« Pour cet exercice, il faut un livre. C’est un exercice d’écriture. Prends un gros livre, un livre épais. Si possible, un livre relié en noir, où naissent les histoires. » 250 fois fiction. N° 226

On tient dans la main un beau pavé noir – un peu plus petit que celui consacré à Rabelais – conçu pour témoigner, mais aussi pour évoluer et se transformer. Cet objet livre qui transgresse les limites de ce qu’est habituellement un objet trouvant son essence dans l’achèvement ( « un livre à diffusion réservée …/… malléable et recomposable de façon permanente » ), témoigne donc d’une partie de l’immense production écrite de François Bon, lisible dans ses livres et sur son étonnant site internet Le Tiers Livre ; mais aussi FB nous dit que ce volume « constituera, de façon testamentaire, (s)on œuvre principale pour le fantastique et la poésie ». Voilà une belle façon de faire choc dès la quatrième de couverture…
« Peur » ressemble à un cauchemar dystopique marqué par le vide, l’impasse, l’effondrement, la menace, mais renvoie aussi à une expérience commune quotidienne : « la façon dont on se cache dans la vie de tous les jours pour ne rien voir… » Il ne s’agit pas de paranoïa ni d’angoisse pathologique, mais plutôt de peurs infantiles transposées par le langage poétique dans le monde des adultes par un poète qui n’a pas peur de la langue et de la grammaire. La peur de tout de l’enfant qui s’éloigne de sa mère, la peur du noir de l’infans qui n’a pas les mots ; le poète, lui, peut par son chant maîtriser ses peurs devant la folie et la violence du monde.
« Formes d’une guerre » est un titre qui appelle le mot ville. Un environnement dans lequel se rapprochent « les forces mauvaises » et qui semble bien décrire notre époque. Pour le poète, l’obscurité est d’abord à comprendre en lui-même : il s’agit d’entendre les voix, donc de faire entendre la voix de la poésie. Il peut chercher son Amérique, mais celle-ci n’a pas encore expié ses fautes ; se réfugier dans l’expérience intérieure, mais celle-ci barre le chemin vers les autres ; chercher un son « fait de blocs, d’aspérités et de mouvances » à moins qu’il ne s’agisse du « souvenir de la bibliothèque et les empilements des livres qu’on souhaite un jour relire ». Le poète est donc en droit de nous demander ce que nous avons fait de nos livres perdus et lus : la profération poétique vient alors projeter la passion littéraire, la bibliothèque fragile ; elle entraîne une lecture rythmée, faite pour être prononcée, où le vent souffle un beau chant lancinant. Lors de cette errance dans la ville, ni la chambre (un enfoncement noir), ni le jardin (noir) ne sont des refuges. L’abri contre les excroissances kafkaïennes est la danse de la langue qui vient peupler l’espace des rêves.
« Le nom des morts pour tous les autres, quand on y aura ajouté son nom. Quand on lit son propre nom, devant soi, sur la liste des morts. »
« 250 fois fiction », c’est différent. Ces transcriptions de courtes interventions vidéographiques sur l’internet offrent de courts textes dont la poésie peut être désopilante, teintée d’inquiétante étrangeté, porteuse de réflexion… On observe que le thème de la mort est fréquent dans ces paragraphes : ça ne les rend pas sinistres néanmoins. Bien que transcrites par différentes personnes, ces proférations gardent l’empreinte du style de celui qui les a prononcées : la langue littéraire s’épanouit dans la variété tout en offrant un ensemble cohérent. François Bon évoque lui-même la brièveté de Henri Michaux, les bribes du journal de Kafka, les fusées de Baudelaire, les assonances arythmiques de Rabelais : on y rajoutera que cet ensemble de courts textes pourrait ressembler au résultat d’un exercice perecquien et que les jeux sur la langue n’y sont pas dénués d’une teinte infantile. On indiquera que parfois, on se sent comme dans une pièce de Beckett.
Un exemple :
« 71 | mesurer le réangoissement du monde
J’ai repris ma vieille règle à calcul, je l’ai libérée de son étui. C’étaient de beaux objets, nos règles à calcul, avec le curseur transparent, la réglette, la possibilité de calculer les logarithmes, des valeurs exponentielles ; c’est de mon âge, on n’avait pas de calculatrices nous autres, et quand bien même, la règle à calcul te donnait une intelligence du monde parce que le calcul n’est pas confié à une machine, tu restes en possession du calcul, le calcul du monde. Alors, chaque jour, où que j’aille, je le mesure, le réangoissement du monde. On vit dans un monde soumis à l’angoissement. Nous sommes responsables nous-mêmes de l’angoissement et du réangoissement du monde. Quelques fois ça monte, quelques fois ça descend, le monde ne va pas vers la fin de son angoissement, le monde s’augmente dans son réangoissement. »
Dans « 135 façons de sauver la terre », FB nous propose de courts textes conçus comme des supports à l’improvisation (en duo avec Kasper Toeplitz). On y fait du sur place ou tout à l’envers, histoire de sauvegarder le silence et de ne pas tomber derrière le frigo. Les morts sont très présents, mais on peut les mettre dehors. Il s’agit de faire son trou sans que cela ne soit une tombe. Les gestes et le corps s’animent, font prendre conscience que la Terre a mal : cela ne doit pas empêcher d’aller marcher sur les toits pendant le temps qu’il nous reste et que FB tire la corde verte du langage, en enlève les murs.
Dans « Ce sont des prompts », le rimbaldien FB invente des « textes destinés à servir d’inducteurs dans l’utilisation d’applications génératives de texte ou d’image. » Ces textes se suffisent à eux-mêmes, on n’a pas besoin de les passer dans la machine artificielle. On y est parfois comme dans un tableau de Magritte, et souvent comme dans un livre de Lovecraft. Il y a même une chambre qui semble occupée par Georges Perec. Au-dehors soufflent les très grands vents de Saint-John Perse.
Le personnage des « Chroniques de Jean Barbin » est voué à exprimer ce qui nous mange au-dedans. Il semble un peu naïf à vouloir racheter nos peurs, et un peu maladroit lorsqu’il ne peut se révolter que contre… les pommes de terre. On le suit néanmoins dans ses leçons, oscillant entre gravité et loufoquerie, quand il nous regarde de face pour extirper le monstre en nous. Derrière la fantaisie et la profération, doit-on lire ici des fragments de réflexion sur l’écriture et la création poétique ?
On pourrait lire ces textes en découvrant comment FB y conçoit une psychologie particulière dans laquelle le dehors et le dedans, la réalité et le rêve, les contenus et le contenant s’imbriquent poétiquement pour esquisser un moi éclaté, fragile, apeuré souvent, fantaisiste fréquemment. À l’intérieur, s’y trouvent des choses à enlever, racler. À l’extérieur, il y a ce qui fait peur, est menaçant. Heureusement, le lien à l’autre est maintenu, cultivé par le langage poétique et motivé par des forces venues de l’infantile et de la littérature.
Le « Dialogue avec ta mort » arrive dans ce volume comme un point d’orgue. Ce livre est hanté par la mort – ce qui ne le rend pas sinistre pour autant – et ce duel la met en scène frontalement, cultivant son jardin imparfait dans la langue poétique.
« — chacune de tes douleurs est ma griffe, dit ma mort
— chaque ombre de la nuit dans la ville est ma fuite, répondis-je »
Avec la « Société des Amis de l’ancienne Littérature », on pouvait craindre un retour en arrière, mais c’est précédé par « Recherche d’un nouveau monde ». La pulsion d’écrire s’y montre performative, transformant le réel par son apparition, au Québec et aux États-Unis. Cela nous vaut une belle prose poétique évoquant les paysages et les gens de la Nouvelle-Écosse, puis le texte devient science-fiction ou rêverie, et FB nous révèle un peu sa chambre à soi, sa situation concrète de mise à l’écrit, le point de départ quotidien de son travail d’écrivain qu’il décrit à partir du thème de la pièce plus ou moins vide, un lieu construit pour y écrire.
Le monde décrit dans ces textes ressemble beaucoup au nôtre, et le jeu du langage devient mélancolique ; on y soupçonne une inspiration alimentée de fragments autobiographiques, et cette anticipation faite de petits décalages entre le récit et la réalité devient troublante, mène à la réflexion sur le monde qui nous entoure et les mots pour le dire. Un beau pavé noir, hanté par la mort, mais plein de fantaisie et de vie, celles de la créativité d’un langage poétique varié, laissant entendre une musique mélancolique et bienveillante.
François Bon. Proférations & autres expérimentations & fictions. Tiers Livre Éditeur. ISBN 9798340095572












