
Après avoir rappelé que ce roman (1908) d’Edward Morgan Forster (1879-1970) a fait l’objet d’une adaptation célèbre au cinéma – « Chambre avec vue » de James Ivory en 1985 – on lira ce roman pour lui-même, car on n’a pas vu le film.
Le ton est empreint de légèreté et d’humour alors qu’il aborde des thèmes sérieux : les rapports hommes-femmes, la domination masculine et de classe, la liberté face aux conventions sociales, l’altérité. L’anecdote qui sert d’embrayeur est donnée dès la première phrase ; les aléas du récit se déploient dans la société rigide du début du XXe siècle : le ton ironique rend plaisant ce qui pourrait être convenu, et l’art de l’écrivain rend universels et intemporels les conflits.
Le terme « Anglais », dans le vocabulaire florentin, allait devenir au milieu du XXe siècle un terme générique pour désigner les étrangers, tant les Britanniques ont longtemps été nombreux à fréquenter la ville de Dante. Un « cimiteri inglesi » accueille toujours la tombe de la poétesse Elizabeth Barret Browning à l’est de la ville.
Dans ce milieu guindé, l’échange sans contrepartie, le don initial non intéressé suscite la méfiance et une réponse alimentée par les préjugés de classe. Dans ce monde de la domination masculine et économique, les femmes sont logiquement sur la défensive et les hommes sont au mieux maladroits. Cela n’empêche pas Forster de placer une comparaison entre rangée d’anglais et rangée de carafes qui amène un humour bienvenu dans ce texte.
Ces dames partent donc à la dérive, se dirigeant vers Santa Croce, mais arrivant devant l’Hôpital des Innocents : « Et soudain, avec une brusquerie exquise, l’Italie apparut. Debout sur la place de l’Annunziata la jeune fille apercevait dans leur vivante terra-cotta les divins bébés dont aucune reproduction à bon marché n’a jamais pu rassir le charme. Ils étaient là, leurs jambes radieuses jaillissant des robes de charité, leurs vigoureux bras blancs dressés sur des cercles célestes. » Des bébés pour ces dames alors que celles-ci se sont égarées, Forster ne manque pas d’ironie…
Dans Santa Croce devant les Giotto, Lucy fait sa première vraie rencontre avec le fils Emerson, rencontre un peu gâchée par les conventions. Il est significatif que ce soit dans l’art (en l’occurrence, la musique et le piano) que Lucy cesse d’être respectueuse, condescendante, se libère des rigidités de son milieu : elle est dans la bonne ville pour se poser la bonne question : « Pourquoi les dames font-elles si peu de ce qui est grand ? ».
« À l’instant même où elle l’aperçu, il devint flou. » : la deuxième rencontre de Lucy et de Georges, près de la Loggia de la Plazza Signoria, est pour le moins troublée, puisqu’ils sont témoins d’un meurtre. Elle aboutit néanmoins à l’expression de l’envie de vivre malgré l’espace restreint laissé par les conventions sociales. Un espace contradictoire, qu’on voudrait plus grand, mais qui amène l’angoisse lorsqu’il laisse un peu de liberté, et la culpabilité au moindre écart.
Forster s’amuse dans une mise en abyme de son propre récit lorsqu’il met en scène la romancière Miss Lavish : « Je ne vous ai, naturellement, qu’ébauché les grandes lignes. Il y aura pas mal de couleur locale, avec des descriptions de Florence et des environs, et je compte introduire aussi quelques personnages humoristiques. D’ailleurs je vous avertis par avance, je compte me montrer impitoyable pour les touristes britanniques. » Il met cela en œuvre dans le récit de l’excursion vers les hauteurs de Fiesole : nos touristes anglais font les frais de l’implacable ironie de Forster, qui rend révoltants l’idéologie religieuse et le mépris de classe. Seule la beauté du paysage, la vue sur Florence, sauve la situation, et permet à Georges d’embrasser Lucy…
La nature, les beautés de l’art sont des refuges ; « Les vraies menaces naissent dans le salon. » Conséquemment, on ne s’étonne guère que, à peine rentrée au pays, à l’heure du thé, Lucy accepte la demande en mariage de… Cecil, surnommé « le Fiasco » : celui-ci trouve le moyen de rater son premier baiser, et on est plié de rire.
Lucy est revenue transformée de son voyage à Florence : « L’Italie lui avait offert la plus précieuse des possessions – celle de son âme. » Son radicalisme tout frais saura-t-il s’accommoder du retour de Georges ? On croit avoir déjà la réponse dans la quatrième de couverture : « Le récit du combat intérieur que mène Lucy pour dépasser ce confinement et affirmer sa liberté est une ode délicate et sensible à la liberté ». Sur cette trame en apparence classique, Forster déploie une littérature d’analyse psychologique subtile et décalée, et une critique sociale acérée et pleine d’humour.
« Bon goût, mauvais goût : rien que des mots – clichés de premier plan, vêtements de coupes diverses. » Dans ce contexte narratif, on se surprend à émettre des doutes sur le happy-end attendu, non loin de laisser un goût amer.
Voilà : avec ce roman, un écrivain du groupe de Bloomsbury donnait un coup de pied dans la fourmilière des conventions sociales de la société anglaise du début du XXe siècle : mais ce qui frappe à la relecture de nos jours, c’est qu’une part importante de cette critique sociale des rigidités de classe, religieuses ou liées à la domination masculine reste d’actualité. On ne rangera donc pas ce roman sur l’étagère des des désuets.

