Adorno & la personnalité autoritaire

Theodor Wisengrund Adorno, Études sur la personnalité autoritaire, Éditions Allia 2007, traduction Hélène Frappat, ISBN : 978-2-84485-233-5

Les «  Études sur la personnalité autoritaire  » d’Adorno, publiées en 1950, font partie d’un vaste ensemble de recherches sociologiques destinées à étudier les préjugés raciaux. C’est un livre que l’on fréquente depuis longtemps dans le monde de sonneur, pour nous un grand livre dans le domaine des sciences humaines, et qu’on a jugé utile de relire une nouvelle fois, comme un repère dans une époque troublée.

Le texte est un modèle d’étude en psychologie sociale, utilisant tous les outils de la recherche en ce domaine : statistiques, questionnaires individuels et collectifs, analyse d’entretiens individuels, etc. L’originalité est que, dans ses supports théoriques, Adorno use aussi des modèles théoriques de la psychanalyse et de la psychologie académique.

«  L’ignorance des complexités de la société contemporaine provoque un état d’incertitude et d’anxiété générales, qui constitue le terrain idéal pour le type moderne du mouvement de masse réactionnaire. De tels mouvements sont toujours “populistes” et volontairement anti-intellectuels.  » p. 231

La citation de la quatrième de couverture commence à situer le problème. Adorno va s’intéresser à la psychologie de l’individu potentiellement fasciste à partir de son hypothèse générale que les convictions politiques, économiques et sociales d’un individu forment un modèle vaste et cohérent et que ce modèle est l’expression de sa personnalité : autrement dit, la vision du monde des individus est de nature à indiquer qu’ils sont prêts à accepter le fascisme, la personnalité est déterminante des préférences idéologiques, les individus qui se révèlent sensibles à la propagande fasciste ont beaucoup de choses en commun ; on peut donc mettre en évidence des types de structures de personnalité particulièrement résistants aux idées antidémocratiques et tenter de montrer à quoi ressemble un individu potentiellement fasciste.

Adorno va donc mesurer les contenus de pensée des individus et observer lesquels sont associés, en étudiant les opinions, les attitudes et les valeurs, en tentant de relier ce que disent les gens, ce qu’ils pensent réellement et le climat d’opinions dans lequel ils vivent.

Les préjugés, qu’ils soient racistes, antisémites, xénophobes, homophobes…, s’appuient sur la généralisation, un processus de pensée dont Adorno va largement démontrer l’irrationalité, et sont en partie en lien avec les besoins de conformité, de croyance et d’appartenance à un groupe social. Adorno étudie plus spécifiquement les facteurs liés à la personnalité de l’individu.

«  Si nous considérons que la propagande fasciste trompe les gens en leur faisant croire que leur sort sera amélioré, alors la question surgit : Pourquoi est-il si facile de les tromper ? En raison, peut-on supposer, de la structure de leur personnalité ; en raison de modèles d’espoirs et d’aspirations ancrés depuis longtemps, de peurs et d’anxiétés qui les rendent réceptifs à certaines croyances et résistants à d’autres. En d’autres termes, la tâche de la propagande fasciste est d’autant plus facilitée que les potentiels antidémocratiques existent déjà dans la grande masse de la population.  »

Adorno rend compte de techniques de recherches spécialisées qui ne dépayseront pas ceux qui sont familiers de la recherche en psychologie sociale ; tout y est, notamment le vocabulaire adéquat : méthodologie, modèles, techniques de mesures, quantifications, entretiens cliniques, questionnaires, échelles d’opinion et d’attitude, validation statistique, variables, corrélations, etc. Plus originale est l’utilisation de ces méthodes de mesure au service de la validation de théories issues de la théorie dynamique de la personnalité, qui impliquent la mise en place d’entretiens cliniques complétée par l’utilisation d’un test projectif, le T.A.T. (Thematic Aperception Test).

L’échelle (F) du fascisme s’appuie sur un questionnaire mesurant différentes variables comme le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, etc. (voir page 59). Concernant la soumission à l’autorité, par exemple, ce préjugé a été analysé après le constat de sa forte présence dans l’idéologie nazie et il apparaît qu’il contribue largement au développement du potentiel antidémocratique. L’agressivité autoritaire est une variable qui présente une composante sadique alors que la précédente est plus liée au masochisme. Le concept psychanalytique de projection, mécanisme de défense fondamental, vient expliquer comment les propres conceptions inacceptables de l’individu sont projetées sur d’autres individus et d’autres groupes qui sont alors rejetés. Plus loin, c’est le concept de formation réactionnelle (curieusement traduit par les termes formation réactive) qui viendra à l’aide de l’explication.

Adorno détaille la construction des différentes versions de cette échelle et les corrélations avec d’autres outils de mesure et propose une validation à travers l’étude de cas, montrant que la conception d’un modèle potentiellement fasciste peut être étendue et que l’hypothèse de dispositions centrales de la personnalité qui donnent naissance à ce modèle trouve un soutien considérable.

L’étude plus qualitative de l’idéologie va amener Adorno à se centrer sur l’antisémitisme et les préjugés afférents. Il peut mettre ainsi en évidence la rigidité mentale des sujets étudiés, ainsi que leur tendance à la pensée automatique, partant de « l’hypothèse générale selon laquelle l’hostilité – largement inconsciente – dérivant de la frustration et de la répression, et déviée socialement de son objet réel, a besoin d’un objet de substitution qui lui confère un aspect réaliste et lui évite de la sorte, pour ainsi dire, des manifestations plus radicales d’un blocage de la relation du sujet avec la réalité, par exemple la psychose. »

Adorno montre le lien de l’antisémitisme avec certaines peurs infantiles, avec le fantasme d’omnipotence ou l’illusion paranoïaque, ainsi qu’avec des modes de régression vers des modes de pensée magiques de la toute petite enfance ; son analyse s’appuie sur l’idée psychanalytique que les symptômes produisent du sens : les concepts freudiens de projection, d’identification, de conflit psychique, de déplacement, compulsion, formation réactionnelle sont mis en œuvre dans cette recherche qui lie l’individuel au social, la psychologie clinique à la psychologie sociale. Par exemple, il explique que ce sont les aléas du fonctionnement de l’inconscient qui permettent ici de comprendre comment la responsabilité de l’agression peut parfois, dans les discours antisémites, être retournée vers les victimes. Mais il met aussi en évidence que cette perversion est à mettre en lien avec un climat culturel dans lequel le succès est devenu la principale unité de mesure de toute valeur. On ne détaillera pas ici toutes les richesses de cette analyse qui fait le lien et le va-et-vient entre l’individuel et le social, on note au final la mise en évidence du lien entre antisémitisme et sentiments antidémocratiques.

Adorno étudie aussi les liens entre les opinions idéologiques et les déterminants psychologiques à partir de «  l’hypothèse que les irrationalités idéologiques…/… s’accompagnent de conflits psychologiques inconscients  », la personnalité étant considérée comme un déterminant de l’idéologie. Mais un autre déterminant est mis en balance du précédent, celui du climat culturel général, notamment l’influence idéologique qu’ont sur les gens la majeure partie des médias qui veulent modeler l’opinion publique. Il évoque ainsi les habitudes de pensée rigide et de personnalisation, le ressentiment, etc., comme facteurs de l’éclosion des convictions réactionnaires et potentiellement fascistes.

En fin d’ouvrage, Adorno, après avoir émis de nombreuses réserves sur la notion de typologie en psychologie, étudie néanmoins quelques syndromes mis en évidence par son travail : le modèle conventionnel, celui du ressentiment de surface, le type autoritaire, le type excentrique, le manipulateur, etc. Il montre notamment comment le sujet de type autoritaire est celui qui se rapproche le plus des potentialités fascistes. L’étude d’Adorno est extraite d’un ensemble plus grand, on l’a dit : cela explique sans doute le manque d’un chapitre récapitulatif qui aurait résumé l’ensemble et en aurait tiré les conséquences. Il faudra chercher cela dans d’autres ouvrages d’Adorno ou les livres d’autres auteurs.

La mise en évidence des déterminants psychologiques et sociaux de l’éclosion de personnalités potentiellement fascistes ne dispense en aucune manière de la responsabilité individuelle : au contraire, elle oblige à regarder en face les données de la connaissance, comme dans un miroir.

Theodor Wisengrund Adorno, Études sur la personnalité autoritaire, Éditions Allia 2007, traduction Hélène Frappat, ISBN : 978-2-84485-233-5

Adorno, Schoenberg et Stravinsky

Theodor W. Adorno. Philosophie de la nouvelle musique. Tel Gallimard 1962

« Les Noces » sont une œuvre de Stravinsky créée en 1923, composée entre 1914 et 1917, avec une orchestration remarquable : voix, percussions et quatre pianos. Cette œuvre a été le support d’un ballet mémorable créé par Angelin Preljocaj en 1989.

La « Messe » pour chœur mixte (hommes et enfants) et double quintette à vents date de 1944-48.

L’interprétation de ces deux œuvres par Leonard Bernstein dans le CD Deutsche Grammophon 423 251-2 datant de 1977 est sans doute mon album préféré parmi ceux dédiés à Stravinsky.

Le « Pierrot lunaire » de Schoenberg date de 1912, composé pour voix en « parlé-chanté » (sprechgesang), piano, piccolo, flûte traversière, clarinette, clarinette basse, violon, alto et violoncelle. L’interprétation par Pierre Boulez et Helga Pylarczyk sur le CD Adès 14.078-2 est remarquable.

« Philosophie de la nouvelle musique » de Theodor Adorno (1re éd. 1948, 1962, coll. Tel Gallimard) accompagne depuis longtemps mes auditions de Schönberg (nom dans la graphie de l’époque) et de Stravinsky. La quatrième de couverture pourrait laisser croire que ce livre oppose les deux compositeurs sous le thème du progrès contre la réaction ; cela n’est pas faux, mais ça n’est pas aussi simple.

Il s’agit avant tout d’une étude critique des œuvres des deux compositeurs avec les outils de la philosophie et de la composition musicale (contrepoint, harmonie, orchestration, etc.), outils qu’Adorno, philosophe et musicien, maîtrise parfaitement.

Pour rappel, critiquer veut bien dire ici analyser, et tant les œuvres de Schönberg que celles de Stravinsky passent à la moulinette de l’analyse critique, ne sont pas épargnées par la dissection savante d’Adorno. Le dictionnaire de l’Académie rappelle que critiquer veut aussi dire « Examiner un ouvrage, une production de l’esprit, pour en dégager les qualités et les défauts, les mérites et les insuffisances. » D’autres définitions insistent sur « l’examen en détail » et c’est bien de cela qu’il s’agit dans le livre d’Adorno.

« Les dissonances, qui effraient ceux-ci [les auditeurs], leur parlent de leur propre condition ; c’est uniquement pour cela qu’elles leur sont insupportables. Inversement, le contenu du par trop familier est si loin de ce qui aujourd’hui pèse sur le destin des hommes, qu’il n’y a plus guère de communication entre leur propre expérience et celle dont témoigne la musique traditionnelle. »

Adorno a choisi Schönberg et Stravinsky parce qu’il aime les musiques de ces deux compositeurs, cela transparaît dans son texte, mais aussi parce qu’ils sont pour lui deux innovateurs à la rigueur intransigeante s’exprimant dans une forme d’expérience des limites ; ils font s’effondrer, chacun à leur manière, tous les critères existants pour juger de la valeur d’une œuvre musicale : « il n’est plus possible d’apprendre une fois pour toutes à distinguer la bonne musique de la mauvaise ». Adorno évacue rapidement le procès d’intellectualisme que l’on fait à ces musiques et préfère étudier la transformation des éléments expressifs de la musique.

Prenant acte que la musique a dissous l’idée d’œuvre achevée et rompu avec le public, Adorno indique que les seules œuvres qui comptent aujourd’hui sont celles qui ne sont plus des « Œuvres » et se confrontent ainsi avec la société de leur temps. Le philosophe acte le changement de fonction de l’expression musicale chez Schönberg, dans une musique qui enregistre directement les mouvements de l’inconscient, qui par son pouvoir d’être vraie en dérivant de la contrainte, tend à la connaissance ; « Le sujet de la nouvelle musique, sur qui elle rédige procès-verbal, c’est le sujet réel, esseulé, émancipé, de la dernière période bourgeoise. »

Les dissonances deviennent les supports de l’expression, et la structure musicale prend un caractère de système rigide : le dodécaphonisme a rendu la composition plus difficile ; il n’y a plus de note libre dans un ensemble déterminé par la série initiale de douze notes. Mais Schönberg intègre les techniques classiques de la variation dans ses compositions, et abolit la différence entre mélodie et harmonie. Curieusement, et c’est parfois là où l’on a du mal à suivre Adorno, celui-ci rapproche la rationalité dodécaphonique de la philosophie autoritaire de Spengler et de la superstition : « Le destin, c’est la domination portée à l’abstraction pure, et le degré de destruction est le même que le degré d’autorité, le destin, c’est la calamité. »

La contrainte sérielle entraîne la répétition du contour mélodique en détruisant la relation spatiale des intervalles qui était la mesure dans le temps de cette mélodie. Le rythme devient le seul évènement au prix du nivellement des accords anciens et nouveaux ; en cela, la musique traditionnelle (Bach, Mozart, Beethoven… dans le langage d’Adorno) permettait des nuances beaucoup plus subtiles que la musique nouvelle. Adorno analyse aussi le fait que la musique dodécaphonique soit indissociable des dissonances, que tension et détente doivent se comprendre en lien avec l’accord virtuel des douze sons. La répétition est inadéquate au dodécaphonisme, l’orchestration et ses couleurs n’en prennent que plus d’importance et font de Schönberg l’un des plus grands compositeurs de son temps, même si Adorno parle d’échec grandiose à propos de ses dernières œuvres.

La thèse d’Adorno selon laquelle Stravinsky a voulu restituer avec ostentation l’authenticité à la musique en la faisant exprimer la violence du « ne-pouvoir-être-qu’ainsi-et-pas-autrement » paraît problématique, ainsi que l’idée que le compositeur se soit livré à une tentative de restauration : mais on l’admettra provisoirement comme outil d’analyse critique. D’ailleurs, Adorno nuance rapidement son propos en indiquant que Stravinsky n’a pas pris le chemin le plus facile vers l’authenticité en éliminant la routine de manière ironique, en remettant le corps au centre du jeu et en se moquant de l’art humaniste. On avoue avoir du mal à comprendre pourquoi Adorno fait du renoncement un concept central pour l’œuvre entière de Stravinsky, mais l’on trouve plus curieux et intéressant le rapprochement entre le « Sacre du Printemps » et le délire du toucher rapproché de l’interdiction de l’inceste par Freud et l’autre rapprochement fait entre le sadomasochisme, l’infantilisme et toute la musique de Stravinsky…

Adorno a publié la première édition de sa « Philosophie de la nouvelle musique » en 1948 ; ses analyses des œuvres de Stravinsky s’arrêtent donc à la fin de la période néoclassique du compositeur, en 1945. Il manque au philosophe la connaissance des dernières périodes de Stravinsky, dans lesquelles le compositeur s’inspire du jazz et fait sienne la technique sérielle : comment le philosophe aurait-il pris en compte l’audition du Septuor pour ensemble de jazz (1953), du Canticum Sacrum (1955), des Mouvements pour piano et orchestre (1959), de la ballade sacrée Abraham et Isaac (1963) ou des Variations Aldous Huxley in memoriam de 1964 ?

« Selon la conception courante, Schönberg et Stravinsky sont diamétralement opposés l’un à l’autre. En effet, les masques de Stravinsky et les constructions de Schönberg n’ont au premier coup d’œil que peu de ressemblance. Mais l’on pourrait bien s’imaginer qu’un jour ils n’apparaîtront pas aussi différents qu’ils veulent paraître aujourd’hui, les accords tonaux aliénés et habilement montés de Stravinsky, d’un côté, et de l’autre, la succession de sons sériels, dont les fils de liaison sont coupés comme par une injonction émanant du système. Ils désignent plutôt des degrés différents de rigueur dans l’identique. Ils ont en commun, en vertu de leur maîtrise sur l’atomisé, l’exigence de l’obligatoire. Pour tous les deux, l’aporie de la subjectivité impuissante devient la seule issue possible et prend l’aspect d’une norme non ratifiée mais pourtant impérative. Chez tous les deux, certes, à des niveaux de configuration tout différents et avec une capacité inégale de réalisation, l’objectivité se pose subjectivement. Chez tous les deux, la musique menace de se figer dans l’espace. Chez tous les deux, le tout prédétermine chaque élément musical, et il n’y a plus de véritable interaction entre le tout et la partie. La maîtrise qui dispose du tout dissipe la spontanéité du détail. » p. 80

Theodor W. Adorno. Philosophie de la nouvelle musique. Tel Gallimard 1962.

Le petit. Fernando Aramburu

Fernando Aramburu. Le Petit. Traduit de l'espagnol par Serge Mestre. Actes Sud 2026

On mesure la chance de ne pas avoir vécu l’affliction dont témoigne ce livre, due à la perte d’un enfant, un drame absolu.

Néanmoins, ce roman est de ceux qu’on lit accompagné par une immense tristesse du début à la fin, augmentée par une profonde compassion envers des personnages fictifs dont on sait qu’ils témoignent d’une histoire vraie.

Pourtant, Aramburu ne se permet aucun effet de pathos dans son récit, ni ne se tient à distance de ces éprouvés. Sans éluder l’horreur de la situation, il reste au plus près des ressentis et comportements de ses personnages (la mère, le père, le grand-père) sans en rajouter sur la catastrophe.

Le récit décrit les petits arrangements avec le quotidien que mettent en place Mariaje, la mère, et José Miguel, le père, afin de supporter la disparition de leur fils. La narration dérive vers le fantastique lorsqu’elle plonge dans la « folie » du grand-père, faite d’hallucinations.

Le romancier réussit à trouver une forme permettant le respect et l’hommage : de courts chapitres exposants les différents points de vue, mais aussi une intervention réflexive réussie, explicitée dans une note de l’auteur en prologue, qui met en scène la difficulté à trouver les mots pour raconter une telle histoire.

Ce roman de 2024, traduit de l’espagnol par Serge Mestre et publié en France en 2026, fait partie de ceux dont la nécessité apparaît évidente à la lecture, et pour lequel, après l’avoir lu, on éprouve de la reconnaissance envers l’auteur de l’avoir écrit. On a aimé le lire autant qu’on avait apprécié « Patria », paru en 2016, qui était déjà à sa manière un livre sur le deuil.

Fernando Aramburu. Le Petit. Traduit de l’espagnol par Serge Mestre. Actes Sud 2026

La Plage de Scheveningen.

Quiconque me trouvera, me tuera. Genèse, IV, 14.

On a hâte de découvrir pourquoi Paul Gadenne place la parole de Caïn en exergue à son roman. En attendant, le personnage principal de ce récit, Guillaume Arnoult, nous fait partager ses impressions dans le Paris de 1944, après avoir dénoncé discrètement les horreurs de la guerre. Il se questionne sur l’exil à Sigmaringen de son ami Hersent – qui aura peut-être croisé Louis-Ferdinand Céline dans le lieu d’exil des collaborateurs – et se demande, dans une interrogation dont l’actualité n’échappera à personne, comment un lettré aussi cultivé a pu se mettre à défendre les dictatures fascistes.

Guillaume, après une visite à une amie qui a vu sa mère enlevée par les nazis, s’interroge sur la culpabilité : « Nous avons été tous coupables dans cette aventure …/… Nous avons tous laissé s’accomplir le mal », et ne voit, comme porte de sortie devant l’abandon et la solitude, que le souvenir d’Irène, son ancienne amante qu’il n’a pas revue depuis six ans, et dont il va se mettre à la recherche, une quête dans Paris qui prend vite des allures kafkaïennes.

Après avoir appris que son ami Hersent est probablement en prison, il finit par retrouver Irène dans un appartement bourgeois parisien. Le nœud du rendez-vous se resserre autour de ce qui vient donner son titre au roman, le tableau La Plage de Scheveningen de Ruysdaël, qui est un souvenir de leur passé commun, ramenant les souvenirs et servant de nourriture à leur imagination commune.

Guillaume et Irène partent donc en voiture vers les plages du Nord, traversant des paysages de fin de guerre apocalyptiques et désolés ; mais c’est bien à un voyage langagier que nous convie Paul Gadenne, un trajet poétique dans une prose d’analyse subtile et dense, portant le besoin de communiquer malgré les bruits du monde, réévaluant le passé pour mieux le comprendre, oscillant entre les pensées de Guillaume et ses dialogues avec Irène. Les deux amis arrivent donc sur la Côte d’Opale, dans une chambre d’hôtel avec deux lits parallèles, pour une nuit d’insomnie durant laquelle les souvenirs ressurgissent.

Guillaume se remémore des paroles anciennes d’Hersent, des paroles qu’il n’avait pas identifiées comme étant antisémites, auxquelles il n’avait pas prêté attention à l’époque, et qui prennent leur signification après tout ce qui s’est passé pendant la guerre : « Aucun de ceux qui écoutaient Hersent ce jour-là ne songeait que cette conversation pût jamais avoir des suites dans la pratique …/… comme beaucoup de théories qui retentissaient à cette époque, cela leur semblait compter pour du beurre. » Ce passage, évoquant une jeunesse qui connaissait mal sa propre histoire, prend des résonances saisissantes lorsqu’on le lit en 2026… Guillaume cherche à reconnecter le Hersent de sa jeunesse avec celui, condamné à mort, dont il n’arrive pas à comprendre les actes.

Le roman de Paul Gadenne est donc à la fois tentative de compréhension de la déliquescence des sociétés européennes de la première moitié du XXe siècle, mais aussi essai de reconstitution de ce qui a pu lier deux personnes qui se sont aimées puis perdues de vue, recherche se déroulant dans un temps d’expectative, dans un moment de passé écroulé et d’avenir incertain, à construire.

Au cours de leur conversation nocturne, Guillaume et Irène tentent d’interpréter le moment du choix d’Hersent d’aller du côté du mal : c’est le choix de Caïn, celui de la violence, de la pulsion de mort, le choix de s’écarter définitivement de ce qui fait que les hommes peuvent parfois faire preuve d’humanité. Seule l’image de la peinture de Ruysdaël semble pouvoir effacer le geste de Caïn dans la nuit dialoguée des deux anciens amants. Les mots n’empêchent pas la violence, mais c’est bien quand ceux-ci disparaissent que celle-là apparaît : le vent du large éloigne un peu les odeurs de la guerre, écarte le choix de Caïn. Scheveningen plutôt que Sigmaringen.

Jacob van Ruisdael. La plage et les dunes de Scheveningen. 1665-1670. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons
Jacob van Ruisdael. La plage et les dunes de Scheveningen. 1665-1670. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons
Jacob van Ruisdael. Scène de plage. 1676. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons
Jacob van Ruisdael. Scène de plage. 1676. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons

Invitation chez les Stirl

Paul Gadenne. L'invitation chez les Stirl. L'Imaginaire Gallimard

Olivier le peintre, protagoniste de cette histoire, n’est pas attendu à la gare lorsqu’il répond à l’invitation de venir chez les Stirl, au cœur du Pays basque, dans une ville fictive dont le modèle est Cambo-les-Bains, ville où l’auteur Paul Gadenne (1907-1956) a fini sa vie et où il est inhumé.

Depuis la gare, traverser la rivière puis monter vers la ville : on reconnaît bien la géographie générale de Cambo, mais la ville ne ressemble plus de nos jours aux premières impressions étranges éprouvées par Olivier dans les années 50.

Celui-ci découvre une atmosphère inattendue, digne d’un roman de Vera Caspary ou de Daphne du Maurier pour l’ambiance : inquiétante étrangeté, lieu labyrinthique, hôtes insaisissables ; une ambiance qui lui fait perdre ses repères et sa contenance.

« Quelle peut être la valeur d’un livre, en dehors de celui qui le lit, et qui ensuite le porte en lui, un temps plus ou moins long, un peu comme l’auteur l’a porté ?… »

Le mystère réside surtout dans les comportements des Stirl, notamment ceux de Madame, qu’Olivier ne reconnaît plus ; ces changements affectent progressivement le peintre, qui peine à ajuster ses attitudes et à trouver une place dans cet environnement déstabilisant, où il se laisse gagner par une sorte de folie.

Les conversations deviennent le lieu de l’incommunicabilité et la conséquence, quand on ne sait plus se parler, en est l’affleurement de la violence. Olivier a la nostalgie de ses anciens échanges avec Madame Stirl mais ne comprend pas la cause des métamorphoses de celle-ci.

« Il était chez les Stirl, chez des vivants, il était vivant lui-même, et ils se comportaient tous les trois comme des fantômes. »

Un vrai mystère, une forme de suspense psychologique colore ce récit de teintes ténébreuses et d’augures hivernaux : une partie d’échecs vient à peine contenir la montée progressive de la tension.

Le roman se termine devant un miroir pour Olivier, mais aussi pour celui ou celle qui le lit : le miroir que nous tend l’auteur en nous disant en quelque sorte : « À vous de juger. »

Paul Gadenne. L’Invitation chez les Stirl. 1955. L’Imaginaire Gallimard.

Cambo-les-bains. Entrée principale des Thermes. A1AA1A, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Cambo-les-bains. Entrée principale des Thermes. A1AA1A, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Proust : cent lettres inédites

Ce livre est un événement littéraire en 2026 pour les proustiens, une publication qui vient en compléter d’autres parues ces dernières années, comme « Les Soixante-quinze feuillets » ou les « Lettres à sa voisine »…

Ces lettres inédites sont riches de mille et une informations sur la vie de Marcel ainsi que sur son travail d’écrivain, et témoignent, comme c’est le cas de tous ses écrits, de sa sensibilité extrême.

Au fil des années, on peut compléter l’emploi du temps de Marcel et prendre connaissance de détails de sa vie quotidienne ; analyser ses relations avec ses amis et sa famille, noter comment il est perçu par les autres, détailler ses rapports à la maladie, à son éditeur ; on redécouvre comment se développe sa pensée littéraire, quelles sont ses références et ses lectures, les spectacles où il va, etc.

On lit des lettres étonnantes comme celles envoyées à sa mère ou bien cette longue missive rédigée en 1905 à propos d’un duel.

Cette édition scientifique avec préface, notes détaillées, index des noms et des titres, reproduction photographique d’une vingtaine de lettres en cahier central, permet d’observer comment Proust écrivait (ratures, omissions, ajouts, oublis, erreurs…) mais surtout, elle nous fait entendre à nouveau, par fragments, des traces de la petite musique proustienne, ce style inimitable fait de sensibilité exacerbée, d’analyse infinie, de syntaxe insaisissable, ce mélange de narcissisme et d’attention extrême portée aux autres, souvent teinté d’humour, d’ironie et de délicatesse.

Et apprendre que selon Littré, « loyer » signifie « récompense », dans le style élevé et poétique, voilà de quoi ensoleiller une journée de lecture : « À la rigueur moi qui suis malade, si j’ai quelque intelligence, n’en pouvant avoir ce qu’on appelait autrefois le “loyer” à cause de ma santé… » 2/09/1902

On est tout aussi heureux d’apprendre que Marcel a fait envoyer ses livres (Sésame et les Lys ; La Bible d’Amiens) à Francis de Miomandre, le délicieux auteur de « Écrit sur de l’eau 1908 ».

L’émotion survient quand on lit la dernière lettre écrite par Céleste Albaret dans les derniers jours de Marcel Proust.

On aime aujourd’hui faire repos dans ces textes, rédigés à une époque où l’on attendait des réponses, où l’on s’écrivait de longues lettres et où l’on procédait à de rares « téléphonages » : leur lecture est une belle manière de mesurer le temps, de réfléchir à ce qu’est l’altérité, de redonner du sens au langage et de prendre du recul devant un quotidien actuel fait de vitesse communicationnelle technofascisante.

Marcel Proust. Cent lettres inédites. Correspondance retrouvée 1886-1922.
Honoré Champion éditeur. Bibliothèque nationale de France 2026
ISBN 9782380961553

Siloé – Paul Gadenne 1941

Et j’y suis allé, je me suis lavé, et j’ai vu.
Saint Jean

La vraie vie est absente. Rimbaud

Simon se demande ce qui lui arrive : dans le bus traversant Paris ou dans une salle de cours de la Sorbonne, l’étudiant brillant en agrégation de lettres semble aujourd’hui déphasé. Gadenne en profite pour développer dans le prologue une belle prose généreuse, en longues phrases aux rythmes réguliers, décrivant le tumulte de la vie parisienne, en opposition avec le calme de l’intérieur de l’université ou celui de la bibliothèque Richelieu. Pour Simon, le défi semble être de choisir entre les plaisirs de la vie et les satisfactions de l’étude, entre une virée avec Hélène ou une soirée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, comme si les deux s’opposaient forcément.
« …Ce qu’on lisait dans les textes ne pénétrait pas dans la vie. » et inversement : Simon, ayant peur de perdre son temps, creuse un fossé dépressif, artificiel, entre la vie quotidienne et la vie intellectuelle ; même la saison est un  « printemps de bibliothèque ». Il en vient à émettre des doutes sur la nécessité des travaux savants : « Tant d’érudition pour critiquer l’érudition, n’était-ce pas un travail comparable à celui des Danaïdes, un mécanisme qui, une fois déclanché, menaçait de ne plus s’arrêter.  »
Dans une discussion avec Elster, il oppose la ferveur pascalienne à la méthode critique, mais ne peut expliquer ce qu’est la vie.
Mais c’est l’idée de la mort qu’il va devoir affronter lorsque son corps le lâche : le bacille de Koch vient bouleverser ses projets, l’empêche de passer l’agrégation de lettres. Une nouvelle épreuve, médicale, s’offre à lui : sera-t-elle l’occasion d’une résurrection ? Son médecin se nomme Lazare…

« Mon frère, regarde et écoute » Dante. Le purgatoire

Après le prologue parisien, la tuberculose transporte Simon de la Sorbonne au sanatorium.  Après un début de roman sartrien et germanopratin, serions-nous en train de nous retrouver dans la montagne magique de Thomas Mann ?  « Tout commence aujourd’hui » lui dit la sœur qui le soigne, et cela est aussi valable pour la lecture, le roman trouvant enfin son vrai départ, celui de l’apprentissage de l’impuissance, de la servitude, de la solitude et de l’ennui.
Simon va découvrir la camaraderie, la beauté humaine des métiers, et va apprendre à écouter le chant du torrent et celui de la pluie.
« Simon comprenait de nouveau qu’il était seul, qu’il n’avait jamais cessé de l’être, que c’était cela qui faisait toute son inquiétude.  »
Gadenne réussit à nous offrir une prose luxuriante alors qu’il ne se passe rien où presque : le temps devient donc le thème principal du récit, avec les questionnements et les angoisses qui l’accompagnent. Le texte rend compte minutieusement des sensations, des souvenirs, des inquiétudes et du paysage, devient un roman psychologique subtil et une métaphore de la durée. Quand les réflexions commencent à porter sur l’être, ou bien sur l’action et l’engagement, il devient roman philosophique, mais sans insister.
Une discussion de Simon avec son voisin vient mettre un peu de vie et d’animation dans la répétition mortifère du quotidien et amène la surprise d’une référence à la Divine Comédie de Dante : dans le même temps, c’est la rencontre avec Ariane qui va modifier le séjour montagnard, et lui faire penser que l’homme n’est qu’un accident de la nature, qu’il n’y a pas sa place :  « il comprenait soudain qu’elle distance il y a entre les mots et la vie ».

« Mon vignoble s’étend devant moi »
Cantique des cantiques

Gadenne cisèle une prose subtile pour montrer une femme qui prie, une partie d’échec, l’arrivée de l’automne, la pluie sur le perron… offrant de profonds plaisirs de lecture. Les dialogues étant tout aussi précis, on ne s’étonne guère d’entendre Simon et Ariane parler de la mort lors de leur première rencontre. Que ce soit dans les descriptions ou les dialogues, alors qu’on évolue dans un récit statique et un lieu unique, Gadenne préserve un art de l’imprévisible dans sa narration, une manière de marquer le temps qui entraîne dynamiquement la lecture, chaque instant étant porteur d’une intensité inattendue qui transforme un chemin vers la mort en univers sans limites :  « La maladie, en l’immobilisant, lui avait rendu le monde enfin visible. »
Un arbre isolé, sans doute un descendant direct d’Ygdrasill, est un repère permettant à Simon de se reconnecter à la nature, de se ressourcer ; le titre du livre, Siloé, en lien avec la première citation mise en exergue tirée de l’évangile de Jean (9, 1-7), est un symbole d’espoir et du ressourcement que Simon expérimente dans ce lieu montagnard. Progressivement il retrouve la vue comme l’aveugle s’étant baigné dans le réservoir de Siloé à Jérusalem, il redécouvre la lumière du monde. Ce livre est aussi, en quelque sorte, un roman d’apprentissage.

La parole de Yaveh me fut adressée en ces termes :
– Que vois-tu, Jérémie ?
Et je dis :
– Je vois une branche d’amandier.

Jérémie

Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, loin des gens qui meurent sur les saisons.
Rimbaud

Avec l’arrivée du printemps, c’est dans la parole de l’autre que Simon apprendra ce qu’est le chagrin et dans son image qu’il approchera de la vérité. La mort de l’un de ses amis viendra clore l’hiver et c’est avec la nouvelle saison que son amour pour Ariane s’accomplira, que la sensualité envahira enfin le texte. Ces conventions romanesques, habilement détournées par l’auteur, n’empêchent pas Siloé d’être un grand livre, porté par le style dense et précis de Paul Gadenne, dans une prose intelligente, une poésie proche de la nature agrémentée par un subtil déploiement de pensée et de beautés du langage.

« Il comprenait, arrivé à ce point de sa vie, que l’amour est le véritable creuset où sont constamment fondues et refondues les formes du monde, et qu’il est la perpétuelle vigilance et la perpétuelle conscience, et la perpétuelle re-création de la vie par elle-même … /… Ce monde-là n’excluait plus rien. Désormais l’image même de la mort y pouvait entrer sans le détruire.  »

Paul Gadenne. Siloé. nrf Gallimard. Imprimé par Emmanuel Grevin et fils le 24 juin 1941 à Lagny-sur-Marne.

Mengstraße N°4

Thomas Mann. Les Buddenbrook. Déclin d’une famille. Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay. Gallimard 2026

La façade blanche de Mengstrasse N°4, devanture de la maison ayant abrité la famille de Thomas Mann puis celle des Buddenbrook à Lübeck, n’a-t-elle masqué que des illusions ?

Trois générations de Buddenbrook sont au salon, souriant devant les réparties de la plus jeune, Antonie, âgée de huit ans.  Les prises de parole des uns et des autres sont l’occasion de décrire les personnages et leur environnement ; la scène est plutôt théâtrale. L’arrivée du poète municipal est une première occasion pour l’auteur de déployer son ironie ; l’entrée des deux jeunes garçons met un peu d’animation, avant que d’autres invités arrivent.

En deux courts chapitres, Thomas Mann met en scène de manière efficace et plaisante une bonne partie de la société de Lübeck et, dès le troisième, une conversation pose le thème des difficultés à venir concernant la gestion de l’héritage familial. L’auteur va droit au but dans un style qui fait de ce roman le plus facile à lire parmi ses grandes œuvres, même s’il prend le temps de décrire la vie bourgeoise et d’en appeler à l’histoire. Les premiers chapitres sont un peu comme une ouverture d’opéra : ils résument ou annoncent ce qui va suivre.

Mengstrasse N°4 - Août 2026
Photo (c) sonneur
Mengstrasse N°4 – Août 2026

Le langage trahit les apparences : ces bourgeois, lorsqu’ils se laissent aller à leurs émotions ou boivent un peu trop, ont vite fait d’employer des expressions moins châtiées ; leurs admirations envers Napoléon laissent vite place au soutien des politiques libérales qui flattent leurs intérêts, et les toasts de fin de repas, agrémentés par l’intervention du poète local, ont vite fait de révéler les ridicules des uns et des autres. Symboliquement, pendant que toute cette société distinguée discute, la nature reprend ses droits dans un grand jardin appartenant aux Buddenbrook et laissé en déshérence.

En 1838, le consul Johann Buddenbrook note dans un cahier la naissance de Clara. Il accompagne son écrit de considérations religieuses et sur l’histoire de la famille, collectée consciencieusement dans ce livret. Antonie fait ses débuts d’aristocrate délurée, accompagnée par l’ironie de Thomas Mann, qui ne manque pas de décrire les hiérarchies et hypocrisies sociales, les relations basées sur l’intérêt économique.

C’est après la mort du vieux Johann que Thomas son petit-fils, le fils aîné du consul, fait ses premiers pas dans l’entreprise familiale, alors que son père fait les comptes des pertes financières de la famille après la disparition du grand-père.

Le fils Christian et la fille Tony (Antonie) ne suivent pas la  « bonne pente » : dans cet environnement, la réussite est étroitement liée au respect des normes sociales, elles-mêmes strictement inféodées aux normes religieuses. Les Buddenbrook n’ont que quelques mètres à parcourir depuis chez eux pour accéder à la porte latérale de l’église Sainte-Marie, et les grandes maisons de commerce de la Mengstrasse forment comme un village autour du lieu de culte.

Thomas Mann est capable de commencer d’écrire un portrait de famille, par exemple autour d’un café dans le jardin, débutant de manière convenue mais se terminant par une précision inattendue dont l’ironie vient détruire avec jubilation tout ce qui précède. Ses descriptions de personnes ou de comportements peuvent prendre un tour désopilant grâce à sa malice d’auteur ou à celle d’Antonie, son personnage au regard souvent caustique. Pourtant, on le verra, l’aspect frondeur de Tony ne résistera pas aux pressions de son milieu familial pour qu’elle fasse un mariage de raison, basé sur les intérêts économiques et les exigences de son statut social. L’ironie de Mann accentue donc la cruauté des contraintes étroites de cet environnement protégé, et l’on observe que dans leurs discours balisés par les conventions, ces grands bourgeois ne sont pas exempts de vulgarité.

Le roman, n’épargnant personne mais conservant du respect pour ses personnages, décrit un milieu social privilégié, corseté par diverses conventions et se croyant protégé. Il nous parle d’amour, d’aspirations individuelles contrariées, de lutte entre volontés personnelles et contraintes sociales, entre expression du désir et son impossible réalisation, entre le destin et l’histoire, et dépasse ainsi la simple description d’un microcosme.

Thomas Mann y déploie un style plein d’esprit de sérieux, mais agrémenté d’un humour parfois désopilant, ou d’une ironie pouvant être cruelle. Il fait œuvre de critique de son propre milieu social sans pour autant se mettre en position de surplomb, grâce à ses précisions d’écriture qui lui permettent de mettre dans la bouche de ses différents personnages différents types de discours qui s’entrechoquent, dessinant ainsi les contradictions et impasses d’une époque.

La description des oppositions entre les contraintes sociales (domination économique, masculine ; exigences religieuses, familiales) et les aspirations individuelles (désirs, révolte, liberté), grâce à l’art de l’écrivain au fil de chapitres virtuoses, devient ainsi leçon pour toutes les époques, y compris celle de la lecture.

Les deux personnages principaux, Thomas Buddenbrook et sa sœur Antonie, sont présentés au début comme un prince d’exception et une princesse rebelle et dynamique, c’est-à-dire comme des archétypes d’une manière romanesque déjà dépassée à l’époque où Mann écrit son ouvrage. Thomas finira épuisé sur un trottoir de Lübeck, sa sœur en bourgeoise décatie après deux mariages ratés : c’est que Thomas Mann, décrivant le déclin d’une famille, déploie aussi un art nouveau mettant en scène le déclin de l’ancienne forme romanesque.

De nos jours, la devanture de la maison des Buddenbrook, de la maison de la famille Mann devrait-on dire, donnant sur Mengstrasse à Lübeck, n’est plus qu’une façade donnant sur du vide, le musée étant en travaux pour plusieurs années. On peut traverser la petite place pavée et boisée qui mène à la porte latérale de la Marienkirche, et les maisons en enfilade de Mengstrasse forment toujours comme un petit village autour de l’église. Des façades qui ont abrité bien des illusions perdues.

Thomas Mann est depuis longtemps enterré au sud de Zurich, non loin de James Joyce dont la tombe est au nord-est de la ville.
« Le silence, l’exil et la ruse » pour tous les deux.

Thomas Mann. Les Buddenbrook. Déclin d’une famille. Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay. Gallimard 2026

Mengstrasse, Lübeck - Août 2026 - La Marienkirche à droite, la façade blanche du N°4 au fond entre les arbres.
Photo (c) sonneur
Mengstrasse, Lübeck – Août 2026 – La Marienkirche à droite, la façade blanche du N°4 au fond entre les arbres.
Un été avec James Joyce, Thomas Mann et Friedrich Hölderlin. En Occitanie, à Lübeck et dans la vallée du Neckar.

Retour à Miquelon

Le village de Miquelon, situé au nord de l’île du même nom, est posé au niveau de la mer sur un banc de galets, avec la mer à l’ouest et à l’est, le Grand Étang au sud et la montée vers le cap à l’Aigle au nord. Vers la baie, les jours de bonne visibilité, on aperçoit par la fenêtre la côte de Terre-Neuve. Peu protégé des vents, le village l’est encore moins des submersions du XXIe siècle, directement liées aux changements climatiques globaux.

Anne-Solange Muis connaît bien les lieux puisqu’elle a participé aux travaux visant à la relocalisation du village, un déplacement dantesque de toute une communauté vers une colline plus élevée en altitude, là-bas en direction de Mirande, à quelques encablures du positionnement actuel, une grande aventure humaine exceptionnelle.

Dans « Écume d’hiver », elle choisit le roman pour décrire Miquelon en 2011 et nous conter des histoires de pêche dans la baie et d’errance nocturne dans la tempête, au cœur des éléments et de leur déchaînement : le vent, les embruns, la neige, le froid…

Les anciennes légendes miquelonnaises trouvent leur place explicative ou illustrative dans ce récit de perte, de séparation et de retour qui décrit bien l’environnement et la vie dans ce lieu d’exception.

La fiction trouve ici une profondeur, qu’on pourrait qualifier de sociologique, dans ces thèmes de la séparation et du retour, parce que ceux-ci renvoient aux vécus contemporains de beaucoup de Miquelonnais, notamment les jeunes obligés de partir pour leurs études, et d’autres moins jeunes s’exilant provisoirement ou définitivement pour diverses raisons.
Le deuil et la mémoire s’entrelacent, l’expérience du retour est l’occasion de perceptions retrouvées, la neige contient la douleur dans le silence. L’émotion n’arrive pas à faire trembler la maquette de bateau suspendue dans l’église de Miquelon.

Le retour n’incite pas seulement à se promener dans les rues du village afin d’y retrouver des lieux ou des visages, mais aussi à retrouver l’histoire de l’île, marquée par la pêche et les migrations. La précision du récit nous plonge de manière réaliste dans l’ambiance de l’île, dans les paysages brumeux et humides du Barachois, du morne de la Grande Montagne ou de l’étang de la Cormorandière. Un chasseur ressemblant au Basajaun rappelle les ascendances basques de beaucoup d’habitants de l’île.

Pour le personnage principal, c’est l’apprentissage de la pêche en doris qui sera le départ de ses retrouvailles avec l’île ; pour le lecteur, ce sera l’occasion d’une lecture plaisante, bien documentée à propos d’un lieu trop rarement évoqué, retrouvé ici avec beaucoup d’intérêt.

Anne-Solange Muis. Écume d’hiver. Éditions Phébus 2026

Miquelon : Murzabov, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Sitwell 1929

Osbert Sitwell. L'homme qui se perdit lui-même. 1929

Osbert Sitwell (1892-1969), issu d’une célèbre famille de poètes, a publié « The Man Who Lost Himself » en 1929, traduit de l’anglais par la Baronne du Bourdieu à la librairie Gallimard sous le titre « L’homme qui se perdit lui-même ». On le relit dans une vieille édition datant de 1933, et cette recension est complètement inutile puisque cet ouvrage, qu’on pourrait classer un peu trop rapidement, on le verra, sur l’étagère des désuets et oubliés, est devenu presque introuvable.

Néanmoins, dans le monde de sonneur, on aime ce livre qu’on relit ici une deuxième fois.

Dans une curieuse courte préface, Sitwell indique qu’il a tenté d’écrire ce qu’il nomme un Roman d’Action Raisonnée (les majuscules sont de lui) : un livre essayant d’équilibrer les mouvements de l’action et les aventures de l’esprit. On verra qu’il ne tiendra pas vraiment sa promesse, mais nous offrira un texte stylé plein de surprises.

« Avec les années qui passent, le fonds de la pensée qui s’enrichit sans cesse devient d’un intérêt toujours plus grand. La solution de plus d’un fait, qui, à l’époque, constituait un mystère, est révélée dans la lumière des événements qui l’ont précédé ou suivi. Ainsi, les personnes âgées ne vivent pas tant parmi leurs souvenirs que parmi les liens imprévus qui existent entre eux. Les différents fils – qu’ils soient un événement ou l’action d’une personne desquels la mémoire se compose, forment une tapisserie, font apparaître un dessin qui n’était pas visible durant les premières années : un dessin qui – et ceci pour les vieillards est vraiment tragique – ne peut jamais être vu complètement achevé en l’espace d’une vie, mais doit toujours être abandonné avec les fils pendants et brisés. »

Le narrateur se propose de nous éclairer sur les circonstances de la mort de Tristan Orlander, et il ose poser les bases de son récit en évoquant Proust et Flaubert, pas moins. Edgar Allan Poe et les frères Goncourt sont aussi présents dans ces quelques pages qui évoquent la mort des écrivains : cela parce que Tristan Orlander, le personnage principal du livre, est un auteur célèbre.

Le narrateur fait le portrait de son ami Tristan en homme précocement doué et original, intelligent et superstitieux, artiste et capable de visions et de présages : des amis qui font leur éducation autour du collège d’Eton et du château de Windsor.

Tristan échappe à la Première Guerre mondiale, c’est l’occasion pour l’auteur d’esquisser une critique d’un système qui envoie la jeunesse se faire massacrer. Tristan a vingt ans, distingué, sujet à des sautes d’humeur et doué dans l’art de la conversation, doté d’une voix qui, sans jamais élever le ton, impose le silence.

Sitwell déploie, dans un style classique et soigné, une littérature d’analyse psychologique et sociologique raffinée et détaillée, pleine d’audaces narratives, précisant les fragilités et contradictions de son personnage. On sait ainsi par avance que l’amour de Tristan pour Ursula Trypton sera l’occasion d’une crise et d’une défaite.

On comprend à la lecture qu’on est bien là dans ce qui se fait de mieux dans un genre qui, lorsqu’il sera galvaudé, donnera ce qui se fait de moins intéressant dans la romance éternellement remise en vogue à chaque époque. Mais Sitwell a du style, et ce qu’il réalise est d’abord un acte de langage, c’est-à-dire ce qu’on attend d’une littérature digne de ce nom quand celle-ci se voue à montrer comment les êtres sont esclaves de leurs sentiments et des mots qui servent à les nommer.

Pour soigner sa dépression, Tristan part en Espagne accompagné par le narrateur, c’est bien pratique. Le voyage se fait d’abord en bateau vers Gibraltar, un navire peuplé d’une faune ethnologiquement intéressante dont on croisera à nouveau des spécimens dans le printemps andalou.

Sitwell pose donc sinueusement le décor, on en apprécie les désuètes circonvolutions :

« Les matins, de bonne heure, quand les rayons rosés se posent, légers comme des plumes le long des rues et quand, très haut dans l’atmosphère, dominant les cris rauques des conducteurs et des marchands, de mille beffrois de briques ajourés des cloches innombrables font entendre le fracas de leur musique fêlée mais rythmée, effarouchant par leurs vibrations les cigognes placides aux ailes blanches qui nichent au-dessous d’elles et enfin, les innombrables arbres de Judée, dont la floraison est une vibrante écume rose, qui, durant ces semaines, submerge la cité comme une mer, tandis qu’elle emprunte au ciel toutes les variations de l’espace et de la profondeur, lui dérobe tous les tons, toutes les nuances de bleus existants, le rend si lointain qu’il contient en lui-même toute l’éternité, ou, si proche, qu’il semble s’accrocher aux branches garnies de plumes et se faire la robe ou le manteau même de Séville. »

La suite de l’histoire est à Grenade, dont l’auteur nous dévoile les beautés et dans laquelle nos deux larrons font des rencontres parfois étranges. Sitwell détaille les événements psychologiques aussi bien que géographiques, car espace psychique et extérieur sont ici étroitement imbriqués. On note le regard caustique que pose l’auteur sur ce qu’il nomme « l’âge de la parodie », c’est-à-dire l’uniformisation des lieux européens du voyage, ainsi que la standardisation de la faune occidentale qui se retrouvait dans ces hauts lieux touristiques. Le contraste est donc grand entre la description des ruelles de l’Alhambra et celle de l’intérieur du Boabdil Palace Hôtel, le passage d’une scène à l’autre se faisant dans une grande porte à tourniquet, comme dans un raccord de cinéma ; c’est l’opposition entre la beauté authentique et la vulgarité de l’ersatz.

Avant que le narrateur reparte pour l’Angleterre et ne laisse seul Tristan à Grenade, se dessine une autre opposition entre le haut et le bas, entre le salon anglais et le monde des gitans et celui du couvent dans la vallée. La conversation mondaine sur la littérature qui vient ensuite ne peut apparaître que ridicule dans ce contexte. La subtilité apparente d’une discussion de haute tenue s’effondre vite devant les teintes racistes et colonialistes de discours portés par la volonté de domination.

« Ceux qui n’éprouvent rien ne voient rien », nous dit Tristan lorsqu’il raconte des petits événements saisissants qui lui sont arrivés, et qui témoignent des liens particuliers à la réalité de sa perception du monde. D’autre part, tout au long du récit, résonne de temps en temps un refrain sordide, la voix élevée et dénonciatrice d’une femme rencontrée dans une rue au début du séjour à Grenade, une femme française à moitié folle errant avec son enfant.

Une visite nocturne et clandestine de l’Alhambra peut ainsi se lire comme la métaphore d’une exploration du monde intérieur du personnage principal : on l’a compris, Sitwell privilégie l’analyse psychologique dans son roman. En cela, il ne respecte pas vraiment l’équilibre qu’il avait promis dans le prologue, mais il déploie un récit peu banal, dans des modes narratifs audacieux pour l’époque. Cela exclut de le ranger dans la catégorie des désuets et oblige à inviter les éditeurs à se pencher à nouveau sur le cas Sitwell, qui mériterait peut-être retraduction et réédition.

GRENADE. ÉmileMartin123, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons