux-Arts de Lille

Rien que les heures – P. Ménard

D’abord, c’est Virginia Woolf qui nous parle de petits miracles quotidiens, d’illuminations. On s’attend donc à des épiphanies joyciennes et c’est Perec qui semble mener la danse, à moins que Benjamin et ses passages ne soient présents.

Mais non, c’est Ménard, qui nous mène, c’est magique, dans le roman de la ménagerie humaine. On retrouve sa voix dans ces vignettes situées, cette musicalité bienveillante et sensuelle que l’on peut entendre dans ses interventions sonores et visuelles sur l’Internet.

Une voix qui se met ici au service d’une humanité dispersée, mais dont tous les éléments semblent reliés entre eux dans le temps et l’espace. Chaque paragraphe esquisse la description d’une situation dans laquelle chaque geste devient un poème, une tendance à l’abstraction apparaît.

Ce qui lie toutes ces voix, c’est le langage poétique de Pierre Ménard, c’est la musique des mots. En ces temps troublés durant lesquels la langue ne fait plus que séparer, les paragraphes viennent ici relier, réunir, rassembler et faire se ressembler des vies parsemées.

Les évènements, les fragments d’existences décrits dans ces morceaux de textes semblent témoins des hasards des destinées, ce qui contraste avec le dispositif très précis de chaque début de chapitre, de chaque heure : sous l’indication de l’heure, on trouve des points dans l’espace qui ressemblent à un signe du langage Braille ou à des constellations d’étoiles, des points qui pourraient bien être une représentation abstraite et européocentrée des lieux du chapitre, suivis par les coordonnées géographiques d’un lieu parisien, puis par la nomination des lieux et du temps de chaque fragment à suivre.

Dans cette forme, chaque geste, regard ou moment a son importance ; chaque fragment de vie est un signe, chaque rire et toutes les angoisses ont une signification, sont des éléments microscopiques essentiels pour l’ensemble.

« Le soleil se lève, puis se couche, dit-il en levant les mains vers le ciel. Vivre en liberté, se promener, s’aventurer et suivre ses caprices. Les fleuves coulent vers la mer, mais rien ne rassasie l’œil ni ne comble l’oreille. Ce qui a été se répète, ce qui se fait sera refait. Sous le soleil, il n’y a rien de nouveau. Les souvenirs d’autrefois s’effacent, et ceux du futur disparaîtront de la mémoire des générations à venir. »

Dans ce monde poétique, un orage, une cérémonie, une inquiétude sont des unités infinitésimales qui ont la puissance de dessiner la condition humaine, du moins d’en proposer une approche prudente par le langage dans un texte qui met en avant ce qui devrait toujours être évident, le fait que par-delà le temps et l’espace, nous nous ressemblons tous.

Des citations viennent parfois troubler la forme des chapitres : avec Walter Benjamin, Cesare Pavese, James Joyce, Bernard-Marie Koltès, elles aussi nous parlent du temps et des êtres, et témoignent du pouvoir de la littérature, celui d’affirmer que rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Chaque paragraphe, chaque fragment est porteur de son propre suspense, est comme le début d’une histoire dont la suite demanderait à être imaginée, si elle n’était déjà contenue dans l’ensemble, dans le grand mouvement de la langue et des êtres.

L’objet est petit (format 11 × 17) mais c’est un grand livre. Il nous transporte dans le temps et l’espace, nous mène à percevoir nos fragilités, nos vulnérabilités comme étant notre bien commun. C’est un livre qui prend soin de nous, il faut prendre soin de lui, bien lire et relire ce texte qui se termine par le mot extraordinaire.


Quatrième de couverture :
« Au même instant, dans différents endroits du monde, 146 pays et 396 villes, le temps s’arrête, en alerte. La succession des scènes qui surgissent des situations qui apparaissent dans le désordre comme autant d’épiphanies, forme une constellation d’instants suspendus, d’arrêts sur image. La juxtaposition de ces multiples strates du récit permet d’explorer simultanément différents points de vue dans une expérience polyphonique. Un lent cheminement qui révèle, de la veille au lendemain. Le trait d’union reliant l’espace dans le temps, l’épreuve d’une présence au monde. Un monde où trouver sa place, où il y a lieu d’être. Ce récit n’est pas une invitation au voyage, mais une tentative de capturer l’ubiquité et la simultanéité des expériences humaines à travers le globe. Une traversée immobile qui nous relie aux autres et à nous-même. »


Pierre Ménard. Rien que les heures. Éditions JOU 2026. ISBN 9782492628139. 207 pages

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Czech-2013-Prague-Astronomical_clock_face.jpg
Andrew Shiva / Wikipedia

Ragionamenti di Palazzo Vecchio

« Tout doit avoir une signification »

À Florence où il est mort, Giorgio Vasari reste très présent : en tant qu’architecte de la Galerie des Offices ou du tombeau de Michel-Ange à Santa Croce, en tant que peintre des intérieurs du Palazzo Vecchio ou de la coupole de Santa Maria del Fiore, pour ne donner que ces exemples. En tant qu’écrivain, il a quasiment inventé l’histoire de l’art avec « Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes » en 1550.

Cosme 1er de Médicis s’installe dans le Palazzo Vecchio, siège du gouvernement civil, en 1540. Vasari arrive dans le vieux palais communal en 1554 : il travaillera pendant près de vingt ans dans l’édifice qui a vu passer Dante, Machiavel et Savonarole.

Dans les « Entretiens du Palazzo Vecchio », Vasari explique ses conceptions de la restauration du palais, dans laquelle il va mettre en valeur ses talents d’architecte, de peintre… et d’écrivain. Il concentre ses explications sur les fresques et les tableaux dont il a orné les lieux principaux du palais et fait de son récit un document exceptionnel pour l’histoire de l’art.

Pour lui, « la poésie et la peinture, telles deux sœurs, parlent le même langage ». Il commence par le Quartiere degli Elementi avec des allégories à la gloire des Médicis, puis continue par le Quartiere di Leone avec des portraits et évènements historiques en faisant correspondre les dieux et les hommes, le haut et le bas : on s’amuse d’observer que l’appartement de Cosme 1er en bas correspond à la salle de Jupiter en haut, que ne ferait-on pas pour légitimer le pouvoir…

La pièce maîtresse de tout ce travail est bien sûr le Salon des Cinq Cents, couvert d’hommages aux Médicis et célébrant Florence, représentant les guerres de Pise et de Sienne et mettant en évidence le pouvoir absolu de Cosme.

Vasari écrit un dialogue pour expliquer et faire connaître ses créations, un dialogue avec le jeune prince Francesco, fils de Cosme ; une promenade suivant le plan du palais. Souvent embarrassé par son rôle de courtisan, il essaie néanmoins de témoigner précisément de sa démarche artistique : il le fait plus sous la forme de chroniques, moins sous celle d’histoire objective ; son travail de peintre et de chroniqueur relève plus du pointillisme anecdotique que d’une chronologie holistique.

Francesco retrouve Giorgio désœuvré, errant dans les salles du palais un jour de forte chaleur : c’est l’occasion pour le maître, qui trouve dans le prince un miroir pour son discours, d’expliquer ses œuvres. Il le fait de manière plaisante, mettant dans la bouche du fils de Cosme 1er de quoi faire l’éloge de son travail, mais aussi en nous apprenant beaucoup sur l’histoire du palais, de Florence, de la Toscane et sur ses travaux d’architecte et de peintre du Palazzo, comment il a pu « adapter, en y mettant le temps, les pièces du palais primitif, à la beauté de la manière moderne ».
Giorgio se fait herméneute de ses créations, interprète des symboles et allégories, éclaircissant les significations et devenant philosophe et moraliste pour son jeune auditeur qui dit : « Plus on regarde, plus il y a de choses à voir. »

Par exemple, lors du quatrième entretien, Vasari décrit en détails des tableaux représentant Cérès, fille de Saturne et d’Ops, ainsi que Aréthuse et Électre et d’autres divinités latines et leurs correspondances grecques : il précise les personnages, leurs attitudes, leurs liens et leurs histoires, la fonction des objets qu’ils manipulent. Dans un second temps, il indique les significations de ces représentations, leur caractère allégorique, les morales qui en découlent, et ne manque pas de relier ces leçons aux actions des Médicis, réécrivant l’histoire toscane à la gloire de ceux-ci.

Plus loin, il devient un conteur émouvant lorsqu’il déploie le récit saisissant de la bataille de Ravenne, précisant les dégâts sur les corps fait par un assaut d’infanterie ou une canonnade, réveillant les souvenirs historiques de Francesco : « À la terrible cruauté de la mort s’alliait le pitoyable spectacle des corps lacérés et déchiquetés. », et quand Vasari conte le siège de la forteresse de San Leo, on se croirait presque dans un roman d’aventures.

Le texte de Vasari, très bien accompagné par l’introduction et les notes du traducteur Roland Le Mollé, donne un bel exemple de ce que pouvait être la vie artistique d’un surdoué humaniste du XVIe siècle florentin, capable de déployer, grâce à ses dons et une capacité de travail hors normes, une créativité étonnante dans des domaines aussi variés que la peinture, l’architecture, l’écriture, l’urbanisme, l’organisation de grandes manifestations festives…

Un sacré guide touristique, ce Giorgio, et un vrai génie : quand on ira à Florence, au Palazzo Vecchio, dans la salle de la déesse Ops, on pourra grâce à ses Entretiens rechercher la cornemuse (zampogna) que le mois d’Avril porte à la bouche, ou bien tenter de repérer, dans la salle de Giovanni, où se trouvent Pietro Bembo, l’Arioste et l’Arétin poète ; à moins qu’on ne découvre plus loin la chimère de Bellérophon…

Ragionamenti di Palazzo Vecchio (Entretiens du Palazzo Vecchio ; Florence, 1588) – Giorgio Vasari (1511-1574) – Éditions Les Belles Lettres 2007 – Traduction, introduction et notes de Roland Le Mollé. Notre recension doit beaucoup à la somptueuse introduction rédigée par Roland Le Mollé, car elle permet une compréhension fine du texte de Vasari.

Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari (1511-1574) – Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari – Six poètes toscans 1544 – De gauche à droite : Cristoforo Landino, Marsilio Ficino, Francesco Petrarca, Giovanni Boccaccio, Dante Alighieri, and Guido Cavalcanti.

Forêt des Landes : un oxymore ?

Marc Large. La folle histoire de Félix Arnaudin. Passiflore Éditions 2019

Félix Arnaudin est bien connu de tous les folkeux et musiciens Trad du Sud-Ouest, tant ils ont puisé dans ses collectages de musiques, chants et danses de la Grande Lande. L’ethnologie et la photographie doivent aussi beaucoup à cet arpenteur infatigable de ces grandes étendues de sable condamnées à disparaître avec les plantations de pins de Napoléon III.

Beaucoup lui doivent reconnaissance : Marc Large a la bonne idée de nous entraîner dans une course un peu folle à travers les landes sous la forme d’un roman biographique, dans lequel son style semble enfourcher des échasses et, porté par le grand vent du sud-ouest, se déploie dans un espace grandement ouvert, poétique et politique.

Le regard toujours porté au loin, vers l’horizon où terre et ciel se confondent, Arnaudin se révèle très tôt doué pour le dessin et l’écriture, et découvre un outil qui va lui permettre de « sauver » la mémoire de son pays disparaissant : la photographie.

L’homme ne tient pas en place, jamais là où on l’attend, ce qui ne lui rendra pas la vie facile. Il ne répond pas aux attentes de son milieu familial, vit en marge de son milieu social et s’engage pour la vie dans un projet scientifique et artistique de sauvegarde qui le mènera aux confins de la folie et à la gloire… posthume.

Le livre de Marc Large rend un bel hommage à ce personnage devenu presque légendaire dans le Sud-ouest ; il nous remet en mémoire « l’invention » des Landes telles qu’on les connaît aujourd’hui, une gigantesque et douloureuse transformation du paysage par le capitalisme triomphant du XIXe siècle.

Marc Large. La folle histoire de Félix Arnaudin. Passiflore Éditions 2019

Forêt des Landes. Photo © sonneur

Vue sur l’Arno

Avec vue sur l'Arno, de E. M. Forster
Avec vue sur l’Arno, de E. M. Forster

Après avoir rappelé que ce roman (1908) d’Edward Morgan Forster (1879-1970) a fait l’objet d’une adaptation célèbre au cinéma – « Chambre avec vue » de James Ivory en 1985 – on lira ce roman pour lui-même, car on n’a pas vu le film.

Le ton est empreint de légèreté et d’humour alors qu’il aborde des thèmes sérieux : les rapports hommes-femmes, la domination masculine et de classe, la liberté face aux conventions sociales, l’altérité. L’anecdote qui sert d’embrayeur est donnée dès la première phrase ; les aléas du récit se déploient dans la société rigide du début du XXe siècle : le ton ironique rend plaisant ce qui pourrait être convenu, et l’art de l’écrivain rend universels et intemporels les conflits.

Le terme « Anglais », dans le vocabulaire florentin, allait devenir au milieu du XXe siècle un terme générique pour désigner les étrangers, tant les Britanniques ont longtemps été nombreux à fréquenter la ville de Dante. Un « cimiteri inglesi » accueille toujours la tombe de la poétesse Elizabeth Barret Browning à l’est de la ville.

Dans ce milieu guindé, l’échange sans contrepartie, le don initial non intéressé suscite la méfiance et une réponse alimentée par les préjugés de classe. Dans ce monde de la domination masculine et économique, les femmes sont logiquement sur la défensive et les hommes sont au mieux maladroits. Cela n’empêche pas Forster de placer une comparaison entre rangée d’anglais et rangée de carafes qui amène un humour bienvenu dans ce texte.

Ces dames partent donc à la dérive, se dirigeant vers Santa Croce, mais arrivant devant l’Hôpital des Innocents : « Et soudain, avec une brusquerie exquise, l’Italie apparut. Debout sur la place de l’Annunziata la jeune fille apercevait dans leur vivante terra-cotta les divins bébés dont aucune reproduction à bon marché n’a jamais pu rassir le charme. Ils étaient là, leurs jambes radieuses jaillissant des robes de charité, leurs vigoureux bras blancs dressés sur des cercles célestes. » Des bébés pour ces dames alors que celles-ci se sont égarées, Forster ne manque pas d’ironie…

Dans Santa Croce devant les Giotto, Lucy fait sa première vraie rencontre avec le fils Emerson, rencontre un peu gâchée par les conventions. Il est significatif que ce soit dans l’art (en l’occurrence, la musique et le piano) que Lucy cesse d’être respectueuse, condescendante, se libère des rigidités de son milieu : elle est dans la bonne ville pour se poser la bonne question : « Pourquoi les dames font-elles si peu de ce qui est grand ? ».

« À l’instant même où elle l’aperçu, il devint flou. » : la deuxième rencontre de Lucy et de Georges, près de la Loggia de la Plazza Signoria, est pour le moins troublée, puisqu’ils sont témoins d’un meurtre. Elle aboutit néanmoins à l’expression de l’envie de vivre malgré l’espace restreint laissé par les conventions sociales. Un espace contradictoire, qu’on voudrait plus grand, mais qui amène l’angoisse lorsqu’il laisse un peu de liberté, et la culpabilité au moindre écart.

Forster s’amuse dans une mise en abyme de son propre récit lorsqu’il met en scène la romancière Miss Lavish : « Je ne vous ai, naturellement, qu’ébauché les grandes lignes. Il y aura pas mal de couleur locale, avec des descriptions de Florence et des environs, et je compte introduire aussi quelques personnages humoristiques. D’ailleurs je vous avertis par avance, je compte me montrer impitoyable pour les touristes britanniques. » Il met cela en œuvre dans le récit de l’excursion vers les hauteurs de Fiesole : nos touristes anglais font les frais de l’implacable ironie de Forster, qui rend révoltants l’idéologie religieuse et le mépris de classe. Seule la beauté du paysage, la vue sur Florence, sauve la situation, et permet à Georges d’embrasser Lucy…

La nature, les beautés de l’art sont des refuges ; « Les vraies menaces naissent dans le salon. » Conséquemment, on ne s’étonne guère que, à peine rentrée au pays, à l’heure du thé, Lucy accepte la demande en mariage de… Cecil, surnommé « le Fiasco » : celui-ci trouve le moyen de rater son premier baiser, et on est plié de rire.

Lucy est revenue transformée de son voyage à Florence : « L’Italie lui avait offert la plus précieuse des possessions – celle de son âme. » Son radicalisme tout frais saura-t-il s’accommoder du retour de Georges ? On croit avoir déjà la réponse dans la quatrième de couverture : « Le récit du combat intérieur que mène Lucy pour dépasser ce confinement et affirmer sa liberté est une ode délicate et sensible à la liberté ». Sur cette trame en apparence classique, Forster déploie une littérature d’analyse psychologique subtile et décalée, et une critique sociale acérée et pleine d’humour.

« Bon goût, mauvais goût : rien que des mots – clichés de premier plan, vêtements de coupes diverses. » Dans ce contexte narratif, on se surprend à émettre des doutes sur le happy-end attendu, non loin de laisser un goût amer.

Voilà : avec ce roman, un écrivain du groupe de Bloomsbury donnait un coup de pied dans la fourmilière des conventions sociales de la société anglaise du début du XXe siècle : mais ce qui frappe à la relecture de nos jours, c’est qu’une part importante de cette critique sociale des rigidités de classe, religieuses ou liées à la domination masculine reste d’actualité. On ne rangera donc pas ce roman sur l’étagère des des désuets.

Dits et écrits de François Bon

« Pour cet exercice, il faut un livre. C’est un exercice d’écriture. Prends un gros livre, un livre épais. Si possible, un livre relié en noir, où naissent les histoires. » 250 fois fiction. N° 226

On tient dans la main un beau pavé noir – un peu plus petit que celui consacré à Rabelais – conçu pour témoigner, mais aussi pour évoluer et se transformer. Cet objet livre qui transgresse les limites de ce qu’est habituellement un objet trouvant son essence dans l’achèvement ( « un livre à diffusion réservée …/… malléable et recomposable de façon permanente » ), témoigne donc d’une partie de l’immense production écrite de François Bon, lisible dans ses livres et sur son étonnant site internet Le Tiers Livre ; mais aussi FB nous dit que ce volume « constituera, de façon testamentaire, (s)on œuvre principale pour le fantastique et la poésie ». Voilà une belle façon de faire choc dès la quatrième de couverture…

« Peur » ressemble à un cauchemar dystopique marqué par le vide, l’impasse, l’effondrement, la menace, mais renvoie aussi à une expérience commune quotidienne : « la façon dont on se cache dans la vie de tous les jours pour ne rien voir… » Il ne s’agit pas de paranoïa ni d’angoisse pathologique, mais plutôt de peurs infantiles transposées par le langage poétique dans le monde des adultes par un poète qui n’a pas peur de la langue et de la grammaire. La peur de tout de l’enfant qui s’éloigne de sa mère, la peur du noir de l’infans qui n’a pas les mots ; le poète, lui, peut par son chant maîtriser ses peurs devant la folie et la violence du monde.

« Formes d’une guerre » est un titre qui appelle le mot ville. Un environnement dans lequel se rapprochent « les forces mauvaises » et qui semble bien décrire notre époque. Pour le poète, l’obscurité est d’abord à comprendre en lui-même : il s’agit d’entendre les voix, donc de faire entendre la voix de la poésie. Il peut chercher son Amérique, mais celle-ci n’a pas encore expié ses fautes ; se réfugier dans l’expérience intérieure, mais celle-ci barre le chemin vers les autres ; chercher un son « fait de blocs, d’aspérités et de mouvances » à moins qu’il ne s’agisse du « souvenir de la bibliothèque et les empilements des livres qu’on souhaite un jour relire ». Le poète est donc en droit de nous demander ce que nous avons fait de nos livres perdus et lus : la profération poétique vient alors projeter la passion littéraire, la bibliothèque fragile ; elle entraîne une lecture rythmée, faite pour être prononcée, où le vent souffle un beau chant lancinant. Lors de cette errance dans la ville, ni la chambre (un enfoncement noir), ni le jardin (noir) ne sont des refuges. L’abri contre les excroissances kafkaïennes est la danse de la langue qui vient peupler l’espace des rêves.

« Le nom des morts pour tous les autres, quand on y aura ajouté son nom. Quand on lit son propre nom, devant soi, sur la liste des morts. »

« 250 fois fiction », c’est différent. Ces transcriptions de courtes interventions vidéographiques sur l’internet offrent de courts textes dont la poésie peut être désopilante, teintée d’inquiétante étrangeté, porteuse de réflexion… On observe que le thème de la mort est fréquent dans ces paragraphes : ça ne les rend pas sinistres néanmoins. Bien que transcrites par différentes personnes, ces proférations gardent l’empreinte du style de celui qui les a prononcées : la langue littéraire s’épanouit dans la variété tout en offrant un ensemble cohérent. François Bon évoque lui-même la brièveté de Henri Michaux, les bribes du journal de Kafka, les fusées de Baudelaire, les assonances arythmiques de Rabelais : on y rajoutera que cet ensemble de courts textes pourrait ressembler au résultat d’un exercice perecquien et que les jeux sur la langue n’y sont pas dénués d’une teinte infantile. On indiquera que parfois, on se sent comme dans une pièce de Beckett.

Un exemple :

« 71 | mesurer le réangoissement du monde

J’ai repris ma vieille règle à calcul, je l’ai libérée de son étui. C’étaient de beaux objets, nos règles à calcul, avec le curseur transparent, la réglette, la possibilité de calculer les logarithmes, des valeurs exponentielles ; c’est de mon âge, on n’avait pas de calculatrices nous autres, et quand bien même, la règle à calcul te donnait une intelligence du monde parce que le calcul n’est pas confié à une machine, tu restes en possession du calcul, le calcul du monde. Alors, chaque jour, où que j’aille, je le mesure, le réangoissement du monde. On vit dans un monde soumis à l’angoissement. Nous sommes responsables nous-mêmes de l’angoissement et du réangoissement du monde. Quelques fois ça monte, quelques fois ça descend, le monde ne va pas vers la fin de son angoissement, le monde s’augmente dans son réangoissement. »

Dans « 135 façons de sauver la terre », FB nous propose de courts textes conçus comme des supports à l’improvisation (en duo avec Kasper Toeplitz). On y fait du sur place ou tout à l’envers, histoire de sauvegarder le silence et de ne pas tomber derrière le frigo. Les morts sont très présents, mais on peut les mettre dehors. Il s’agit de faire son trou sans que cela ne soit une tombe. Les gestes et le corps s’animent, font prendre conscience que la Terre a mal : cela ne doit pas empêcher d’aller marcher sur les toits pendant le temps qu’il nous reste et que FB tire la corde verte du langage, en enlève les murs.

Dans « Ce sont des prompts », le rimbaldien FB invente des « textes destinés à servir d’inducteurs dans l’utilisation d’applications génératives de texte ou d’image. » Ces textes se suffisent à eux-mêmes, on n’a pas besoin de les passer dans la machine artificielle. On y est parfois comme dans un tableau de Magritte, et souvent comme dans un livre de Lovecraft. Il y a même une chambre qui semble occupée par Georges Perec. Au-dehors soufflent les très grands vents de Saint-John Perse.

Le personnage des « Chroniques de Jean Barbin » est voué à exprimer ce qui nous mange au-dedans. Il semble un peu naïf à vouloir racheter nos peurs, et un peu maladroit lorsqu’il ne peut se révolter que contre… les pommes de terre. On le suit néanmoins dans ses leçons, oscillant entre gravité et loufoquerie, quand il nous regarde de face pour extirper le monstre en nous. Derrière la fantaisie et la profération, doit-on lire ici des fragments de réflexion sur l’écriture et la création poétique ?

On pourrait lire ces textes en découvrant comment FB y conçoit une psychologie particulière dans laquelle le dehors et le dedans, la réalité et le rêve, les contenus et le contenant s’imbriquent poétiquement pour esquisser un moi éclaté, fragile, apeuré souvent, fantaisiste fréquemment. À l’intérieur, s’y trouvent des choses à enlever, racler. À l’extérieur, il y a ce qui fait peur, est menaçant. Heureusement, le lien à l’autre est maintenu, cultivé par le langage poétique et motivé par des forces venues de l’infantile et de la littérature.

Le « Dialogue avec ta mort » arrive dans ce volume comme un point d’orgue. Ce livre est hanté par la mort – ce qui ne le rend pas sinistre pour autant – et ce duel la met en scène frontalement, cultivant son jardin imparfait dans la langue poétique.
« — chacune de tes douleurs est ma griffe, dit ma mort
— chaque ombre de la nuit dans la ville est ma fuite, répondis-je 
»

Avec la « Société des Amis de l’ancienne Littérature », on pouvait craindre un retour en arrière, mais c’est précédé par « Recherche d’un nouveau monde ». La pulsion d’écrire s’y montre performative, transformant le réel par son apparition, au Québec et aux États-Unis. Cela nous vaut une belle prose poétique évoquant les paysages et les gens de la Nouvelle-Écosse, puis le texte devient science-fiction ou rêverie, et FB nous révèle un peu sa chambre à soi, sa situation concrète de mise à l’écrit, le point de départ quotidien de son travail d’écrivain qu’il décrit à partir du thème de la pièce plus ou moins vide, un lieu construit pour y écrire.


Le monde décrit dans ces textes ressemble beaucoup au nôtre, et le jeu du langage devient mélancolique ; on y soupçonne une inspiration alimentée de fragments autobiographiques, et cette anticipation faite de petits décalages entre le récit et la réalité devient troublante, mène à la réflexion sur le monde qui nous entoure et les mots pour le dire. Un beau pavé noir, hanté par la mort, mais plein de fantaisie et de vie, celles de la créativité d’un langage poétique varié, laissant entendre une musique mélancolique et bienveillante.

François Bon. Proférations & autres expérimentations & fictions. Tiers Livre Éditeur. ISBN 9798340095572

Poèmes de Gaza

L’interrogation, « Y a-t-il une vie avant la mort ? » du poète Mourid al-Barghouti reflète bien les interrogations tragiques de ses deux anthologies de la poésie gazaouie.

Ces textes montrent ce que la guerre fait à la langue poétique. Ils en font une langue qui témoigne, bien sûr, de ce que le conflit fait aux corps, aux esprits, aux familles. Mais aussi une langue qui pardonne, qui repousse la folie, cultive des bribes d’espoir, lutte contre la déshumanisation, se révolte contre la haine et la mort omniprésente, et refuse notre compassion d’occidentaux confortables. Une langue de l’urgence, qui va à l’essentiel, qui se dépouille des séductions littéraires faciles.

Beaucoup de ces poèmes ont été rédigés sous les bombes, par des jeunes poètes hommes ou femmes dont certains sont morts peu de temps après les avoir écrits, pour d’autres dont on ne sait pas s’ils sont toujours vivant·es.

Une femme demande à avoir droit à une dernière nuit d’amour avant de mourir, une autre dit qu’elle ne veut pas être poète en temps de guerre ; un homme se réjouit de ne pas avoir de famille ; un autre a honte d’observer une mère ramassant les morceaux de ce qui reste de son enfant. Les êtres comme les textes font ici l’expérience des limites, sans pour autant aller vers la haine. Comment une femme poète peut-elle encore écrire après avoir perdu ces quatre enfants ?

Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre : écrit de cette façon, cela ressemble à une information comme il y en a tant d’autres, presque un lieu commun de la guerre. Il faut donc s’arrêter sur la phrase, la penser, lui donner une chance de nous atteindre. Je répète donc : Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre.
Oui, Hölderlin, Adorno, on a toujours besoin de poésie en temps de détresse…

Le poème célèbre « Si je dois mourir » de Riffaat al-Aareer (1979-2023), mort sous les bombes à l’âge de 44 ans ainsi qu’une bonne partie de sa famille, est commun à ces deux anthologies exceptionnelles : le voici donc dans les deux traductions. Il témoigne de la beauté atroce contenue dans ces deux livres.

Si je dois mourir

Si je dois mourir
il faut que toi
tu vives
pour raconter mon histoire
vendre mes affaires
afin d’acheter du fil et une pièce de tissu
(choisis-la blanche avec de longues franges) pour qu’un enfant, quelque part à Gaza
puisse apercevoir un cerf-volant
alors qu’il scrute le ciel
en attendant son père
qui s’en est allé brusquement
sans que personne fasse ses adieux
ni à son corps
ni à son âme
Pour que cet enfant aperçoive dans les hauteurs le
cerf-volant
mon cerf-volant que tu auras toi-même fabriqué
et qu’il s’imagine, l’espace d’un instant
qu’il y a là-haut un ange
qui s’en vient
pour rapporter l’amour

Si je dois mourir
que ma mort soit porteuse d’espoir
et qu’elle devienne une histoire !

Traduction de Abdellatif Laâbi

Que cela devienne une histoire

S’il est écrit que je dois mourir

Il vous appartiendra alors de vivre

Pour raconter mon histoire

Pour vendre ces choses qui m’appartiennent

Et acheter une toile et des ficelles

Faites en sorte qu’elle soit bien blanche

Avec une longue traîne

Afin qu’un enfant, quelque part, à Gaza

Fixant le paradis dans les yeux

Dans l’attente de son père,

Parti subitement

Sans avoir fait d’adieux

À personne

Pas même à sa chair

Pas même à son âme

Pour qu’un enfant quelque part, à Gaza

Puisse voir ce cerf-volant

Mon cerf-volant à moi

Que vous aurez façonné

Qui volera là-haut

Bien haut

Et que l’enfant puisse un instant penser

Qu’il s’agit là d’un ange

Revenu lui apporter de l’amour

S’il est écrit que je dois mourir

Alors que ma mort apporte l’espoir

Que ma mort devienne une histoire

Traduction de Nada Yafi