Les nuits de l’Underground

Les nuits de l'Underground - Marie-Claire Blais - L'Imaginaire Gallimard
Les nuits de l’Underground – Marie-Claire Blais – L’Imaginaire Gallimard

« L’amour de Geneviève Aurès pour Lali Dorman naquit comme une passion pour une œuvre d’art. » On ne sait pas encore si cette relation ne sera qu’un feu de paille, mais si l’art pictural est présent dès le départ, celui du langage embrase tout de suite les rencontres au bar l’Underground à Montréal, ainsi que la prose de Marie-Claire Blais.
Lali est une figure de bas-relief pendant que les mots enflamment la nuit féminine et animent ce théâtre fantaisiste et audacieux, dont les dernières paroles s’éteignent au lever du soleil.

« Elle n’aimait pas Lali, elle aimait en elle la beauté, la perfection de l’art. Mais ce qui la désemparait, c’était de comprendre que l’art est partout vivant et charnel… » Geneviève hésite encore, se ment à elle-même, se demande comment protéger sa liberté. Les mots des hommes devenus prison, ceux des femmes, que sauront-ils préserver.

Les phrases de Marie-Claire Blais nous entraînent dans un roman d’analyse psychologique plein d’humanité, dans lequel des femmes remettent en question leur passé pour s’en délivrer, pour se rééduquer en quelque sorte et comprendre quels dégoûts, quelles émotions les avaient façonnées jusqu’à présent, notamment dans la « rituelle servitude aux besoins des hommes ». Il s’agit d’une reconquête de l’intériorité, d’une innocence perdue, d’un regard s’effaçant, de retrouver le visage de la jeune fille de Van Eyck.

L’hiver de Montréal est un refuge, l’Underground est comme une famille : protégé des hommes, l’aréopage féminin crée une atmosphère chaleureuse dans laquelle les papillons de nuit peuvent cultiver leur humanité dans des liens qui font tomber les masques.

Le style de Marie-Claire Blais s’appuie souvent sur de longues périodes à la syntaxe complexe dans laquelle il faut parfois chercher la proposition principale cachée parmi les subordonnées ; l’ensemble est magnifié par la richesse des figures de style et propose une forme adaptée à la complexité de l’analyse des comportements des personnages.

On trouve dans ce récit une dimension de roman d’apprentissage : Geneviève se reconstruit en défaisant sa relation avec la domination masculine, et en apprenant à se renouveler avec ses nouvelles amies de l’Underground. Cela passe par la maîtrise d’un nouveau langage, par le fait de redonner un sens inédit aux mots, aux discours et aux gestes : Marie-Claire Blais engage ses lecteur·rice·s à faire de même.

« Geneviève apprendrait peut-être, elle, enfin de quoi était fait son désir pour les femmes, et le désir des femmes entre elles, se dit-elle, en suivant Lali partout, jusqu’au fond de ces nuits mêmes où, à l’abri de toute loi, de toute injure judiciaire, des femmes venues de tous les coins de la ville, affrontant la tempête avec enjouement, se retrouvaient pour la célébration d’elles-mêmes et de leurs plaisirs, buvant et riant ou s’aimant jusqu’à l’aube. Ou bien peut-être rêvait-elle encore, ses doigts enlacés aux doigts de Lali, que, plutôt que de voir une œuvre de Delvaux, comme elle avait eu l’habitude de le faire dans un musée, elle entrait à l’intérieur d’une suite de tableaux du peintre, se transformant elle-même en l’un de ces spectateurs tout de sombre vêtu en un paysage de femmes nues, les unes, debout contre la cheminée, les autres, endormies ou à peine (car elles accueillaient les nouvelles arrivées d’une moue féline qui ressemblait à un sourire), roulées en boule dans de hauts fauteuils, car ce paysage était, malgré la vague de corps blancs ou roses qui le traversait dans le reflet des flammes, un paysage d’un calme domestique, domestiqué, dans lequel Geneviève se retrouvait sans surprise, et comme dans les rêves, comme si elle y eût toujours vécu, sa valise à la main, engourdie de froid dans son manteau écossais, et le visage ainsi tourné vers la clarté de l’aube qui approchait, de l’autre côté des colonnes de neige, de ces colonnes qui sont de marbre dans les temples de l’amour du peintre. »

Matias Garabedian from Montreal, Canada, CC BY-SA 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0>, via Wikimedia Commons
Parc Mont-Royal à Montréal – Matias Garabedian from Montreal, Canada, CC BY-SA 2.0

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