Anne Sexton, sentinelle du verbe

Anne Sexton. Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu. Éditions des femmes 2026

Ce livre est un recueil de poèmes posthumes (1976-1978) d’Anne Sexton (1928-1974), quatrième volume parmi ceux qui lui sont consacrés par la traductrice Sabine Huynh et les Éditions des femmes-Antoinette Fouque.

On aime y retrouver l’élégance de son ironie, souvent retournée vers elle-même, venant à peine masquer le désespoir mais n’atténuant pas la révolte. La famille, la religion, le patriarcat sont les cibles, mais sans haine : c’est plutôt du côté de la désespérance jusqu’à l’hallucination qu’il faut chercher les teintes de cette poésie de combat sans défaitisme.

Cela passe par la revendication des besoins du corps et de pouvoir user d’une langue poétique libre, celle d’une sentinelle du verbe et de la raison fragile scrutant le feu sombre.
Le langage du désir féminin viendrait buter contre la violence patriarcale s’il n’était porté par les forces créatrices de la pulsion poétique, par le don de l’agencement lumineux des mots.

Dans son bestiaire, Anne Sexton écrit le plus long poème à propos du cancrelat, mais elle peut néanmoins éloigner la peur en compagnie du cheval. L’écriture lui permet de ne pas répondre à l’agressivité par la violence, sinon de la transposer dans les mots avec ce regard si particulier, comme celui que l’on voit sur les photographies qui laissent penser qu’elle a les yeux de deux couleurs différentes, pour un regard poétique scrutant son époque en relief.

Comme nous en prévient le titre de l’ouvrage, la poésie d’Anne Sexton s’appuie sur une forme d’urgence de l’écriture : urgence à dire, à se révolter, à penser malgré les obstacles et le risque de la déraison, dernier refuge de l’esprit blessé et fragilisé par la violence du monde. Ce style implique une sorte d’urgence dans la lecture.

Florence 1925

Vasco Pratolini. Chronique des pauvres amants. Albin Michel

Vasco Pratolini est un écrivain florentin né en 1913, mort en 1977. Il publie  « Chronique des pauvres amants » en 1947 : le livre rencontrera le succès et sera très vite traduit dans de nombreuses langues ; souvent considéré comme son chef-d’œuvre, il sera adapté au cinéma en 1954, comme plusieurs de ses autres livres.

On entre dans la chronique d’une petite rue étroite de Florence, la Via del Corno, située à l’Est et à l’arrière du Palazzo Vecchio ; mais aussi dans la chronique d’une époque, en 1925 et 1926 sous le régime fasciste.

On est tout de suite plongé dans la vie du quartier en faisant connaissance avec quelques uns des nombreux personnages du roman : le charbonnier Nesi, Oreste le coiffeur, le maréchal-ferrant surnommé  « Maciste » , le brigadier de police, le représentant de commerce, Staderini le cordonnier qui s’occupe des semelles des prostituées, Hugo, Giulio le voleur et ébéniste et sa femme Luisa, Maria, Beppino, les fascistes Carlino et Osvaldo…

On fait connaissance avec Milena Bellini, 17 ans, qui vient de se marier et s’apprête à quitter la rue ; Aurora Cecchi, fille du balayeur ; la jeune Clara Lucatelli fille du terrassier et amoureuse de Beppino ; Bianca Quagliotti, fille d’un confiseur ambulant, amoureuse de Mario le typographe du quartier Santa Croce. Les quatre amies ont été surnommée les  « Anges gardiens  » par  « Madame », un personnage infirme et mystérieux qui ne quitte pas son appartement du numéro 2.

« La vie est une prison un peu spéciale ; plus on est pauvre et moins l’on a de mètres carrés à sa disposition. L’important est de garder en soi un équilibre qui fasse le monde grand comme le ciel.  »

Dans un style précis de romancier classique, Pratolini déploie une narration s’attachant à décrire la vie des habitants du quartier, les travaux artisanaux, la présence des animaux (chats, chevaux…), les amours et les haines dans un contexte politique qui a des répercussions sur les personnages ;  le livre se concentre sur ce qui se passe autour de la Via del Corno et sur le destin des acteurs du récit en lien avec leur passé, sur les rapports dominants-dominés : des hommes sur les femmes, de certaines femmes sur certains hommes, des riches sur les pauvres, des fascistes sur le peuple.

Le romancier sait distribuer les temps forts, on y trouve une  « semaine fatidique » et une  « nuit de l’apocalypse » qui entraîne, au milieu du volume, le récit dans le registre du roman d’aventures.

Le dimanche matin, la Via del Corno se réveille doucement, ses habitants apparaissent aux fenêtres et sur le pas des portes : d’abord les femmes qui vont à la messe et celles qui font des gâteaux, puis les hommes pour étriller les chevaux. On lit en public les lettres privées, et Pratolini en profite pour persister dans son utilisation habile et originale des dialogues. Dans cet univers où les fascistes sont capables de citer Dante, les relations restent empreintes d’humanité, même dans les conflits.

« Les Anges gardiens reviennent les uns après les autres ; on voit bien que la Via del Corno est le paradis ! — Ou l’enfer, lui a répondu sa femme Fidalma… »

Cette lecture offre une comédie peut-être pas divine, mais de grande qualité, vivante et humaine, la comédie d’une rue capable de devenir l’espace du pardon.

Vasco Pratolini. Chronique des pauvres amants. Bibliothèque Albin Michel 1988. ISBN 2-226-03380-7

Florence en enfer

Marco Vichi. Mort à Florence.

Voilà un roman policier qui, dans sa première partie, prend le temps de flâner et de tergiverser. Avec son commissaire fatigué, on se promène dans la forêt, sur les collines du Chianti, dans les restaurants de Florence, dans les bureaux de l’hôtel de police, à la terrasse des cafés ou à préparer des spaghettis dans la cuisine du policier…

Marco Vichi procrastine, et cela donne un style d’écriture original et de qualité qui culmine une première fois dans les pages 168 à 171 de l’édition 10/18, dans quelques paragraphes à la beauté stupéfiante et poignante, nous parlant de la guerre sous la protection de Gabrielle d’Annunzio et de la mère morte du commissaire.

Les souvenirs de la guerre et du fascisme viennent hanter les insomnies du personnage principal et le récit se déroule en novembre 1966, à la veille des grandes inondations qui ont saccagé Florence : le fleuve Arno devient de plus en plus menaçant au fur et à mesure du déploiement de la narration, qui se déchaîne avec la grande inondation, exactement à la mi-temps du récit.

La ville de Dante devient l’Enfer de Dante, l’Arno devient Achéron, Styx et Phlégéton, ce qui permet à Marco Vichi de hausser encore le niveau de son art du récit et de la description, à la mesure de celui du fleuve. On est bien en enfer, mais c’est celui du polar noir ; la forêt obscure est celle des passions sombres des hommes, qui ne laisseront pas de rescapé·es.

Néanmoins, on s’amuse à lire, au milieu du livre, à un moment crucial de l’intrigue : « Une minute plus tard, il ronflait comme un sonneur », en se demandant ce que cela peut donner dans la langue originale…

Quelques jours après, on verra les jeunes florentins faire la chaîne humaine en chantant Bella Ciao pour tenter de sauver les livres de la bibliothèque nationale de Florence : le purgatoire ?

I, Sailko, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Christine notre héroïne


Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. 1401-1402

« Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose » de Christine de Pizan (1364-1440) rend compte de la première querelle de l’histoire littéraire française (1401-1402) : c’est un ouvrage fabuleux, constitué seulement de quelques lettres, rassemblées par celle qu’on peut considérer comme la première femme de lettres et intellectuelle en langue française, sur un sujet extrêmement audacieux à l’époque : la défense de la dignité des femmes.

Dans cette édition savante, ces lettres n’occupent qu’une soixantaine de pages parmi les 375 qui constituent l’ouvrage qui contient notamment une étonnante analyse linguistique et un appareil critique complet. Rédigées dans une langue française non encore stabilisée (le moyen français), elles sont adressées à quelques figures savantes de l’époque : à la reine de France Isabelle de Bavière, à l’homme de lettres Guillaume de Tignonville, à l’humaniste Gontier Col secrétaire du roi, à l’humaniste et écrivain Jean de Montreuil. La querelle, d’abord destinée à rester privée, verra ensuite le chancelier de l’université de Paris Jean Gerson soutenir Christine de Pizan.
Christine, qui écrira quatre ans plus tard La Cité des Dames, est agacée par la manière dont les femmes sont traitées dans la littérature, et notamment dans la deuxième partie du Roman de la Rose rédigée par Jean de Meung (1240-1305), dont elle dénonce la misogynie et l’indignité de l’obscénité. Il fallait du courage pour s’attaquer ainsi à ce qui était déjà un monument de la littérature à ce moment-là.

Christine (notre héroïne on l’aura compris) ne lâche rien et s’attaque à un impensé de son époque, le terme misogynie n’existant pas au début du XVe siècle. Mettant en évidence l’oppression des femmes, elle devra subir la condescendance et le mépris masculin de ses adversaires, qui dénoncent sa prétendue arrogance et sont incapables de la considérer autrement que selon les canons de l’époque, c’est-à-dire une femme forcément irrationnelle et irréfléchie. On relève que l’introduction de cette édition Garnier 2016 par Andrea Valentini fait à ce sujet une référence à une autre héroïne de la littérature, Virginia Woolf (p. 128) ainsi qu’à Donna Haraway et son manifeste cyborg : un bal des héroïnes…

Christine qui se présente à Isabelle de Bavière comme :  « moy, simple et ignorant entre les femmes » affirme néanmoins  « soutenir par deffences véritables… l’honneur et [la] louange des femmes » : son humilité ne l’empêche pas d’imposer audacieusement ses idées. Elle ose donc dire que Le Roman de la Rose de Jean de Meun ne mérite pas les louanges qui lui sont attribués, et trouve même cette œuvre  « oyseuse », c’est-à-dire futile et vaine. Même si elle concède quelques beautés formelles à l’œuvre de Jean de Meun, elle n’en dénonce pas moins la honte de ses propos misogynes et de ses atteintes à la dignité des femmes, ainsi que l’égoïsme masculin dont elle choisit l’exemple : « en la guerre amoureuse vaut mieux décevoir que deceus estre » ; admettant l’art de l’écrivain, elle invite néanmoins à fuir « les malices couvertes soulz ombre de bien et de vertu ».
Elle répond avec force à l’insultant et suffisant Gontier Col par une épître pleine d’ironie, le renvoyant à son arrogance et sa condescendance vulgaires, préférant argumenter avec intelligence. Elle ne lâche rien et répond point par point à la pédanterie, finissant, peut-être involontairement, par ridiculiser son interlocuteur. Elle l’assomme même en l’invitant à décrire l’enfer et le paradis plutôt que de tenter de parler de théologie, en citant Dante « en lengue florentine souverainement dicté… [au] propos mieux fondé… cent fois mieux composé » que le texte de Jean de Meun.
Évidemment, le moyen français, cela n’est pas facile à lire de nos jours pour les non-spécialistes : mais ces textes courts valent grandement l’effort qu’ils demandent et, on l’a dit, ils sont bien entourés par un appareil critique complet dans cette édition.

À la charnière du XIVe et du XVe siècle, une femme courageuse et intelligente, pourtant accablée par le sort, s’est donné les moyens de devenir une autrice et intellectuelle dénonçant l’hubris millénaire de la domination masculine en développant une œuvre réflexive et poétique apportant des fondations solides à une langue française encore fragile à ce moment-là : notre héroïne, vous dis-je…

Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. Édition d’Andrea Valentini. Classiques Jaunes, Lettres médiévales. Garnier Flammarion 2016

Christine de Pisan offrant ses Épîtres du Débat sur le Roman de la Rose à la reine de France Isabeau de Bavière. British Library, Public domain, via Wikimedia Commons

Etty Hillesum – Journal & lettres

Etty Hillesum – Une vie bouleversée – Points Seuil
Etty Hillesum – Une vie bouleversée – Points Seuil

« …n’y aurait-il plus qu’un seul Allemand respectable, qu’il serait digne d’être défendu contre toute la horde des barbares, et que son existence vous enlèverait le droit de déverser votre haine sur un peuple entier. » 15 mars 1941

En une phrase, Etty Hillesum disqualifie toute possibilité de racisme, de xénophobie et de haine de l’autre, en montrant l’inanité de ce mode de pensée qui s’appuie sur la généralisation : il suffit de remplacer le mot « Allemand » par n’importe quelle nationalité. La date à laquelle est rédigée la phrase lui donne évidemment d’autres profondeurs et significations.

«…rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. La haine n’est pas dans ma nature. »

Ce chemin du refus de la haine n’est pas le plus facile, n’est pas sans conflits intérieurs et travaille le langage et le corps. L’excès de la haine est facile, est comme une tendance première ; voir au-delà des apparences est un effort plus complexe à mettre en œuvre, qui demande la suspension du jugement et d’aller chercher de l’aide dans les livres, par exemple chez Lermontov ou chez Rilke.

Hetty semble ne pas subir sa relation avec S., son soi-disant thérapeute plus âgé qu’elle : néanmoins, ce qu’elle en décrit ressemble à des abus de la domination masculine. Si elle peut s’en détacher, cela n’est pas seulement par la force du raisonnement, mais en dépensant son énergie physique et psychique pour accéder à l’autonomie.

C’est une jeune femme libre et intelligente, qui a 27 ans lorsqu’elle commence à rédiger son journal à Amsterdam en 1941, en plein dans le déferlement nazi, et qui mourra deux ans plus tard à Auschwitz.

Ses questionnements existentiels finissent par rencontrer l’instance qu’elle nomme Dieu. En attendant, avant l’heure, elle esquisse une pensée féministe potentiellement puissante : « Peut-être la vraie, l’authentique émancipation féminine n’a-t-elle pas encore commencé. Nous ne sommes pas tout à fait encore des êtres humains, nous sommes des femelles. Encore ligotées et entravées par des traditions séculaires. Encore à naître à l’humanité véritable ; il y a là une tâche exaltante pour la femme. »

Cette intellectuelle ne dédaigne pas de parler du corps, de son corps et de ses exigences : sexualité, règles, nourriture, désirs, refus de la maternité sont des thèmes étroitement liés avec ses pensées philosophiques, ne sont pas séparés de ce que l’on nomme un peu rapidement son mysticisme.

Ayant déjà vécu la Première Guerre mondiale, elle peut évoquer, à propos de la seconde, le ridicule des passions et conflits idéologiques qui l’alimentent et deviennent des lieux communs. La guerre est bien l’échec du langage et ses justifications ne sont que répétitions mortifères.

« Pour moi, au fond, la réalité n’est pas du tout réelle et c’est pourquoi je suis incapable de passer aux actes – parce que je n’en saisis jamais le poids ni la portée. Un seul vers de Rilke a plus de réalité pour moi qu’un déménagement. Je n’ai qu’à passer toute ma vie assise à un bureau. Pourtant, je ne crois pas non plus être une rêveuse imbécile. Je m’intéresse terriblement à la réalité, mais à condition de l’observer de mon bureau, non d’y vivre et d’y agir. Pour comprendre les hommes et les idées, il faut connaître aussi le monde réel, le cadre dans lequel tout vit et se développe. »

Face à la Gestapo, elle n’a pas peur, elle a plutôt envie de comprendre et de soigner, et elle incrimine le système « qui utilise des types comme ça. » Elle affirme de plus en plus qu’elle est incapable de haïr qui que ce soit, mais lorsqu’elle dit : « Quand on a une vie intérieure, peu importe, sans doute, de quel côté des grilles d’un camp on se trouve. », elle n’est pas dupe et sait que la vie va devenir très dure.

Son monde intérieur devient un refuge contre les menaces extérieures qui s’aggravent. Elle pense à son avenir d’écrivain, mais ne s’enferme pas face à un monde dont elle pressent qu’il pourrait bien la détruire. « Je connais l’air traqué des gens, l’accumulation de la souffrance humaine, je connais les persécutions, l’oppression, l’arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi. »

Etty liste dans son journal les mesures anti-juives au fur et à mesure de leur apparition : l’étau se resserre, le danger se rapproche, la tristesse et le découragement grandissent, le travail intellectuel est sa bouée de sauvetage. Elle propose des analyses dignes de la psychologie sociale pour justifier son refus de la haine et de la position de l’humiliée et développe une pensée oscillant entre acceptation et révolte, entre perception claire, mais non résignée de son sort à venir et refus de se laisser diminuer.

On ne discutera pas ici de la légitimité des mots « mystique chrétienne » qui lui ont été attribués après sa mort : les mystiques et les chrétiens ont sans doute de bonnes raisons pour la qualifier ainsi selon leurs critères. Notons seulement l’ironie de l’enfermement réducteur post-mortem par les mots de cette jeune femme rebelle et libre, qui n’en demandait probablement pas tant.

Memorial Center Camp Westerbork, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
Plaque du train effectuant la navette Westerbork-Auschwitz

Les nuits de l’Underground

Les nuits de l'Underground - Marie-Claire Blais - L'Imaginaire Gallimard
Les nuits de l’Underground – Marie-Claire Blais – L’Imaginaire Gallimard

« L’amour de Geneviève Aurès pour Lali Dorman naquit comme une passion pour une œuvre d’art. » On ne sait pas encore si cette relation ne sera qu’un feu de paille, mais si l’art pictural est présent dès le départ, celui du langage embrase tout de suite les rencontres au bar l’Underground à Montréal, ainsi que la prose de Marie-Claire Blais.
Lali est une figure de bas-relief pendant que les mots enflamment la nuit féminine et animent ce théâtre fantaisiste et audacieux, dont les dernières paroles s’éteignent au lever du soleil.

« Elle n’aimait pas Lali, elle aimait en elle la beauté, la perfection de l’art. Mais ce qui la désemparait, c’était de comprendre que l’art est partout vivant et charnel… » Geneviève hésite encore, se ment à elle-même, se demande comment protéger sa liberté. Les mots des hommes devenus prison, ceux des femmes, que sauront-ils préserver.

Les phrases de Marie-Claire Blais nous entraînent dans un roman d’analyse psychologique plein d’humanité, dans lequel des femmes remettent en question leur passé pour s’en délivrer, pour se rééduquer en quelque sorte et comprendre quels dégoûts, quelles émotions les avaient façonnées jusqu’à présent, notamment dans la « rituelle servitude aux besoins des hommes ». Il s’agit d’une reconquête de l’intériorité, d’une innocence perdue, d’un regard s’effaçant, de retrouver le visage de la jeune fille de Van Eyck.

L’hiver de Montréal est un refuge, l’Underground est comme une famille : protégé des hommes, l’aréopage féminin crée une atmosphère chaleureuse dans laquelle les papillons de nuit peuvent cultiver leur humanité dans des liens qui font tomber les masques.

Le style de Marie-Claire Blais s’appuie souvent sur de longues périodes à la syntaxe complexe dans laquelle il faut parfois chercher la proposition principale cachée parmi les subordonnées ; l’ensemble est magnifié par la richesse des figures de style et propose une forme adaptée à la complexité de l’analyse des comportements des personnages.

On trouve dans ce récit une dimension de roman d’apprentissage : Geneviève se reconstruit en défaisant sa relation avec la domination masculine, et en apprenant à se renouveler avec ses nouvelles amies de l’Underground. Cela passe par la maîtrise d’un nouveau langage, par le fait de redonner un sens inédit aux mots, aux discours et aux gestes : Marie-Claire Blais engage ses lecteur·rice·s à faire de même.

« Geneviève apprendrait peut-être, elle, enfin de quoi était fait son désir pour les femmes, et le désir des femmes entre elles, se dit-elle, en suivant Lali partout, jusqu’au fond de ces nuits mêmes où, à l’abri de toute loi, de toute injure judiciaire, des femmes venues de tous les coins de la ville, affrontant la tempête avec enjouement, se retrouvaient pour la célébration d’elles-mêmes et de leurs plaisirs, buvant et riant ou s’aimant jusqu’à l’aube. Ou bien peut-être rêvait-elle encore, ses doigts enlacés aux doigts de Lali, que, plutôt que de voir une œuvre de Delvaux, comme elle avait eu l’habitude de le faire dans un musée, elle entrait à l’intérieur d’une suite de tableaux du peintre, se transformant elle-même en l’un de ces spectateurs tout de sombre vêtu en un paysage de femmes nues, les unes, debout contre la cheminée, les autres, endormies ou à peine (car elles accueillaient les nouvelles arrivées d’une moue féline qui ressemblait à un sourire), roulées en boule dans de hauts fauteuils, car ce paysage était, malgré la vague de corps blancs ou roses qui le traversait dans le reflet des flammes, un paysage d’un calme domestique, domestiqué, dans lequel Geneviève se retrouvait sans surprise, et comme dans les rêves, comme si elle y eût toujours vécu, sa valise à la main, engourdie de froid dans son manteau écossais, et le visage ainsi tourné vers la clarté de l’aube qui approchait, de l’autre côté des colonnes de neige, de ces colonnes qui sont de marbre dans les temples de l’amour du peintre. »

Matias Garabedian from Montreal, Canada, CC BY-SA 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0>, via Wikimedia Commons
Parc Mont-Royal à Montréal – Matias Garabedian from Montreal, Canada, CC BY-SA 2.0

Lamartine – Graziella

Lamartine – Graziella

Lire ou relire Graziella de nos jours, c’est pouvoir modifier les préjugés que l’on pouvait concevoir à propos de la poésie de Lamartine, et éprouver un plaisir non-coupable d’apprécier cette littérature à propos de laquelle on lit parfois qu’elle est désuète, comme si la notion de progrès pouvait avoir une valeur en littérature.

Ce roman de 1849 contient le meilleur de la production romantique : grâce de l’écriture, belles descriptions de paysages et des êtres, psychologie précise des jeunes personnages, hommages à la littérature du passé… La délicatesse et la finesse du style de Lamartine conviennent parfaitement à ce roman d’apprentissage et d’amours tragiques, ainsi qu’à la découverte du golfe de Naples et de ces îles ; l’auteur s’y fait presque ethnologue en décrivant la vie des pêcheurs et ne manque pas de se faire historien pour évoquer la situation politique de l’Italie et de la France. Il peut ainsi rappeler quelles pouvaient être les aspirations d’une certaine jeunesse de l’époque et comment elles pouvaient être mises à l’épreuve dans l’expérience du voyage.

Le thème de la confusion de l’identité sexuelle apparaît au début du roman, avant même le déploiement de l’intrigue, mais il n’a pas d’écho ensuite, sauf celui de la scène de la robe française vers la fin du roman : on peut donc se demander qu’elle est sa fonction dans la narration. Peut-être faut-il le relier à d’autres thèmes susceptibles de faire signe dans l’économie générale du roman, comme présomptions du désastre à venir : l’évocation de la vie tragique de l’auteur de la Jérusalem délivrée, Le Tasse, qui atteindra les limites de la folie ; le récit somptueux de la tempête avant d’aborder l’île de Procida ; la vision nocturne et furtive des feux du Vésuve ; l’opposition entre les passions du cœur et celles de l’esprit en lien avec le livre de Tacite que le héros a pu sauver de l’orage…

Confusion des sentiments, éruption du sentiment amoureux, tempête dans les crânes : vers la fin, le roman déploie l’hubris romantique et scelle le règne du point d’exclamation. Vive la littérature…

Graziella, par Horace Vernet, vers 1836. Musée des Beaux-Arts de Lille
Graziella, par Horace Vernet, vers 1836. Musée des Beaux-Arts de Lille

Rien que les heures – P. Ménard

D’abord, c’est Virginia Woolf qui nous parle de petits miracles quotidiens, d’illuminations. On s’attend donc à des épiphanies joyciennes et c’est Perec qui semble mener la danse, à moins que Benjamin et ses passages ne soient présents.

Mais non, c’est Ménard, qui nous mène, c’est magique, dans le roman de la ménagerie humaine. On retrouve sa voix dans ces vignettes situées, cette musicalité bienveillante et sensuelle que l’on peut entendre dans ses interventions sonores et visuelles sur l’Internet.

Une voix qui se met ici au service d’une humanité dispersée, mais dont tous les éléments semblent reliés entre eux dans le temps et l’espace. Chaque paragraphe esquisse la description d’une situation dans laquelle chaque geste devient un poème, une tendance à l’abstraction apparaît.

Ce qui lie toutes ces voix, c’est le langage poétique de Pierre Ménard, c’est la musique des mots. En ces temps troublés durant lesquels la langue ne fait plus que séparer, les paragraphes viennent ici relier, réunir, rassembler et faire se ressembler des vies parsemées.

Les évènements, les fragments d’existences décrits dans ces morceaux de textes semblent témoins des hasards des destinées, ce qui contraste avec le dispositif très précis de chaque début de chapitre, de chaque heure : sous l’indication de l’heure, on trouve des points dans l’espace qui ressemblent à un signe du langage Braille ou à des constellations d’étoiles, des points qui pourraient bien être une représentation abstraite et européocentrée des lieux du chapitre, suivis par les coordonnées géographiques d’un lieu parisien, puis par la nomination des lieux et du temps de chaque fragment à suivre.

Dans cette forme, chaque geste, regard ou moment a son importance ; chaque fragment de vie est un signe, chaque rire et toutes les angoisses ont une signification, sont des éléments microscopiques essentiels pour l’ensemble.

« Le soleil se lève, puis se couche, dit-il en levant les mains vers le ciel. Vivre en liberté, se promener, s’aventurer et suivre ses caprices. Les fleuves coulent vers la mer, mais rien ne rassasie l’œil ni ne comble l’oreille. Ce qui a été se répète, ce qui se fait sera refait. Sous le soleil, il n’y a rien de nouveau. Les souvenirs d’autrefois s’effacent, et ceux du futur disparaîtront de la mémoire des générations à venir. »

Dans ce monde poétique, un orage, une cérémonie, une inquiétude sont des unités infinitésimales qui ont la puissance de dessiner la condition humaine, du moins d’en proposer une approche prudente par le langage dans un texte qui met en avant ce qui devrait toujours être évident, le fait que par-delà le temps et l’espace, nous nous ressemblons tous.

Des citations viennent parfois troubler la forme des chapitres : avec Walter Benjamin, Cesare Pavese, James Joyce, Bernard-Marie Koltès, elles aussi nous parlent du temps et des êtres, et témoignent du pouvoir de la littérature, celui d’affirmer que rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Chaque paragraphe, chaque fragment est porteur de son propre suspense, est comme le début d’une histoire dont la suite demanderait à être imaginée, si elle n’était déjà contenue dans l’ensemble, dans le grand mouvement de la langue et des êtres.

L’objet est petit (format 11 × 17) mais c’est un grand livre. Il nous transporte dans le temps et l’espace, nous mène à percevoir nos fragilités, nos vulnérabilités comme étant notre bien commun. C’est un livre qui prend soin de nous, il faut prendre soin de lui, bien lire et relire ce texte qui se termine par le mot extraordinaire.


Quatrième de couverture :
« Au même instant, dans différents endroits du monde, 146 pays et 396 villes, le temps s’arrête, en alerte. La succession des scènes qui surgissent des situations qui apparaissent dans le désordre comme autant d’épiphanies, forme une constellation d’instants suspendus, d’arrêts sur image. La juxtaposition de ces multiples strates du récit permet d’explorer simultanément différents points de vue dans une expérience polyphonique. Un lent cheminement qui révèle, de la veille au lendemain. Le trait d’union reliant l’espace dans le temps, l’épreuve d’une présence au monde. Un monde où trouver sa place, où il y a lieu d’être. Ce récit n’est pas une invitation au voyage, mais une tentative de capturer l’ubiquité et la simultanéité des expériences humaines à travers le globe. Une traversée immobile qui nous relie aux autres et à nous-même. »


Pierre Ménard. Rien que les heures. Éditions JOU 2026. ISBN 9782492628139. 207 pages

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Czech-2013-Prague-Astronomical_clock_face.jpg
Andrew Shiva / Wikipedia

Ragionamenti di Palazzo Vecchio

« Tout doit avoir une signification »

À Florence où il est mort, Giorgio Vasari reste très présent : en tant qu’architecte de la Galerie des Offices ou du tombeau de Michel-Ange à Santa Croce, en tant que peintre des intérieurs du Palazzo Vecchio ou de la coupole de Santa Maria del Fiore, pour ne donner que ces exemples. En tant qu’écrivain, il a quasiment inventé l’histoire de l’art avec « Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes » en 1550.

Cosme 1er de Médicis s’installe dans le Palazzo Vecchio, siège du gouvernement civil, en 1540. Vasari arrive dans le vieux palais communal en 1554 : il travaillera pendant près de vingt ans dans l’édifice qui a vu passer Dante, Machiavel et Savonarole.

Dans les « Entretiens du Palazzo Vecchio », Vasari explique ses conceptions de la restauration du palais, dans laquelle il va mettre en valeur ses talents d’architecte, de peintre… et d’écrivain. Il concentre ses explications sur les fresques et les tableaux dont il a orné les lieux principaux du palais et fait de son récit un document exceptionnel pour l’histoire de l’art.

Pour lui, « la poésie et la peinture, telles deux sœurs, parlent le même langage ». Il commence par le Quartiere degli Elementi avec des allégories à la gloire des Médicis, puis continue par le Quartiere di Leone avec des portraits et évènements historiques en faisant correspondre les dieux et les hommes, le haut et le bas : on s’amuse d’observer que l’appartement de Cosme 1er en bas correspond à la salle de Jupiter en haut, que ne ferait-on pas pour légitimer le pouvoir…

La pièce maîtresse de tout ce travail est bien sûr le Salon des Cinq Cents, couvert d’hommages aux Médicis et célébrant Florence, représentant les guerres de Pise et de Sienne et mettant en évidence le pouvoir absolu de Cosme.

Vasari écrit un dialogue pour expliquer et faire connaître ses créations, un dialogue avec le jeune prince Francesco, fils de Cosme ; une promenade suivant le plan du palais. Souvent embarrassé par son rôle de courtisan, il essaie néanmoins de témoigner précisément de sa démarche artistique : il le fait plus sous la forme de chroniques, moins sous celle d’histoire objective ; son travail de peintre et de chroniqueur relève plus du pointillisme anecdotique que d’une chronologie holistique.

Francesco retrouve Giorgio désœuvré, errant dans les salles du palais un jour de forte chaleur : c’est l’occasion pour le maître, qui trouve dans le prince un miroir pour son discours, d’expliquer ses œuvres. Il le fait de manière plaisante, mettant dans la bouche du fils de Cosme 1er de quoi faire l’éloge de son travail, mais aussi en nous apprenant beaucoup sur l’histoire du palais, de Florence, de la Toscane et sur ses travaux d’architecte et de peintre du Palazzo, comment il a pu « adapter, en y mettant le temps, les pièces du palais primitif, à la beauté de la manière moderne ».
Giorgio se fait herméneute de ses créations, interprète des symboles et allégories, éclaircissant les significations et devenant philosophe et moraliste pour son jeune auditeur qui dit : « Plus on regarde, plus il y a de choses à voir. »

Par exemple, lors du quatrième entretien, Vasari décrit en détails des tableaux représentant Cérès, fille de Saturne et d’Ops, ainsi que Aréthuse et Électre et d’autres divinités latines et leurs correspondances grecques : il précise les personnages, leurs attitudes, leurs liens et leurs histoires, la fonction des objets qu’ils manipulent. Dans un second temps, il indique les significations de ces représentations, leur caractère allégorique, les morales qui en découlent, et ne manque pas de relier ces leçons aux actions des Médicis, réécrivant l’histoire toscane à la gloire de ceux-ci.

Plus loin, il devient un conteur émouvant lorsqu’il déploie le récit saisissant de la bataille de Ravenne, précisant les dégâts sur les corps fait par un assaut d’infanterie ou une canonnade, réveillant les souvenirs historiques de Francesco : « À la terrible cruauté de la mort s’alliait le pitoyable spectacle des corps lacérés et déchiquetés. », et quand Vasari conte le siège de la forteresse de San Leo, on se croirait presque dans un roman d’aventures.

Le texte de Vasari, très bien accompagné par l’introduction et les notes du traducteur Roland Le Mollé, donne un bel exemple de ce que pouvait être la vie artistique d’un surdoué humaniste du XVIe siècle florentin, capable de déployer, grâce à ses dons et une capacité de travail hors normes, une créativité étonnante dans des domaines aussi variés que la peinture, l’architecture, l’écriture, l’urbanisme, l’organisation de grandes manifestations festives…

Un sacré guide touristique, ce Giorgio, et un vrai génie : quand on ira à Florence, au Palazzo Vecchio, dans la salle de la déesse Ops, on pourra grâce à ses Entretiens rechercher la cornemuse (zampogna) que le mois d’Avril porte à la bouche, ou bien tenter de repérer, dans la salle de Giovanni, où se trouvent Pietro Bembo, l’Arioste et l’Arétin poète ; à moins qu’on ne découvre plus loin la chimère de Bellérophon…

Ragionamenti di Palazzo Vecchio (Entretiens du Palazzo Vecchio ; Florence, 1588) – Giorgio Vasari (1511-1574) – Éditions Les Belles Lettres 2007 – Traduction, introduction et notes de Roland Le Mollé. Notre recension doit beaucoup à la somptueuse introduction rédigée par Roland Le Mollé, car elle permet une compréhension fine du texte de Vasari.

Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari (1511-1574) – Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari – Six poètes toscans 1544 – De gauche à droite : Cristoforo Landino, Marsilio Ficino, Francesco Petrarca, Giovanni Boccaccio, Dante Alighieri, and Guido Cavalcanti.

Forêt des Landes : un oxymore ?

Marc Large. La folle histoire de Félix Arnaudin. Passiflore Éditions 2019

Félix Arnaudin est bien connu de tous les folkeux et musiciens Trad du Sud-Ouest, tant ils ont puisé dans ses collectages de musiques, chants et danses de la Grande Lande. L’ethnologie et la photographie doivent aussi beaucoup à cet arpenteur infatigable de ces grandes étendues de sable condamnées à disparaître avec les plantations de pins de Napoléon III.

Beaucoup lui doivent reconnaissance : Marc Large a la bonne idée de nous entraîner dans une course un peu folle à travers les landes sous la forme d’un roman biographique, dans lequel son style semble enfourcher des échasses et, porté par le grand vent du sud-ouest, se déploie dans un espace grandement ouvert, poétique et politique.

Le regard toujours porté au loin, vers l’horizon où terre et ciel se confondent, Arnaudin se révèle très tôt doué pour le dessin et l’écriture, et découvre un outil qui va lui permettre de « sauver » la mémoire de son pays disparaissant : la photographie.

L’homme ne tient pas en place, jamais là où on l’attend, ce qui ne lui rendra pas la vie facile. Il ne répond pas aux attentes de son milieu familial, vit en marge de son milieu social et s’engage pour la vie dans un projet scientifique et artistique de sauvegarde qui le mènera aux confins de la folie et à la gloire… posthume.

Le livre de Marc Large rend un bel hommage à ce personnage devenu presque légendaire dans le Sud-ouest ; il nous remet en mémoire « l’invention » des Landes telles qu’on les connaît aujourd’hui, une gigantesque et douloureuse transformation du paysage par le capitalisme triomphant du XIXe siècle.

Marc Large. La folle histoire de Félix Arnaudin. Passiflore Éditions 2019

Forêt des Landes. Photo © sonneur