Dits et écrits de François Bon

« Pour cet exercice, il faut un livre. C’est un exercice d’écriture. Prends un gros livre, un livre épais. Si possible, un livre relié en noir, où naissent les histoires. » 250 fois fiction. N° 226

On tient dans la main un beau pavé noir – un peu plus petit que celui consacré à Rabelais – conçu pour témoigner, mais aussi pour évoluer et se transformer. Cet objet livre qui transgresse les limites de ce qu’est habituellement un objet trouvant son essence dans l’achèvement ( « un livre à diffusion réservée …/… malléable et recomposable de façon permanente » ), témoigne donc d’une partie de l’immense production écrite de François Bon, lisible dans ses livres et sur son étonnant site internet Le Tiers Livre ; mais aussi FB nous dit que ce volume « constituera, de façon testamentaire, (s)on œuvre principale pour le fantastique et la poésie ». Voilà une belle façon de faire choc dès la quatrième de couverture…

« Peur » ressemble à un cauchemar dystopique marqué par le vide, l’impasse, l’effondrement, la menace, mais renvoie aussi à une expérience commune quotidienne : « la façon dont on se cache dans la vie de tous les jours pour ne rien voir… » Il ne s’agit pas de paranoïa ni d’angoisse pathologique, mais plutôt de peurs infantiles transposées par le langage poétique dans le monde des adultes par un poète qui n’a pas peur de la langue et de la grammaire. La peur de tout de l’enfant qui s’éloigne de sa mère, la peur du noir de l’infans qui n’a pas les mots ; le poète, lui, peut par son chant maîtriser ses peurs devant la folie et la violence du monde.

« Formes d’une guerre » est un titre qui appelle le mot ville. Un environnement dans lequel se rapprochent « les forces mauvaises » et qui semble bien décrire notre époque. Pour le poète, l’obscurité est d’abord à comprendre en lui-même : il s’agit d’entendre les voix, donc de faire entendre la voix de la poésie. Il peut chercher son Amérique, mais celle-ci n’a pas encore expié ses fautes ; se réfugier dans l’expérience intérieure, mais celle-ci barre le chemin vers les autres ; chercher un son « fait de blocs, d’aspérités et de mouvances » à moins qu’il ne s’agisse du « souvenir de la bibliothèque et les empilements des livres qu’on souhaite un jour relire ». Le poète est donc en droit de nous demander ce que nous avons fait de nos livres perdus et lus : la profération poétique vient alors projeter la passion littéraire, la bibliothèque fragile ; elle entraîne une lecture rythmée, faite pour être prononcée, où le vent souffle un beau chant lancinant. Lors de cette errance dans la ville, ni la chambre (un enfoncement noir), ni le jardin (noir) ne sont des refuges. L’abri contre les excroissances kafkaïennes est la danse de la langue qui vient peupler l’espace des rêves.

« Le nom des morts pour tous les autres, quand on y aura ajouté son nom. Quand on lit son propre nom, devant soi, sur la liste des morts. »

« 250 fois fiction », c’est différent. Ces transcriptions de courtes interventions vidéographiques sur l’internet offrent de courts textes dont la poésie peut être désopilante, teintée d’inquiétante étrangeté, porteuse de réflexion… On observe que le thème de la mort est fréquent dans ces paragraphes : ça ne les rend pas sinistres néanmoins. Bien que transcrites par différentes personnes, ces proférations gardent l’empreinte du style de celui qui les a prononcées : la langue littéraire s’épanouit dans la variété tout en offrant un ensemble cohérent. François Bon évoque lui-même la brièveté de Henri Michaux, les bribes du journal de Kafka, les fusées de Baudelaire, les assonances arythmiques de Rabelais : on y rajoutera que cet ensemble de courts textes pourrait ressembler au résultat d’un exercice perecquien et que les jeux sur la langue n’y sont pas dénués d’une teinte infantile. On indiquera que parfois, on se sent comme dans une pièce de Beckett.

Un exemple :

« 71 | mesurer le réangoissement du monde

J’ai repris ma vieille règle à calcul, je l’ai libérée de son étui. C’étaient de beaux objets, nos règles à calcul, avec le curseur transparent, la réglette, la possibilité de calculer les logarithmes, des valeurs exponentielles ; c’est de mon âge, on n’avait pas de calculatrices nous autres, et quand bien même, la règle à calcul te donnait une intelligence du monde parce que le calcul n’est pas confié à une machine, tu restes en possession du calcul, le calcul du monde. Alors, chaque jour, où que j’aille, je le mesure, le réangoissement du monde. On vit dans un monde soumis à l’angoissement. Nous sommes responsables nous-mêmes de l’angoissement et du réangoissement du monde. Quelques fois ça monte, quelques fois ça descend, le monde ne va pas vers la fin de son angoissement, le monde s’augmente dans son réangoissement. »

Dans « 135 façons de sauver la terre », FB nous propose de courts textes conçus comme des supports à l’improvisation (en duo avec Kasper Toeplitz). On y fait du sur place ou tout à l’envers, histoire de sauvegarder le silence et de ne pas tomber derrière le frigo. Les morts sont très présents, mais on peut les mettre dehors. Il s’agit de faire son trou sans que cela ne soit une tombe. Les gestes et le corps s’animent, font prendre conscience que la Terre a mal : cela ne doit pas empêcher d’aller marcher sur les toits pendant le temps qu’il nous reste et que FB tire la corde verte du langage, en enlève les murs.

Dans « Ce sont des prompts », le rimbaldien FB invente des « textes destinés à servir d’inducteurs dans l’utilisation d’applications génératives de texte ou d’image. » Ces textes se suffisent à eux-mêmes, on n’a pas besoin de les passer dans la machine artificielle. On y est parfois comme dans un tableau de Magritte, et souvent comme dans un livre de Lovecraft. Il y a même une chambre qui semble occupée par Georges Perec. Au-dehors soufflent les très grands vents de Saint-John Perse.

Le personnage des « Chroniques de Jean Barbin » est voué à exprimer ce qui nous mange au-dedans. Il semble un peu naïf à vouloir racheter nos peurs, et un peu maladroit lorsqu’il ne peut se révolter que contre… les pommes de terre. On le suit néanmoins dans ses leçons, oscillant entre gravité et loufoquerie, quand il nous regarde de face pour extirper le monstre en nous. Derrière la fantaisie et la profération, doit-on lire ici des fragments de réflexion sur l’écriture et la création poétique ?

On pourrait lire ces textes en découvrant comment FB y conçoit une psychologie particulière dans laquelle le dehors et le dedans, la réalité et le rêve, les contenus et le contenant s’imbriquent poétiquement pour esquisser un moi éclaté, fragile, apeuré souvent, fantaisiste fréquemment. À l’intérieur, s’y trouvent des choses à enlever, racler. À l’extérieur, il y a ce qui fait peur, est menaçant. Heureusement, le lien à l’autre est maintenu, cultivé par le langage poétique et motivé par des forces venues de l’infantile et de la littérature.

Le « Dialogue avec ta mort » arrive dans ce volume comme un point d’orgue. Ce livre est hanté par la mort – ce qui ne le rend pas sinistre pour autant – et ce duel la met en scène frontalement, cultivant son jardin imparfait dans la langue poétique.
« — chacune de tes douleurs est ma griffe, dit ma mort
— chaque ombre de la nuit dans la ville est ma fuite, répondis-je 
»

Avec la « Société des Amis de l’ancienne Littérature », on pouvait craindre un retour en arrière, mais c’est précédé par « Recherche d’un nouveau monde ». La pulsion d’écrire s’y montre performative, transformant le réel par son apparition, au Québec et aux États-Unis. Cela nous vaut une belle prose poétique évoquant les paysages et les gens de la Nouvelle-Écosse, puis le texte devient science-fiction ou rêverie, et FB nous révèle un peu sa chambre à soi, sa situation concrète de mise à l’écrit, le point de départ quotidien de son travail d’écrivain qu’il décrit à partir du thème de la pièce plus ou moins vide, un lieu construit pour y écrire.


Le monde décrit dans ces textes ressemble beaucoup au nôtre, et le jeu du langage devient mélancolique ; on y soupçonne une inspiration alimentée de fragments autobiographiques, et cette anticipation faite de petits décalages entre le récit et la réalité devient troublante, mène à la réflexion sur le monde qui nous entoure et les mots pour le dire. Un beau pavé noir, hanté par la mort, mais plein de fantaisie et de vie, celles de la créativité d’un langage poétique varié, laissant entendre une musique mélancolique et bienveillante.

François Bon. Proférations & autres expérimentations & fictions. Tiers Livre Éditeur. ISBN 9798340095572

Poèmes de Gaza

L’interrogation, « Y a-t-il une vie avant la mort ? » du poète Mourid al-Barghouti reflète bien les interrogations tragiques de ses deux anthologies de la poésie gazaouie.

Ces textes montrent ce que la guerre fait à la langue poétique. Ils en font une langue qui témoigne, bien sûr, de ce que le conflit fait aux corps, aux esprits, aux familles. Mais aussi une langue qui pardonne, qui repousse la folie, cultive des bribes d’espoir, lutte contre la déshumanisation, se révolte contre la haine et la mort omniprésente, et refuse notre compassion d’occidentaux confortables. Une langue de l’urgence, qui va à l’essentiel, qui se dépouille des séductions littéraires faciles.

Beaucoup de ces poèmes ont été rédigés sous les bombes, par des jeunes poètes hommes ou femmes dont certains sont morts peu de temps après les avoir écrits, pour d’autres dont on ne sait pas s’ils sont toujours vivant·es.

Une femme demande à avoir droit à une dernière nuit d’amour avant de mourir, une autre dit qu’elle ne veut pas être poète en temps de guerre ; un homme se réjouit de ne pas avoir de famille ; un autre a honte d’observer une mère ramassant les morceaux de ce qui reste de son enfant. Les êtres comme les textes font ici l’expérience des limites, sans pour autant aller vers la haine. Comment une femme poète peut-elle encore écrire après avoir perdu ces quatre enfants ?

Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre : écrit de cette façon, cela ressemble à une information comme il y en a tant d’autres, presque un lieu commun de la guerre. Il faut donc s’arrêter sur la phrase, la penser, lui donner une chance de nous atteindre. Je répète donc : Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre.
Oui, Hölderlin, Adorno, on a toujours besoin de poésie en temps de détresse…

Le poème célèbre « Si je dois mourir » de Riffaat al-Aareer (1979-2023), mort sous les bombes à l’âge de 44 ans ainsi qu’une bonne partie de sa famille, est commun à ces deux anthologies exceptionnelles : le voici donc dans les deux traductions. Il témoigne de la beauté atroce contenue dans ces deux livres.

Si je dois mourir

Si je dois mourir
il faut que toi
tu vives
pour raconter mon histoire
vendre mes affaires
afin d’acheter du fil et une pièce de tissu
(choisis-la blanche avec de longues franges) pour qu’un enfant, quelque part à Gaza
puisse apercevoir un cerf-volant
alors qu’il scrute le ciel
en attendant son père
qui s’en est allé brusquement
sans que personne fasse ses adieux
ni à son corps
ni à son âme
Pour que cet enfant aperçoive dans les hauteurs le
cerf-volant
mon cerf-volant que tu auras toi-même fabriqué
et qu’il s’imagine, l’espace d’un instant
qu’il y a là-haut un ange
qui s’en vient
pour rapporter l’amour

Si je dois mourir
que ma mort soit porteuse d’espoir
et qu’elle devienne une histoire !

Traduction de Abdellatif Laâbi

Que cela devienne une histoire

S’il est écrit que je dois mourir

Il vous appartiendra alors de vivre

Pour raconter mon histoire

Pour vendre ces choses qui m’appartiennent

Et acheter une toile et des ficelles

Faites en sorte qu’elle soit bien blanche

Avec une longue traîne

Afin qu’un enfant, quelque part, à Gaza

Fixant le paradis dans les yeux

Dans l’attente de son père,

Parti subitement

Sans avoir fait d’adieux

À personne

Pas même à sa chair

Pas même à son âme

Pour qu’un enfant quelque part, à Gaza

Puisse voir ce cerf-volant

Mon cerf-volant à moi

Que vous aurez façonné

Qui volera là-haut

Bien haut

Et que l’enfant puisse un instant penser

Qu’il s’agit là d’un ange

Revenu lui apporter de l’amour

S’il est écrit que je dois mourir

Alors que ma mort apporte l’espoir

Que ma mort devienne une histoire

Traduction de Nada Yafi

Stendhal en Italie

Stendhal
Rome, Naples et Florence
Folio classique N°1845

À Milan, Stendhal s’enthousiasme pour des opéras bien oubliés de nos jours, et semble relier la possibilité d’une littérature italienne contemporaine à l’instauration d’un système politique bicaméral. Les mélodies de Cimarosa l’enchantent, les jouissances de l’amour l’inspirent ; il est lui aussi amoureux de l’amour et observe la société milanaise avec précision. Sa passion de la musique nous fait rire : « Dans un orchestre parfait, les violons seraient français, les instruments à vent allemands, et le reste italien, y compris le chef d’orchestre. » Il s’intéresse aux rizières proches de Milan, aux systèmes de récupération des eaux de pluie des maisons, il fait la comptabilité de l’opéra et pense que le peuple italien est fait pour le beau. La langue du pays n’a plus de secrets pour lui et il peut ainsi analyser la psychologie et les mœurs des milanais : bref, il écrit de la littérature, pas un guide touristique, même quand il nous détaille le parcours de sa promenade préférée.

Son regard se rapproche même de celui de l’ethnologue lorsqu’il infiltre un bal de négociants, de celui de l’urbaniste quand il évoque les constructions de maisons. Il sait aussi, au bal masqué, lire derrière les loups et ses descriptions de Milan avec les Alpes en toile de fond sont saisissantes. Insatiable il évoque – en plus de l’opéra – des peintures, des fresques, des sculptures et parle même du célibat des prêtres et de Silvio Pellico. Il nous dit : « Je n’ose raconter les anecdotes d’amour. » mais il le fait néanmoins et on apprend à quel point les nuits florentines pouvaient être animées avant l’électricité.

On appréciera l’ironie autoréflexive de Stendhal qui nous donne sa recette d’écriture : « Il faudrait, pour qu’il fût digne de plaire généralement, qu’un voyage en Italie fût écrit à frais communs par Mme Radcliffe pour la partie des descriptions de la nature et des monuments, et par le président de Brosses pour la peinture des mœurs. Je sens vivement qu’un tel voyage serait supérieur à tout ; mais il faudrait au moins huit volumes. Quant à la description sèche et philosophique, nous possédons un chef-d’œuvre en ce genre : c’est la statistique du département de Montenotte par M. de Chabrol, préfet de la Seine. »

Faussement modeste, Stendhal constate les différences entre la langue française et l’italienne dans leur capacité à décrire un récit amoureux : « J’ai eu toutes les peines du monde à mettre en français cette esquisse de son récit. Le milanais est plein de mots propres pour exprimer chacune des petites circonstances de l’amour. Mes périphrases françaises manquent d’exactitude et disent trop ou trop peu. Comment aurions-nous une langue pour une chose dont nous ne parlons jamais ? »

Stendhal part ensuite vers le sud, en direction de Pavie : les larmes aux yeux en quittant Milan, accompagné par la poésie de Monti, il traverse la vallée du Pô pour se diriger vers Parme puis Bologne, sans oublier de passer voir à Reggio l’imprimeur et typographie Bodoni, l’inventeur de la police de caractères du même nom. À Bologne, il commence son séjour en bonne compagnie, avec le poète Percy Bysse Shelley et se trompe quand il dit : « Le Dante, adoré aujourd’hui en Italie, passait pour un barbare ennuyeux il n’y a pas cinquante ans, et rien ne prouve qu’en 2000 il ne sera pas négligé de nouveau pendant un siècle ou deux. »

Toujours observateur des mœurs langagières et politiques, Stendhal se moque des exagérations en issimo et du patriotisme d‘antichambre. Il définit la politique : « Manière d’amener les autres à faire ce qui nous est agréable… » et se construit une bibliothèque d’historiens italiens qu’il lit les jours de pluie ; il continue de collecter des anecdotes qui parsèment plaisamment son journal de voyage, et dont certaines se retrouveront dans son livre « De l’amour ». Alors que : « L’anecdote, en Italie, se contente souvent de peindre d’une manière forte, mais correcte et non exagérée, une nuance de sentiment. », Beyle sait choisir les plus intéressantes. Plus d’une fois il témoigne de son extrême sensibilité devant les œuvres, qu’elles soient picturales ou poétiques et il nous surprend quand il indique qu’il n’est pas du tout littéraire ; mais on le comprend mieux quand il précise : « Je n’ai envie de connaître que les hommes de génie… qu’ai-je à faire de tout le vulgaire de la littérature ? » Stendhal a le sens des formules : après le patriotisme d’antichambre, il évoque la vanité municipale et teinte d’humour son ironie implacable.

Stendhal quitte Bologne en direction du sud, pour arriver à Florence par le nord (22 janvier 1817), via Pietramala, et son émotion est grande lorsqu’il aperçoit le Duomo au détour d’un chemin : « C’est là qu’ont vécu le Dante, Michel-Ange, Léonard de Vinci ! me disais-je ; voilà cette noble ville, la reine du Moyen Âge ! C’est dans ces murs que la civilisation a recommencé… »

Il se dirige tout de suite vers Santa Croce et nous raconte : « Là, à droite de la porte, est le tombeau de Michel-Ange ; plus loin, voilà le tombeau d’Alfieri, par Canova : je reconnais cette grande figure de l’Italie. J’aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et, vis-à-vis de Michel-Ange, repose Galilée. Quels hommes ! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion ! »

Stendhal décrit la puissance de ses émotions devant ces tombeaux et la fresque des Sybilles du Volterrano : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. » On a là, c’est bien connu, une page rendue célèbre par l’invention du « Syndrome de Stendhal » par la psychiatrie du XXe siècle, syndrome… dont ne souffrait pas Stendhal. Chez lui, il s’agit d’une profonde émotion liée à sa grande sensibilité artistique (sans oublier qu’il a observé les fresques la tête renversée), dont il a déjà fait preuve ailleurs qu’à Florence dans les pages précédentes de son livre. Impressionné par tout ce qu’il voit, il se laisse aller plus facilement à la description des rues, des architectures : il est heureux d’être dans la ville de Dante, même s’il apprécie plus ou moins la société florentine.

Début février, il repart vers le sud jusqu’à Naples, en passant par Sienne et Rome, où il ne reste que trois heures ! À mi-chemin vers le Vésuve, il rencontre le compositeur Rossini, puis décrit avec le mot grandiose son entrée à Naples, se précipitant au concert dès le premier soir, au théâtre des Fiorentini. Sa passion de la musique et de l’opéra lui fait oublier de nous parler de Naples pendant plusieurs pages : seule une éruption nocturne du Vésuve le ramène à la réalité du paysage, ainsi que ses nombreuses visites de Pompei.

Il est temps d’émettre une réserve sur les propos de Stendhal : sa propension à une pensée généralisante concernant les italiens, les français, les milanais, les florentins, les femmes, etc. Une pensée par catégories qui fait offense à sa finesse habituelle qui heureusement vient compenser les approximations de ces opinions clivantes, contrebalancées parce que « L’amour du nouveau est le premier besoin de l’imagination de l’homme. » et par les nuances que lui apprend l’opéra. Cela ne l’empêche pas de noter : « L’admission des femmes à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation ; elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses probabilités de bonheur. » Voilà, ça fonctionne bien mieux d’employer le vocable « Les femmes » plutôt que « La femme », dont on sait bien depuis Beauvoir et Lacan qu’elle n’existe pas…

La subtilité qu’il cultive dans les arts, il peut aussi la trouver dans la rencontre, comme celle de Don Fernando, qui s’occupe de sa volière à Ischia : « La musique, cet art sans modèle dans la nature, autre que le chant des oiseaux, est aussi comme lui une suite d’interjections. Or, une interjection est un cri de la passion, et jamais de la pensée. La pensée peut produire la passion ; mais l’interjection n’est jamais que de l’émotion, et la musique ne saurait exprimer ce qui est sèchement pensé. »
À Naples, il croise aussi Lewis, l’auteur du Moine, qui sera plus tard traduit par Artaud, et il s’échappe de l’opéra pour aller dans l’extrême sud de l’Italie, à Otrante et Crotone, jusqu’à Reggio de Calabre, cités qu’il ne décrit pas, à propos desquelles il préfère nous raconter des histoires d’amour tragiques.

Mais le mois de juillet arrive, il est temps de remonter vers Rome, vers la fin du voyage. Il n’y apprécie pas la musique entendue à la Chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre et assiste aux messes du pape comme à un spectacle devant lequel il retrouve son ironie. Il critique les dépenses faites pour la religion, qui pourraient plus utiles à réduire les fléaux et les inégalités.

Le livre, dans cette version du texte, se termine par l’histoire tragique d’une princesse. C’est un riche trajet aux pays des beaux-arts donnant à penser sur l’altérité même s’il ne possède pas toujours les outils adaptés pour la penser : alliée à sa grande culture, c’est l’extrême sensibilité de Stendhal, à qui rien de ce qui est humain ne lui est étranger, qui lui permet d’être si réceptif aux différences.

Stendhal – Rome, Naples et Florence – Édition de Pierre Brunel – folio classique N°1845

Adeline et la terre-fiancée

Mamousera ma maison Adeline Yzac Éditions Musimot 2026
Mamousera ma maison
Adeline Yzac
Éditions Musimot 2026

Adeline Yzac écrit une poésie attachante, contenue dans une langue subtile et épurée, proche de la nature. L’attention à la vie sous toutes ses formes apparaît d’abord dans l’analogie entre la maison et le corps, mais aussi dans une partie du lexique employé qui déploie un lyrisme contenu proche des paysages d’origine de l’autrice, ceux du Périgord noir, mais bien loin d’une littérature régionaliste, plus proche des étoiles qu’elle attrape dans ces poèmes.
La maison, l’âne, la margelle du puits, le noyer fragile posent donc une atmosphère au bord du vide. Mais c’est la langue savante d’Adeline Yzac qui vient nous dire que vivre n’est pas rien : progressivement, se mélangent de manière inventive les mots du paysage et ceux d’une réflexivité sur l’écriture. Les mots peuvent ainsi être semés et le poème trouver son engrais, la maison est de papier et d’encre et une trace d’escargot devient une ligne d’écriture.
Le thème de l’écriture comme un abri s’affirme plusieurs fois ; la langue comme limite, comme loi fondamentale, propose ici une expérience de lecture rassérénante, une sorte d’apaisement favorisant la clairvoyance, le texte d’Adeline Yzac devenant un abri pour le lecteur ou la lectrice, qui peut ainsi se tourner vers les grands espaces extérieurs et intérieurs, ceux du ciel et du langage poétique, des espaces dans lesquels les mots et l’eau ont de la valeur, dans lesquels l’autre est accueilli, qu’il soit l’exilé ou l’amoureux.
Adeline Yzac parvient à évoquer le paysage et l’amour sans niaiseries, l’exil et l’écologie sans discours, plutôt dans un grand espace ouvert de langage qui fait penser à l’univers poétique du grand Kenneth White. Un espace ouvert à des échappées vers l’occitan et le castillan, un abri dans lequel on peut toucher les étoiles.

Adeline Yzac – Masousera ma maison – Poésie – Éditions Musimot 2026 – ISBN 979-10-90536-65-4

Sortir du placard

Bruits - Anne Savelli - 2026

« Bruits », a d’abord été, dès juillet 2018, un projet d’écriture sonore sur l’Internet, ayant commencé par la mise en évidence par Anne Savelli de différents points de départ : un reportage de 1970 vu sur le site de l’INA évoquant les nuisances sonores en ville, avec un médecin citant Schopenhauer ; une émission d’Arte sur les voix au cinéma ; des propos d’acoustique urbaine datant de 1982.

Le projet indique qu’il s’agit d’un roman dont « l’action progresse en fonction des bruits, sons, voix, silences croisés par une petite fille en train de courir », mais on comprend que cette amorce n’est que la continuation d’un travail d’écriture commencé déjà depuis longtemps. Se déploie ensuite un feuilleton sonore et un site internet étonnant ainsi qu’une suite d’articles décrivant les étapes de l’écriture, qui est aussi un projet artistique collectif sur le site et avec les « lecteurs bruiteurs » pour la lecture.

La crainte de l’effondrement, c’est celle d’un effondrement qui est déjà arrivé. Le roman commence sous le signe de l’essoufflement, comme dans un réveil à la sortie d’un cauchemar, un réveil qui est peut-être l’entrée dans un autre mauvais rêve : une descente de police décrite dans le champ sémantique du bruit, comme on pouvait s’y attendre. On suit ainsi minute par minute le trajet de F., une petite fille empêchée de dormir. Minute par minute : cela implique une écriture s’attachant aux détails des lieux, des pensées, étirant le temps et faisant penser – entre autres – à « Ulysse » de James Joyce (la quatrième de couverture évoque aussi « Berlin Alexanderplatz » de Döblin) ; une écriture qui donne aussi l’impression de l’urgence et d’un rythme soutenu.

Minute par minute : on ne peut s’empêcher de penser au cinéma de Chantal Ackerman, notamment à son film « Jeanne Dielman ». Mais dans le livre de Anne Savelli, cette lenteur est redoublée en parallèle par la vitesse de l’évolution de l’héroïne : on a donc une double hélice temporelle dans ce récit.

Autre lieu : l’intrusion, la pénétration, continue à l’université ; le groupe, la horde sauvage envahit aussi bien la dictature que la démocratie, ou du moins les amphithéâtres. Les bruits du monde ouvrent une fissure dans le monde, une faille dans le cerveau qui détruit l‘enveloppe psychique et transforme un placard en refuge fragile. Une fillette choisit de sortir du placard.

« C’est rigoureusement impossible, une fillette comme ça, de quatre ou cinq ans, qui pense comme elle pense, n’a ni parents, ni personne ou presque pour prendre soin d’elle, part de chez elle en courant. C’est inimaginable. C‘est invraisemblable. Ça n’existe pas. C’est pourtant ce qui se passe. »

Le livre se déploie dans de nombreux lieux : l’appartement et le placard, les amphithéâtres de l’université, le commissariat de police, la réserve du supermarché, la bibliothèque de la fac de médecine… pour n’en citer que quelques-uns. On retrouve là un thème d’écriture déjà exploré par Anne Savelli dans ses livres précédents, parfois en lien avec son intérêt pour l’œuvre de Georges Perec : l’exploration de lieux géographiques qui sont aussi des espaces mentaux (et ce W qui apparaît page 93).

Les thèmes explorés ou effleurés sont aussi variés, esquissant une critique sociale de l’environnement urbain : la pauvreté et la misère sociale, la police, la folie groupale, la solitude, le travail précaire, la surveillance généralisée, la ville, l’esplanade et avenue, la chambre d’hôpital, la réserve du supermarché, le harcèlement, l’intérieur du crâne…

Quand au personnage de la vedette mystérieuse débarquée incognito à l’aéroport : on ne peut s’empêcher de penser à l’intérêt porté par l’autrice envers Marylin Monroe.

Les sons, dans ce livre, sont politiques : agressifs, ils assoient la domination des maîtres sur les esclaves, des plus forts sur les plus faibles, de la ville sur la solitude, de la technologie sur les êtres, de la réalité sur le rêve. Ils nous font croire pendant un moment que l’on est dans la dystopie urbaine de « Brasil » de Terry Gilliam.

Quelques-uns s’éloignent du bruit du monde, du vacarme environnant : un bureaucrate, une secrétaire. Mais dans la chambre anéchoïque, on n’échappe pas aux bruits internes, on y expérimente « l’impossibilité viscérale de ne rien entendre ».

« Épuiser le lieu » (p.132), comme dirait Perec, permettrait-il de transporter la fatigue qui fait perdre son sens à la fuite, tend à déréaliser la ville ? Impossible de ne rien entendre : le texte épuise le lieu parce qu’il le décrit précisément, mais aussi parce qu’il est dans la tête des gens : de Joyce à Perec, d’Édouard Dujardin à Proust, de Gracq à Hemingway, (Ulysse, Lieux, Les lauriers sont coupés, La Recherche, La forme d’une ville, Paris est une fête…) le voyage se fait aussi en littérature pour celles et ceux qui lisent  la tête dans la bibliothèque.

Une première lecture n’épuisera pas ce livre, cette première note ne peut en rendre compte qu’imparfaitement, partiellement : il nous faudra donc le relire. Après tout, on peut se permettre ce vacillement de la lecture face à un livre que son autrice a mis plus de deux décennies à écrire. « Tout est à recommencer. Tout est à effacer, comme sur une ardoise. » Là, du coup, c’est la boucle de « Finnegans Wake » que l’on convoque…


« Bruits » de Anne Savelli – Éditions Inculte 2026 – ISBN 978-2-330-21548-4


EXTRAIT :

« [11:00] [ville entière] Malgré des activités humaines qui, en apparence, battent leur plein (dépôts de marchandises, commandes, facturations, transactions bancaires, déplacements, réunions, rédaction de CV, organisation de plannings, entretiens d’embauche, envoi de formulaires, demandes, réclamations, visites médicales, cours magistraux, travaux pratiques, nettoyages, rangements, listes de courses, courses, course, réception de colis, préparation de repas, appels téléphoniques, distribution de courrier, achats, ventes, classement en rayons ; malgré les travaux de plomberie, d’électricité, de raccordement à des câbles, tuyaux, conduits ; malgré les tâches effectuées en peinture, isolation, dessin, cordonnerie, couture, fonderie, chimie, horticulture, élevage, toilettage, restauration, balayage, mécanique, logistique, horlogerie, joaillerie, coiffure, tricot, jardinage, formation et information, édition, traduction, rédaction, tournage, projection, photographie, répétition de concert ou de pièce de théâtre, animation, création, communication, archivage) ; malgré ce qui se fait sans que jamais, chaque jour, on n’en prenne la mesure, sans qu’on ne puisse saisir cette énergie immense des petites tâches reliées, en secret c’est la cavalcade. F court, bien sûr, mais aussi les serveuses, étudiantes, caissières, joggeuses, autres sportives, filles, mères, grands-mères, vendeuses, sœurs, boulangères, épicières, nourrices, stylistes, parfumeuses, vidéastes, balayeuses, enseignantes, conductrices, actrices, cultivatrices, danseuses, voltigeuses, hôtesses, cuisinières, chirurgiennes, aviatrices, animatrices, psychiatres. Un grand nombre de femmes qu’on ne voit pas courir courent, en réalité. Quant au [commissariat], il fourmille, lui aussi. Il se prépare, oublie ses pensionnaires qui, en cellule, ont fini par se taire après le départ d’incendie (F comme fumée à l’arrière du bâtiment, on a retrouvé un pneu finissant de se consumer. Depuis l’odeur persiste. Plus de peur que de mal, la phrase circule pour conjurer le sort mais justement, la peur, lèvres pincées, c’est ce qui subsiste depuis). Pour le reste, c’est confus. Depuis l’apparition de la vidéo, le corps constitué se blinde. Il faut établir, pas rétablir, l’ordre vingt-quatre heures sur vingt-quatre vient de marteler le ministre. Le corps se leste, il s’alourdit. Chacun interprète, en son for intérieur, la petite phrase du jour. 

F comme flaque. »

Typographie post-binaire

Typographie post-binaire 2024

Je découvre ce livre dans la foulée d’une initiation à la typographie afin d’améliorer la présentation de mon blog : à première vue de la couverture en librairie, il m’est apparu bien étrange ; à la lecture, il a été très instructif et plein de découvertes concernant les typographies alternatives et leurs liens avec la politique : à sa façon, c’est un livre humaniste qui, à partir d’un sujet qui apparaît étroit, austère, spécialisé et technique pour le profane que je suis, développe toute une réflexion politique et philosophique, voire anthropologique sur l’altérité et la définition du genre. L’ouvrage questionne la langue française, porteuse d’une binarité de genre qui lui est spécifique et qu’on ne retrouve pas dans beaucoup d’autres idiomes. Il témoigne de recherches toujours en cours et menées en dehors des contraintes du système capitaliste, notamment par la collective ByeByeBinary à Bruxelles, mais aussi par d’autres chercheur·es en Europe et ailleurs.

Ce livre est une prouesse d’édition, car il utilise un certain nombre des typographies nouvelles dont il parle : il questionne la possibilité de « parler, écrire ou s’exprimer sans préciser sa position d’énonciation et sans énoncer ses privilèges », comme ça n’est pas le cas dans la langue française issue d’une très longue période de domination masculine. Des personnes mises habituellement en marge de la production des savoirs élaborent donc une recherche qui se veut transformatrice, performative ; une recherche collective, dont témoigne ce texte écrit dans une perspective transféministe matérialiste qui prend acte de ce que la typographie a été jusqu’à présent essentiellement régie par des hommes qui en ont eux-mêmes rédigé l’histoire.

Le livre de Camille Circlude prend donc le temps de réécrire cette histoire pour mieux mettre en avant les mécanismes de la matrice de la domination, constituée par l’hétéropatriarcat, le capitalisme, la blanchité et le colonialisme ; et ainsi mieux remédier à l’invisibilisation des femmes dans le domaine du design.

On l’a dit, cette recherche concerne le langage : elle analyse le contexte linguistique francophone occidental et se développe après le débat médiatique concernant l’écriture inclusive ayant eu lieu en 2017. Elle met en évidence les choix politiques et les arguments sexistes ayant participé à la masculinisation de la langue, comment la féminité est socialement construite et comment la féminisation de la langue produit des effets sur les personnes et les représentations mentales. Ce sont donc développées des stratégies d’écriture non discriminante (écriture épicène, usage du doublet, point médian, E en capitale, propositions linguistiques de neutralisation…) qui ont été le point de départ des recherches sur la typographie inclusive post-binaire.

Le livre n’élude pas les débats et les oppositions dans un contexte d’hostilité envers l’écriture inclusive, il en analyse les péripéties et montre que c’est un combat toujours en cours. Il s’appuie – entre autres – sur les travaux de Judith Butler ou Monique Wittig pour montrer le rôle que peut avoir la typographie post-binaire dans l’énonciation de soi, cherchant à développer une nouvelle épistémologie nommée le post-binarisme politique, capable d’englober l’ensemble des corps humains, sans pour autant supprimer la notion de genre, mais plutôt en décrivant un monde post-binaire dans lequel la multitude des genres est reconnue.

Camille Circlude réécrit donc l’histoire récente de la typographie, avant de décrire bon nombre de recherches dans ce domaine, n’éludant pas les difficultés, les échecs, mais mettant en avant pour chacune d’elle leurs prolongements politiques. La dernière partie de l’ouvrage (dans des pages roses !) montre des exemples de ces typographies inclusives post-binaires en les décrivant en détail. On peut retrouver une partie de celles-ci sur le site Internet de la typothèque ByeByeBinary, et essayer soi-même d’utiliser ces typographies.

Extrait de l’article ci-dessus (capture d’écran) en police typographique BBB DM Sans. Voir à https://typotheque.genderfluid.space/fr

Camille Circlude ; La typographie post-binaire. Au-delà de l’écriture inclusive ; Collection Façons, éditions B42 – Réimpression Avril 2024 – ISBN 978-2-494983-02-1


La voix de Georges Perec

Berlottier Perec 2026

« Est-ce qu’il y a un accès possible à la littérature par la voix des écrivains, celles et ceux que dans le silence nous lisons ? »

C’est la question presque paradoxale à laquelle tente de répondre Sereine Berlottier dans le n°14 de la belle collection « Perec 53 » des éditions L’Œil ébloui.

Elle le fait en proposant plutôt des variations sur le sujet : en relevant quelques phrases de Perec, en observant l’accord entre son corps et sa voix, la douceur enfantine de celle-ci ; en l’imaginant prononcer une conférence dont on n‘a pas l‘enregistrement ; ou bien en évoquant les voix absentes de la littérature, celles des taiseux Samuel Beckett et Henri Michaux…

Sereine Berlottier (mêmes initiales que Beckett le silencieux) relève l’intérêt que Perec pouvait avoir « à travailler les matières sonores », en notant son engagement dans les projets d’enregistrement de sa propre voix, évoquant un « corps dictaphone » et une « chenille qui fait son cocon ». 

Perec, qui « cherche en même temps l’éternel et l’éphémère » est pudique et précis dans ses réponses aux interviewers, il aimerait bien qu’on ne finisse pas ses phrases à sa place, et Sereine Berlottier indique, à propos de Perec et de son souhait de laisser une trace à la bibliothèque nationale, qu’il « lui faut s‘engendrer lui-même comme archive », devenant ainsi un « corps-bibliothèque ».

Devenir un corps-bibliothèque, n’est-ce pas un fantasme de lecteur, lectrice, ou de bibliothécaire ? En attendant, la description détaillée de l’émission télévisée « Apostrophes » du 8 décembre 1978 permet de retrouver un Perec un peu perdu, ayant du mal à faire entendre sa voix. Mais s’il a inventé, dans « Un homme qui dort », un personnage qui ne parle pas, c‘est pour mieux créer un langage inventif, « une voix qui se peuple d’un manque, d’une question, d’un appel ». Le fait d‘écouter une voix détachée de son corps, à la radio, l’offre libre : « on n’a pas besoin de preuve, d‘asservissement, de causalité ».

Sereine Berlottier rend compte de manière originale de documents sonores qui laissent entendre, par fragments parfois poignants, la voix de Georges Perec. Si elle le fait si bien, c‘est que son écriture laisse entendre sa propre voix. La collection Perec 53 continue donc son chemin dans les hauteurs et les bordures.

Sereine Berlottier ; Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec ; collection Perec 53, éditions L’oeil ébloui 2026. ISBN 978-2-490364-50-3

Lire Popper-Lynkeus

Popper-Lynkeus 1899

Les « Fantaisies d’un réaliste » (1899) de Josef Popper-Lynkeus (1838-1921) sont depuis longtemps (1987) très bien éditées dans une collection de psychanalyse (avec une préface de Jean Starobinski), au rayon des curiosités freudiennes, comme un avant-goût des théories sur le rêve développées par Freud.

« Phantasien eines realisten » est le titre original ; le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche & Pontalis, à l’article « Fantasme », nous rappelle que : « Le terme allemand Phantasie désigne l’imagination…/… En français, le terme fantasme a été remis en usage par la psychanalyse et comme tel il est plus chargé de résonances psychanalytiques que son homologue allemand…/… Daniel Lagache a proposé de reprendre en son sens ancien le terme de fantaisie… »

En lisant ce recueil de 46 courtes nouvelles, on peut penser que ce classement éditorial – qui nous permet de lire ce texte qu’on ne peut trouver ailleurs en traduction française – réduit la portée de cette œuvre littéraire singulière, même si la quatrième de couverture évoque une parenté avec Kafka.

Chronologiquement, ces textes ne doivent rien à la psychanalyse, et inversement, la science freudienne des rêves ne leur emprunte rien, sinon l’air du temps. On peut donc les lire comme témoignages de l’imagination originale de leur auteur, dont elles sont la seule œuvre littéraire, et se rappeler que les livres des psychanalystes sur les œuvres des écrivain·e·s, la plupart du temps, nous en apprennent plus sur la psychanalyse que sur la littérature.

Ça commence donc par des textes sur la mort, omniprésente dans ce livre, plus précisément sur l’agonie comme une expérience des limites capable de remettre en question toute une vie, une expérience qui fait dire à Michel-Ange : « Je suis effrayé de ce que nous sommes et de ce que la mort fait de nous. » 

Même l’amour est lié à la mort, sans exclure le désir et la sensualité, dans un dialogue entre Éros et Thanatos qui devait plaire à Freud. On lit un texte qui rappelle le mythe d’Orphée, un autre les Sirènes de l’Odyssée, un autre qui laisse éclore la vie au milieu d’un champ de bataille ou nous raconte brièvement les souffrances ultimes d’Averroès… 

Popper-Lynkeus écrit la plupart du temps avec un style retenu, se tenant toujours à la limite de l’ironie ou de la cruauté, en marge de l’humour ou de la sensualité. Il lui arrive parfois, comme halluciné, de dépasser les bornes, comme dans la nouvelle « Le roi Salomon se change en souris », mais c’est pour le plus grand étonnement du lecteur. Le recueil est varié et mérite d’être relu pour ce qu’il est : une œuvre littéraire originale et pleine de surprises.

Josef Popper-Lynkeus, Fantaisies d’un réaliste, Collection Connaissance de l’inconscient – Curiosités freudiennes, Nrf Gallimard 1987 – Traduit de l’allemand par Cornélius Heim.

Les batailles d’Antonin

Antonin Crenn nous prévient : « Dans cette histoire, les mères meurent et les pères disparaissent. »

Antonin Crenn 2026

Le récit commence à la fin du XVIIIe siècle à Cambrai. Pierrot, le père de Jules-le-disparu, a 14 ans au début du roman (1806 à Cambrai). Il joue avec un rat puis devient soldat pendant les guerres napoléoniennes. Il prend soin des animaux ; on lit donc un traité vétérinaire du XIXe siècle et il y aura d’autres performances d’écriture de ce type dans ce livre. Après la guerre, Pierre aime écouter la musique militaire et chevaucher de Cambrai à Lille pour y retrouver Aspasie : il est aussi capable de s’émouvoir à l’écoute du chant d’un enfant.

Rue des Batailles à Paris, Jules rêve de la pompe de Chaillot et Honoré de Balzac fuit ses créanciers. François, un autre personnage, veut devenir chanteur et finit par rencontrer Valentin, un ami de Pierre.

L’auteur intervient par moments dans son propre roman pour donner des indications sur son écriture et sa conception : « Il faut comprendre comment les relations naissent et perdurent. Il faut jeter des ponts entre les personnages. …/… Je n’invente pas. Au pire, j’extrapole. Au mieux, j’ai des intuitions. J’interprète et je tâtonne. Je raisonne par hypothèses. Ce que je ne sais pas, je dois le supposer. Non pas mentir. Je suis de la catégorie des bavards, je suis gêné par le silence. Alors parfois j’imagine. »

Antonin Crenn questionne le passé et comment l’écrire, on rencontre Léopoldine Hugo sur la Seine, le lecteur se laisse volontiers mener en bateau, un « vapeur » allant vers le Havre. 

François le musicien vit dans un immeuble dont la description nous permet de découvrir que l’on est bien dans un roman perecquien, dont les fragments sont les pièces d’un passé à reconstituer, à l’image du fonctionnement des rappels en mémoire. Il y a là comme un amas incomplet de morceaux d’un vase cassé qu’on ne pourra reconstituer que partiellement : des images, des rêves, des fragments de la grande histoire, des coïncidences et des fantômes, des vérités et des inventions qui assemblent un récit musical constellé d’incertitudes et de motifs lumineux, comme sur le paravent japonais de Madeleine. 

« Pour l’instant, ce n’est pas la généalogie qui compte. Je voudrais qu’on se concentre d’abord sur ce point : ces personnages sont des personnes, elles ont existé ici. Des corps se sont croisés, touchés, connus. C’est tout ce qui compte aujourd’hui. »

On croise donc – dans ce récit imbriqué dans la grande histoire – Isadora Duncan et Marie Bonaparte, Baudelaire, Mallarmé et Julien Gracq (allusivement), Antonin et Jean-Eudes, Caroline et Victor, Victor Hugo et Émile Zola, Élisabeth et Adrien ; on va furtivement au Pecq, dans les Yvelines, comme dans « Espace Perec », un autre livre d’Antonin Crenn.

Il y a même une chemise accrochée à un fil d’étendage, qui sèche au soleil : peut-être à l’image du lecteur qui, suspendu au déroulement de l’histoire, reste songeur et charmé après avoir refermé ce livre des êtres et du temps.

« Je ne corrige pas les chapitres déjà écrits. Si je trouve plus tard les informations qui me manquent, j’écrirai une nouvelle version, chacune poussant la précédente, non pour la remplacer, mais pour grossir son flot. Je voudrais garder visibles ces couches de savoir, et comment elles s’incorporent à mon désir d’écrire, car c’est un roman d’apprentissage, où j’apprends peu à peu le sens de mon récit, guidé par l’écriture même. »



Métaphysique limousine, de Pierre Magne

Métaphysique limousine

Métaphysique limousine ? Est-ce que cela signifie que les vaches pensent ? C’est sans doute un livre avec de la métaphysique dedans si l’on se fie à la quatrième de couverture : « L’espace est cloué à l’origine comme à une transcendance. » C’est limousin, ça ne fait pas de doute : on reconnaît en page de couverture, à la place du titre, le réseau hydrographique du pays, avec vers le bas à gauche, le haut de l’Auvézère dont les gorges et la vallée, plus bas en Dordogne, nous sont si chères dans le monde de sonneur.

On en découvre un peu plus avec le sous-titre : « Enquête sur l’absence d’origine » et les citations en exergue, qui nous parlent de fascisme. Les deux premières pages exposent la « Situation », un mot qui ne semble faire référence ni à Sartre ni à Guy Debord. L’auteur – Pierre Magne – nous rappelle que « L’origine terrienne ne se constitue que par les récits » et s’engage dans une critique de la récupération du thème de l’autochtonie par les courants dominateurs. Il s’agit de retrouver « l’expérience d’une présence légère au sol », celle d’un rapport poétique à la terre et non d’appartenance. Tout autre lien ne peut mener qu’à une xénophobie s’appuyant sur un ressentiment lié à l’histoire. Pierre Magne se propose donc d’ « entrer dans la fabrique subjective de cette machine binaire [l’opposition entre autochtone et étranger] », il enquête en pays limousin pour comprendre la phrase : « Toi, tu ne seras jamais d’ici. »

L’analyse du langage montre que les signes de l’appartenance relèvent plus d’une contingence – la propriété – que d’une transcendance, une origine plus fantasmée que réelle, s’étayant sur les équivoques du mot appartenance. Celle-ci ne peut s’ouvrir au monde qu’à l’opposé de l’appropriation, dans un lien métaphysique, poétique et écologique à ce qui nous entoure.

L’analyse vient ensuite démonter le lien à l’origine de ces notions d’appartenance à une terre : elle le fait en bonne compagnie dans les citations (Pierre Bergougnoux, Platon, Maurice Barrès…) pour préciser qu’ « aussi fort qu’elle imprègne, on ne naît pas d’une terre. »

Plus loin, l’auteur questionne le regard falsificateur que peut porter le tourisme écologique sur un pays, loin de rendre compte, par exemple, de la destruction progressive de la forêt limousine, remplacée par des plantations de sapins, sans horizon. Pierre Magne fait donc aussi de l’histoire, nous contant les aléas de L’Enrésinement du plateau de Millevaches et les méfaits de l’esprit négatif qui s’est emparé du pays limousin, du moins de sa forêt.

Le questionnement porte ensuite sur la production, le fait de vivre d’un pays, d’y récolter, un fait qui vient projeter l’origine « dans ce qui naît et croît de soi-même. », ce dont il est facile de démontrer l’inanité dans la filière de l’exploitation contemporaine mécanisée, industrialisée et informatisée du bois, dont l’auteur nous fait une description saisissante.

Les pseudo-évidences concernant l’origine, celles de l’appartenance, de la provenance, de la production ont été questionnées comme masques de la réalité, car elles viennent construire un lien subjectif falsifié à la terre devenant cause de souffrances, impliquant « un prix psychique à payer quand on veut se revendiquer de l’origine ».

Après avoir rappelé que « pour ceux qui se rêvent en uniforme et en matraque », il est déjà trop tard, Pierre Magne invite à prendre en compte cette souffrance afin de ne pas catégoriser trop vite l’habitant suprême, montrant le réductionnisme social, économique et politique qui vient décrire trop rapidement la personnalité territoriale-identitaire. L’auteur invite à des manières ouvrantes de raconter, plutôt que de choisir celles enfermantes du récit identitaire. Il montre – en s’appuyant sur l’ethnologie – qu’une relation forte à l’origine n’implique pas forcément qu’on se réserve celle-ci ; et que la protection d’un lieu d’origine n’implique pas qu’on s’en réserve la propriété. Les mythologies occidentales contemporaines sur ces sujets prennent par contraste une teinte mortifère.


« L’histoire occidentale, qui a ramené le vivant à l’information, le spirituel au neuronal, le charnel à l’hormonal et a tiré de ces réductions toutes sortes de jubilations perverses, est celle d’une banqueroute cosmologique. On a liquidé toute expérience d’un souffle qui animerait les êtres et les réalités depuis le va-et-vient de ses expirations. Ainsi dénuée de toute réceptivité, l’humanité occidentale n’assiste à rien et n’accompagne rien. Elle ne sait plus que s’en prendre à l’être. »


En mode de sortie de la forêt obscure, Pierre Magne nous propose un dernier chapitre dans lequel sont rappelés les noms de Beckett et Marcelle Delpastre, entre autres, pour rechercher, avec le philosophe Reiner Schürmann, d’autres modes de relation à l’origine.


On vous en laisse la découverte. On a seulement résumé ici, partiellement et rapidement, ce beau livre original. Pierre Magne et son écriture précise, aussi limpide que les eaux du plateau de Millevaches et aussi profonde que les gorges de l’Auvézère, et les éditions Abrüpt nous offrent encore un beau livre augmenté (on avait beaucoup aimé « Cénaclières » en 2025) plein de pensée et de poésie.