Ragionamenti di Palazzo Vecchio

« Tout doit avoir une signification »

À Florence où il est mort, Giorgio Vasari reste très présent : en tant qu’architecte de la Galerie des Offices ou du tombeau de Michel-Ange à Santa Croce, en tant que peintre des intérieurs du Palazzo Vecchio ou de la coupole de Santa Maria del Fiore, pour ne donner que ces exemples. En tant qu’écrivain, il a quasiment inventé l’histoire de l’art avec « Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes » en 1550.

Cosme 1er de Médicis s’installe dans le Palazzo Vecchio, siège du gouvernement civil, en 1540. Vasari arrive dans le vieux palais communal en 1554 : il travaillera pendant près de vingt ans dans l’édifice qui a vu passer Dante, Machiavel et Savonarole.

Dans les « Entretiens du Palazzo Vecchio », Vasari explique ses conceptions de la restauration du palais, dans laquelle il va mettre en valeur ses talents d’architecte, de peintre… et d’écrivain. Il concentre ses explications sur les fresques et les tableaux dont il a orné les lieux principaux du palais et fait de son récit un document exceptionnel pour l’histoire de l’art.

Pour lui, « la poésie et la peinture, telles deux sœurs, parlent le même langage ». Il commence par le Quartiere degli Elementi avec des allégories à la gloire des Médicis, puis continue par le Quartiere di Leone avec des portraits et évènements historiques en faisant correspondre les dieux et les hommes, le haut et le bas : on s’amuse d’observer que l’appartement de Cosme 1er en bas correspond à la salle de Jupiter en haut, que ne ferait-on pas pour légitimer le pouvoir…

La pièce maîtresse de tout ce travail est bien sûr le Salon des Cinq Cents, couvert d’hommages aux Médicis et célébrant Florence, représentant les guerres de Pise et de Sienne et mettant en évidence le pouvoir absolu de Cosme.

Vasari écrit un dialogue pour expliquer et faire connaître ses créations, un dialogue avec le jeune prince Francesco, fils de Cosme ; une promenade suivant le plan du palais. Souvent embarrassé par son rôle de courtisan, il essaie néanmoins de témoigner précisément de sa démarche artistique : il le fait plus sous la forme de chroniques, moins sous celle d’histoire objective ; son travail de peintre et de chroniqueur relève plus du pointillisme anecdotique que d’une chronologie holistique.

Francesco retrouve Giorgio désœuvré, errant dans les salles du palais un jour de forte chaleur : c’est l’occasion pour le maître, qui trouve dans le prince un miroir pour son discours, d’expliquer ses œuvres. Il le fait de manière plaisante, mettant dans la bouche du fils de Cosme 1er de quoi faire l’éloge de son travail, mais aussi en nous apprenant beaucoup sur l’histoire du palais, de Florence, de la Toscane et sur ses travaux d’architecte et de peintre du Palazzo, comment il a pu « adapter, en y mettant le temps, les pièces du palais primitif, à la beauté de la manière moderne ».
Giorgio se fait herméneute de ses créations, interprète des symboles et allégories, éclaircissant les significations et devenant philosophe et moraliste pour son jeune auditeur qui dit : « Plus on regarde, plus il y a de choses à voir. »

Par exemple, lors du quatrième entretien, Vasari décrit en détails des tableaux représentant Cérès, fille de Saturne et d’Ops, ainsi que Aréthuse et Électre et d’autres divinités latines et leurs correspondances grecques : il précise les personnages, leurs attitudes, leurs liens et leurs histoires, la fonction des objets qu’ils manipulent. Dans un second temps, il indique les significations de ces représentations, leur caractère allégorique, les morales qui en découlent, et ne manque pas de relier ces leçons aux actions des Médicis, réécrivant l’histoire toscane à la gloire de ceux-ci.

Plus loin, il devient un conteur émouvant lorsqu’il déploie le récit saisissant de la bataille de Ravenne, précisant les dégâts sur les corps fait par un assaut d’infanterie ou une canonnade, réveillant les souvenirs historiques de Francesco : « À la terrible cruauté de la mort s’alliait le pitoyable spectacle des corps lacérés et déchiquetés. », et quand Vasari conte le siège de la forteresse de San Leo, on se croirait presque dans un roman d’aventures.

Le texte de Vasari, très bien accompagné par l’introduction et les notes du traducteur Roland Le Mollé, donne un bel exemple de ce que pouvait être la vie artistique d’un surdoué humaniste du XVIe siècle florentin, capable de déployer, grâce à ses dons et une capacité de travail hors normes, une créativité étonnante dans des domaines aussi variés que la peinture, l’architecture, l’écriture, l’urbanisme, l’organisation de grandes manifestations festives…

Un sacré guide touristique, ce Giorgio, et un vrai génie : quand on ira à Florence, au Palazzo Vecchio, dans la salle de la déesse Ops, on pourra grâce à ses Entretiens rechercher la cornemuse (zampogna) que le mois d’Avril porte à la bouche, ou bien tenter de repérer, dans la salle de Giovanni, où se trouvent Pietro Bembo, l’Arioste et l’Arétin poète ; à moins qu’on ne découvre plus loin la chimère de Bellérophon…

Ragionamenti di Palazzo Vecchio (Entretiens du Palazzo Vecchio ; Florence, 1588) – Giorgio Vasari (1511-1574) – Éditions Les Belles Lettres 2007 – Traduction, introduction et notes de Roland Le Mollé. Notre recension doit beaucoup à la somptueuse introduction rédigée par Roland Le Mollé, car elle permet une compréhension fine du texte de Vasari.

Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari (1511-1574) – Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari – Six poètes toscans 1544 – De gauche à droite : Cristoforo Landino, Marsilio Ficino, Francesco Petrarca, Giovanni Boccaccio, Dante Alighieri, and Guido Cavalcanti.