
À Milan, Stendhal s’enthousiasme pour des opéras bien oubliés de nos jours, et semble relier la possibilité d’une littérature italienne contemporaine à l’instauration d’un système politique bicaméral. Les mélodies de Cimarosa l’enchantent, les jouissances de l’amour l’inspirent ; il est lui aussi amoureux de l’amour et observe la société milanaise avec précision. Sa passion de la musique nous fait rire : « Dans un orchestre parfait, les violons seraient français, les instruments à vent allemands, et le reste italien, y compris le chef d’orchestre. » Il s’intéresse aux rizières proches de Milan, aux systèmes de récupération des eaux de pluie des maisons, il fait la comptabilité de l’opéra et pense que le peuple italien est fait pour le beau. La langue du pays n’a plus de secrets pour lui et il peut ainsi analyser la psychologie et les mœurs des milanais : bref, il écrit de la littérature, pas un guide touristique, même quand il nous détaille le parcours de sa promenade préférée.
Son regard se rapproche même de celui de l’ethnologue lorsqu’il infiltre un bal de négociants, de celui de l’urbaniste quand il évoque les constructions de maisons. Il sait aussi, au bal masqué, lire derrière les loups et ses descriptions de Milan avec les Alpes en toile de fond sont saisissantes. Insatiable il évoque – en plus de l’opéra – des peintures, des fresques, des sculptures et parle même du célibat des prêtres et de Silvio Pellico. Il nous dit : « Je n’ose raconter les anecdotes d’amour. » mais il le fait néanmoins et on apprend à quel point les nuits florentines pouvaient être animées avant l’électricité.
On appréciera l’ironie autoréflexive de Stendhal qui nous donne sa recette d’écriture : « Il faudrait, pour qu’il fût digne de plaire généralement, qu’un voyage en Italie fût écrit à frais communs par Mme Radcliffe pour la partie des descriptions de la nature et des monuments, et par le président de Brosses pour la peinture des mœurs. Je sens vivement qu’un tel voyage serait supérieur à tout ; mais il faudrait au moins huit volumes. Quant à la description sèche et philosophique, nous possédons un chef-d’œuvre en ce genre : c’est la statistique du département de Montenotte par M. de Chabrol, préfet de la Seine. »
Faussement modeste, Stendhal constate les différences entre la langue française et l’italienne dans leur capacité à décrire un récit amoureux : « J’ai eu toutes les peines du monde à mettre en français cette esquisse de son récit. Le milanais est plein de mots propres pour exprimer chacune des petites circonstances de l’amour. Mes périphrases françaises manquent d’exactitude et disent trop ou trop peu. Comment aurions-nous une langue pour une chose dont nous ne parlons jamais ? »
Stendhal part ensuite vers le sud, en direction de Pavie : les larmes aux yeux en quittant Milan, accompagné par la poésie de Monti, il traverse la vallée du Pô pour se diriger vers Parme puis Bologne, sans oublier de passer voir à Reggio l’imprimeur et typographie Bodoni, l’inventeur de la police de caractères du même nom. À Bologne, il commence son séjour en bonne compagnie, avec le poète Percy Bysse Shelley et se trompe quand il dit : « Le Dante, adoré aujourd’hui en Italie, passait pour un barbare ennuyeux il n’y a pas cinquante ans, et rien ne prouve qu’en 2000 il ne sera pas négligé de nouveau pendant un siècle ou deux. »
Toujours observateur des mœurs langagières et politiques, Stendhal se moque des exagérations en issimo et du patriotisme d‘antichambre. Il définit la politique : « Manière d’amener les autres à faire ce qui nous est agréable… » et se construit une bibliothèque d’historiens italiens qu’il lit les jours de pluie ; il continue de collecter des anecdotes qui parsèment plaisamment son journal de voyage, et dont certaines se retrouveront dans son livre « De l’amour ». Alors que : « L’anecdote, en Italie, se contente souvent de peindre d’une manière forte, mais correcte et non exagérée, une nuance de sentiment. », Beyle sait choisir les plus intéressantes. Plus d’une fois il témoigne de son extrême sensibilité devant les œuvres, qu’elles soient picturales ou poétiques et il nous surprend quand il indique qu’il n’est pas du tout littéraire ; mais on le comprend mieux quand il précise : « Je n’ai envie de connaître que les hommes de génie… qu’ai-je à faire de tout le vulgaire de la littérature ? » Stendhal a le sens des formules : après le patriotisme d’antichambre, il évoque la vanité municipale et teinte d’humour son ironie implacable.
Stendhal quitte Bologne en direction du sud, pour arriver à Florence par le nord (22 janvier 1817), via Pietramala, et son émotion est grande lorsqu’il aperçoit le Duomo au détour d’un chemin : « C’est là qu’ont vécu le Dante, Michel-Ange, Léonard de Vinci ! me disais-je ; voilà cette noble ville, la reine du Moyen Âge ! C’est dans ces murs que la civilisation a recommencé… »
Il se dirige tout de suite vers Santa Croce et nous raconte : « Là, à droite de la porte, est le tombeau de Michel-Ange ; plus loin, voilà le tombeau d’Alfieri, par Canova : je reconnais cette grande figure de l’Italie. J’aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et, vis-à-vis de Michel-Ange, repose Galilée. Quels hommes ! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion ! »
Stendhal décrit la puissance de ses émotions devant ces tombeaux et la fresque des Sybilles du Volterrano : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. » On a là, c’est bien connu, une page rendue célèbre par l’invention du « Syndrome de Stendhal » par la psychiatrie du XXe siècle, syndrome… dont ne souffrait pas Stendhal. Chez lui, il s’agit d’une profonde émotion liée à sa grande sensibilité artistique (sans oublier qu’il a observé les fresques la tête renversée), dont il a déjà fait preuve ailleurs qu’à Florence dans les pages précédentes de son livre. Impressionné par tout ce qu’il voit, il se laisse aller plus facilement à la description des rues, des architectures : il est heureux d’être dans la ville de Dante, même s’il apprécie plus ou moins la société florentine.
Début février, il repart vers le sud jusqu’à Naples, en passant par Sienne et Rome, où il ne reste que trois heures ! À mi-chemin vers le Vésuve, il rencontre le compositeur Rossini, puis décrit avec le mot grandiose son entrée à Naples, se précipitant au concert dès le premier soir, au théâtre des Fiorentini. Sa passion de la musique et de l’opéra lui fait oublier de nous parler de Naples pendant plusieurs pages : seule une éruption nocturne du Vésuve le ramène à la réalité du paysage, ainsi que ses nombreuses visites de Pompei.
Il est temps d’émettre une réserve sur les propos de Stendhal : sa propension à une pensée généralisante concernant les italiens, les français, les milanais, les florentins, les femmes, etc. Une pensée par catégories qui fait offense à sa finesse habituelle qui heureusement vient compenser les approximations de ces opinions clivantes, contrebalancées parce que « L’amour du nouveau est le premier besoin de l’imagination de l’homme. » et par les nuances que lui apprend l’opéra. Cela ne l’empêche pas de noter : « L’admission des femmes à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation ; elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses probabilités de bonheur. » Voilà, ça fonctionne bien mieux d’employer le vocable « Les femmes » plutôt que « La femme », dont on sait bien depuis Beauvoir et Lacan qu’elle n’existe pas…
La subtilité qu’il cultive dans les arts, il peut aussi la trouver dans la rencontre, comme celle de Don Fernando, qui s’occupe de sa volière à Ischia : « La musique, cet art sans modèle dans la nature, autre que le chant des oiseaux, est aussi comme lui une suite d’interjections. Or, une interjection est un cri de la passion, et jamais de la pensée. La pensée peut produire la passion ; mais l’interjection n’est jamais que de l’émotion, et la musique ne saurait exprimer ce qui est sèchement pensé. »
À Naples, il croise aussi Lewis, l’auteur du Moine, qui sera plus tard traduit par Artaud, et il s’échappe de l’opéra pour aller dans l’extrême sud de l’Italie, à Otrante et Crotone, jusqu’à Reggio de Calabre, cités qu’il ne décrit pas, à propos desquelles il préfère nous raconter des histoires d’amour tragiques.
Mais le mois de juillet arrive, il est temps de remonter vers Rome, vers la fin du voyage. Il n’y apprécie pas la musique entendue à la Chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre et assiste aux messes du pape comme à un spectacle devant lequel il retrouve son ironie. Il critique les dépenses faites pour la religion, qui pourraient plus utiles à réduire les fléaux et les inégalités.
Le livre, dans cette version du texte, se termine par l’histoire tragique d’une princesse. C’est un riche trajet aux pays des beaux-arts donnant à penser sur l’altérité même s’il ne possède pas toujours les outils adaptés pour la penser : alliée à sa grande culture, c’est l’extrême sensibilité de Stendhal, à qui rien de ce qui est humain ne lui est étranger, qui lui permet d’être si réceptif aux différences.
Stendhal – Rome, Naples et Florence – Édition de Pierre Brunel – folio classique N°1845

