Ulysse, Joyce – Partie I, épisodes 1, 2, 3.

Partie I

Épisode 1

« Le symbole de l’art irlandais, le miroir fêlé d’une bonne. »

Voilà, c’est parti pour arpenter à nouveau (pour la troisième fois dans une lecture suivie) l’une des plus géniales aventures littéraires du XXe siècle. Ça commence au sud de la baie de Dublin, en haut de la plage de Sandycove, sur le toit de la Tour Martello, maintenant nommée Tour James Joyce. Le 16 juin 1904 à 8h00 du matin débute la longue journée de Dublin qui nous mènera à travers la ville jusqu’à trois heures dans la nuit, à travers l’histoire de l’Irlande, à travers les pensées de ses personnages principaux, mais aussi à travers la pensée en général, le texte étant plein de philosophie, de théologie, de littérature…

Tôt le matin, on fait donc connaissance avec le jeune Stephen Dedalus, un personnage qui est comme un double de James Joyce, déjà rencontré dans les romans Portrait de l’artiste en jeune homme (1916) et dans Stephen le héros. La croix formée par le miroir et le rasoir de Buck Mulligan ainsi que son latin ironique mettent tout de suite en scène la religion catholique qui va tenir une place importante dans le roman, dans ses différentes dimensions. Stephen affirme qu’il n’est pas un héros, il craint les cauchemars de Haines, le troisième colocataire de la tour.

La ville de Dublin est elle aussi mise en scène dès les premiers mots, nos héros surplombant sa baie couleur vert-morve, l’ironie étant encore à l’œuvre pour la qualifier de grecque. La traduction des Gribinski – c’était déjà le cas de celle de Morel – fait résonner les mots mer, amer et mère, Mulligan reprochant à Stephen de ne pas s’être agenouillé devant sa mère mourante, alors que celle-ci lui avait demandé de prier : Buck ne ménage pas son ami, qu’il surnomme Kinch, le traite d’atroce poète et l’accuse d’avoir tué sa mère. Les eaux amères de la baie de Sandycove prennent par moments la teinte d’un vert ombré et profond et viennent peupler les songes de Stephen et laissent affleurer l’émotion : « Non, mère. Laisse-moi être et vivre » résonne comme le bouleversant : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » de Freud.

La langue irlandaise est le sujet d’une ébauche de discussion avec la vielle fermière venue apporter le lait, puis, après une première allusion aux discours de Stephen sur Shakespeare (« il prouve par a+b que le petit fils d’Hamlet est le grand-père de Shakespeare et que lui-même est le fantôme de son propre père »), nos trois amis sortent de la tour pour descendre vers la plage. C’est l’occasion pour Stephen, tout en se disant libre penseur, de s’avouer serviteur de deux maîtres, un anglais et une italienne : l’Empire britannique et la Sainte Église catholique.

Épisode 2

Deux heures plus tard, nous voici dans l’école où Stephen enseigne péniblement l’histoire à des élèves peu motivés. Il se souvient d’avoir étudié chaque soir dans la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, loin des tentations de la ville. Il se transforme en Sphinx pour attirer l’attention de ses élèves, en leur proposant une énigme : c’est ce que fera plus tard Joyce avec ses lecteurs, en leur offrant Finnnegans Wake. L’aide apportée à l’élève Sargent est l’occasion de considérations sur l’amour d’une mère pour son enfant : chez Joyce, l’ironie laisse fréquemment la place à l’émotion.

Dans le bureau du directeur de l’école, M. Deasy, Stephen éprouve sa dépendance en recevant son salaire. Il a droit au discours conservateur de ce médiocre interlocuteur, qui ne tarde pas à montrer son antisémitisme et sa misogynie. C’est probablement un prétexte pour Joyce de faire un lien entre la situation du peuple juif et celle des Irlandais.

Épisode 3

Stephen est maintenant sur la plage de Sandymount, non loin de l’entrée du port de Dublin et le texte devient énigme poétique dans une forme laissant errer les pensées du héros (le fameux courant de conscience). « Me débrouille pas mal dans l’obscurité. Mon épée de cendres au côté. Tâtonnons avec : c’est ce qu’ils font. » C’est comme si Joyce engageait ses lecteur·ices à chercher du sens dans l’obscurité, à se laisser porter par le rythme : « Vous voyez, le rythme commence ». Commencent à apparaître des mots-valises, constitués de plusieurs mots : être dans la tête de Stephen Dedalus, c’est être transporté dans le langage poétique original de Joyce, dans ce qui fait l’essence même de la création littéraire, l’invention allant jusqu’à l’expérience des limites. Peut-être sommes-nous transportés ainsi dans le cerveau de Joyce… à moins que nous ne soyons seulement en train de nous promener sur une plage.

Il est onze heures, Stephen doit aller au journal transmettre un article de M. Deasy puis aller au Ship à midi. En attendant, il imagine une visite à son oncle et sa tante, suite de pensées agrémentée d’allusions à Oscar Wilde, Verdi, Occam, Michelet… On en apprend ainsi un peu plus sur les jeunes années de Stephen (de Joyce ?) : qu’il était pieux, lisait des livres ésotériques et s’intéressait déjà aux « épiphanies », ces moments de langage précieux et révélateurs qui prendront plus tard de l’importance dans l’œuvre de Joyce. Oui, Stephen, c’est bien Joyce : il se souvient de son séjour à Paris, du boulevard Saint-Michel, d’une critique de Gautier par Veuillot : dans ce monde où tout est langage, l’errance éprouve les limites du sens et la pensée rêveuse devient un lieu de la vérité, de pure poésie.

« J’expulse de moi cette ombre infinie, forme humaine inéluctable, je la rappelle. Serait-elle mienne, forme de mes formes, si elle n’avait pas de fin ? Qui m’observe ici ? Qui lira jamais les mots que j’écris, et où ? Des signes sur une page blanche. Quelque part, pour quelqu’un, de ta voix la plus limpide. »

Bon, en attendant, après avoir observé un chien et des ramasseurs de coques, il faut aller se soulager derrière un rocher… avant d’aller retrouver les colocataires au pub, il est bientôt midi.

Avec ces trois premiers chapitres, on est rapidement lancé dans cette odyssée irlandaise de la langue poétique et d’une journée dublinienne. Se replonger dans le roman de Joyce, même dans une traduction différente de celles lues précédemment, c’est retrouver un ton et un style devenus étrangement familiers, ainsi que des héros attachants, parce qu’ils ne sont pas des héros et qu’ils sont comme nous, errants sur la mer dans la nef des fous du langage, portés par le vent créatif de l’auteur et leurs géniales incomplétudes.

James Joyce. Ulysse. Édition bilingue. Nouvelle traduction de Michel et Michela Gribinski. Éditions Les Belles Lettres 2026. ISBN 978-2-251-45918-9

Husserl dans une valise

Bruce Bégout. Le sauvetage. Fayard 2018

1938, Fribourg-en-Brisgau : le roman commence fort avec un prologue de quelques belles pages relatant la mort du philosophe Edmund Husserl.

Entre en scène le jeune franciscain Herman-Leo Van Breda d’Anvers, étudiant en philosophie à l’université de Louvain, qui arrive à Fribourg en pleine paranoïa hitlérienne : le thriller philosophique est lancé.

Errant en milieu hostile, le moine est à la recherche de la veuve d’Husserl, un nom déjà effacé par l’administration nazie. Van Breda veut continuer ses recherches philosophiques vers un doctorat et il a besoin de consulter les manuscrits du maître de la phénoménologie.

Bruce Bégout prend le temps de nous faire connaître son personnage principal et de décrire l’ambiance pré-apocalyptique qui l’environne ; sans lourdeur, il pose quelques bases philosophiques, nous expliquant par exemple ce qu’est l’épokhè, la réduction phénoménologique, une suspension du jugement difficile à mettre en œuvre dans le monde troublé de 1938.

Cette distanciation si difficile pour son héros dans ce contexte, Bégout la met en scène grâce à un humour discret qui vient donner une teinte claire à son récit et son style précis, offrant une description sarcastique de la bêtise nazie, effrayante aussi car dangereuse.

Dangereuse car Van Breda, porteur du projet d’une édition scientifique des inédits de Husserl, va devoir exfiltrer tous ses papiers à travers l’Allemagne en direction de la Belgique. La  « farce tragique » de la nazification du pays telle qu’elle est décrite dans ce roman est d’autant plus troublante qu’elle incite à faire des liens et des comparaisons avec les soubresauts fascisants contemporains : le talent de l’écrivain réussit à faire ressentir le danger à la lecture en l’actualisant.

La veuve d’Husserl sait en dire quelque chose : « Tous leurs discours sur la race et le sang ne sont que des bobards. La nation s’est laissé embobiner par des bobards ! » : une femme forte bien décidée à sauver l’héritage philosophique de son mari,  « Quarante mille feuillets qui couvrent une période de plus de cinquante années de recherche. »

Van Breda se sent tout d’abord submergé par la quantité (trois pages par jours pendant cinquante ans ! ) mais aussi par l’aspect de ces notes, rédigées… en sténo. Nul doute que, si Husserl avait vécu de nos jours, il aurait utilisé un dictaphone et un logiciel de transcription.

En toute utilité, il nous est rappelé avec Spinoza la nécessité de ne jamais renoncer, dans quelque état politique que ce soit, à son droit de raisonner et de juger ; et que, dans une société totalitaire, rien n’est vraiment possible sans la collaboration du plus grand nombre.

Le petit chat malade que soigne Van Breda dans sa cellule de moine semble être le signe de l’éternel retour du même, mais il permet à Bégout de rappeler qu’un être vivant vaut toujours plus qu’un concept, montrant aussi l’ambiguïté franciscaine, pour qui la connaissance ne vaut que si elle est inféodée à la foi en Dieu.

Néanmoins, Van Breda soigne le chat et se lance dans l’aventure dangereuse de sauver les écrits d’Husserl : non seulement en les transportant en Belgique, mais avec l’idée présente dès le début de créer des archives spécialisées. Il est l’Indiana Jones de la phénoménologie, on croirait presque l’entendre dire, devant les nazis : « Je hais ces gars-là ! »,  s’il n’était moine. Il devra se trouver des alliés, à commencer par Malvina Husserl et Eugène Fink, l’assistant du maître ; il lui faudra se méfier d’ennemis masqués, comme l’archevêque de Fribourg-en-Brisgau, une vraie enflure nazie, comme le précise plaisamment Bégout, et faire attention à l’espion Lehmann.

Bruce Bégout, qui n’est pas Steven Spielberg, nous raconte une histoire vraie : la science historique nous apprend que Von Breda réussira à sauver les écrits d’Husserl en les transportant d’abord à Berlin puis en Belgique par la valise diplomatique ; il dirigera ensuite les Archives-Husserl à Louvain, après avoir obtenu son doctorat et en ayant entraîné Eugène Fink dans l’aventure. Malvina Husserl séjournera à Louvain de 1939 à 1946, puis partira à l’âge de 86 ans aux États-Unis rejoindre ses enfants ; elle reviendra mourir à Fribourg-en-Brisgau en 1950 où elle est inhumée avec son mari.

Le roman donne brillamment vie à toute cette histoire, en donnant de la consistance à ses personnages, en posant quelques bases philosophiques à l’aventure et en donnant la possibilité à ses lecteur·ices d’y lire des leçons pour l’époque contemporaine ; il nous parle même de Saint-François, et, pendant l’espace de temps de la lecture, on se met à croire aux miracles.

Bruce Bégout. Le sauvetage. Fayard 2018

Herman Van Breda. Le sauvetage de l’héritage husserlien et la fondation des archives-Husserl. Éditions Allia 2018

Herman Van Breda. Le sauvetage de l'héritage husserlien et la fondation des archives-Husserl. Éditions Allia 2018

Le pont de Bon

François Bon. Autogéographie des ponts. Tiers Livre éditeur 2026

« L’autogéographie des ponts » de François Bon, c’est son autobiographie pontique. Se souvenant des passages, des traversées, dans son style fait d’ellipses et de ruptures syntaxiques, l’auteur esquisse le récit de fragments de vie manifestement chargés émotionnellement et culturellement.

Commençant par sa région natale, du côté de Saint-Michel-en-L’herm, continuant en Amérique ou en Asie, le projet d’écriture garde encore sa part d’incertitude : « Obscur ce qui vous pousse à cette tâche ingrate d’écrire, contre la mémoire, contre soi, dans ces frontières grises mais où les chemins sont d’eaux parce que le rêve les emprunte pour vous rejoindre. »

Lien, passage, dépaysement, frontière, surplomb, rencontre, jonction, transition, franchissement sont les mots du voyage. Comme chez Kafka : « … le fait de traverser un pont est un embrayeur de récit utilisé justement pour sa faculté d’autoriser une histoire qui devra bien s’écrire, puisqu’une fois énoncé qu’on emprunte un pont et le traverse, il faudra bien écrire ce qui de l’autre côté nous attendait… »

Le voyage se fait aussi en littérature avec Rabelais, Jack London, Simenon, Kafka, Lovecraft, Edgar Poe, Julien Gracq, Sei Shonagon et bien d’autres : François Bon est aussi un passeur émérite dans ce domaine.

Son projet d’autogéographie se précise petit à petit : « D’autres images sont là : les images sont autour de vous, latentes, elles se tiennent invisibles à distance, et tout le chemin d’écrire est ce piétinement de tambour qu’on instaure pour que lentement, mais sans le regarder, elles s’approchent et prennent consistance. »

Avec ces ponts traçant des liens dans l’espace, le livre devient lui-même un pont dans le temps sans que François Bon cède à l’image facile de la vie comme un pont. Néanmoins, toutes ces descriptions précises de lieux du passé, presque obsessionnelles, laissent penser que ce livre, comme on a pu le déceler dans d’autres ouvrages de François Bon, pourrait bien être hanté, discrètement, par l’idée de la mort. « … il faudra bien écrire ce qui de l’autre côté nous attendait… »

Mais, par l’écriture, François Bon pourrait bien être comme le maire de Beaugency qui, dans la belle histoire racontée par James Joyce, envoie son chat au diable pour pouvoir continuer à passer le pont. FB nous envoie ses livres, et on continue le chemin.

François Bon. Autogéographie des ponts. Tiers Livre Éditeur 2026. ISBN 9798196241406

Retour sur un triple meurtre

Jeanne Favret-Saada participait déjà au séminaire de Michel Foucault en 1972 ayant donné lieu à la publication du livre : « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » en 1973, un travail collectif auquel avaient participé Blandine Barret-Kriegel, Robert Castel et d’autres encore…

Favret-Saada revient sur cette aventure intellectuelle en se centrant sur le mémoire rédigé par Pierre Rivière, en prenant en compte les avancées de l’anthropologie moderne n’éludant pas l’histoire de la domination patriarcale, ainsi que l’étude généalogique de la famille Rivière.

Favret-Saada écarte vertement diverses interprétations se basant sur la théorie psychanalytique de la psychose en montrant les insuffisances des analyses du texte de Pierre Rivière, les méconnaissances de son contexte historique et sociologique et la non prise en compte de l’histoire familiale de l’individu parricide.

De même, elle réfute des critiques anthropologiques de « Moi, Pierre Rivière… » en montrant le manque de sérieux des sources utilisées par leurs auteurs, ainsi que le manque d’intérêt des érudits de l’époque envers les paysans du bocage. Favret-Saada montre aussi la légèreté des spécialistes de l’autobiographie dans leur critique du mémoire de Rivière et indique la seule méthode possible, celle du commentaire historique, qui permet de mettre en avant les spécificités de l’écrit de Rivière : qualités de l’écriture malgré l’ignorance de l’orthographe et des règles de grammaire et de présentation, contexte de la rédaction.

Cela amène Favret-Saada à proposer une nouvelle transcription du texte de Pierre Rivière différente de celle de 1973, la prise en compte du contexte scolaire de l’époque permettant d’éviter certaines erreurs d’interprétation.

Elle montre ainsi que Rivière suit dans sa rédaction une règle stricte de progression du drame familial, qu’il fait un lien de cause à effet entre l’histoire de ses parents et son action meurtrière, et qu’il laisse dans l’ombre des questions qui pourraient expliquer son geste.

Favret-Saada s’attache donc à reprendre le récit de ce triple meurtre en le resituant dans le contexte institutionnel de l’époque et dans l’histoire des droits et devoirs des époux, pour en faire un commentaire systématique et explicatif mettant en évidence combien le couple marital Rivière était hors norme, marqué par la fureur destructrice de la mère, la passivité mortifère du père et un environnement juridique peu fiable, l’ensemble aboutissant à « l’effondrement de la puissance maritale ».  

Pour finir, Jeanne Favret-Saada rappelle le contexte juridique matrimonial en œuvre à l’époque depuis le XIIe siècle : « l’injonction faite à tous les citoyens d’avoir à épouser afin de perpétuer l’état de société et d’assurer la puissance de l’état ; le mariage conçu comme la libre adhésion de deux êtres foncièrement inégaux à un contrat civil qui, contrairement à tous les autres, serait irrévocable ; et des droits et devoirs résolument asymétriques pour chacun des époux. »

Cela implique une impossibilité d’envisager des liens nouveaux entre les sexes, l’inféodation à des normes sociales, culturelles, juridiques, économiques auxquelles Victoire Rivière a dès le départ, juste après ses noces, refusé de se soumettre : un refus précoce, radical et persistant auquel répondra l’incapacité du père à se faire respecter, une situation discordante et exceptionnelle que Jeanne Favret-Saada ne peut dissocier de la politique du genre pratiquée dans ce milieu social à cette époque. L’anthropologue restitue donc ce drame dans une époque radicalement patriarcale comme étant une tragédie de l’inégalité de genre : elle montre l’aspect masculiniste des discours et de l’action meurtrière de Pierre Rivière, et donne une dimension de révolte contre les abus du patriarcat aux comportements furieux de Victoire Rivière, une révolte contre « l’ordre normal des choses ».

Jeanne Favret-Saada nous offre ainsi en 2026 un livre passionnant et étonnant, revenant sur un travail collectif publié 53 ans auparavant, défendant ce travail en démontant fermement les critiques qui avaient été faites à son sujet, et, par une analyse serrée du mémoire de Pierre Rivière. le resituant dans son époque, en arrive à des conclusions jusqu’à présent contre-intuitives, inattendues et convaincantes.

Jeanne Favret-Saada. L’impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835. nrf Gallimard 2026. ISBN 978-2-07-312203-2

Michel Foucault & al. Moi, Pierre Rivière. Gallimard Folio Histoire

Ce qui le brûle

Avec une belle délicatesse d’écriture, Jean-Pierre Suaudeau nous permet d’accompagner Pétrarque se réfugiant à Fontaine-de-Vaucluse en septembre 1337, à l’arrivée d’une course à cheval lui ayant donné l’occasion de quitter l’enfer du Palais des papes à Avignon.

Qu’est-ce qui a bien pu pousser cet homme de qualités reconnues à venir se terrer dans cette maison cachée à l’intérieur d’une boucle de la Sorgue, à quelques centaines de mètres du gouffre de la fontaine de Vaucluse ?

Dans la grâce et l’harmonie, Suaudeau évoque la rencontre de Pétrarque avec Laure, le long des murs de l’église Sainte-Claire, vision dont on sait qu’elle deviendra le motif du Canzoniere et la principale source d’énergie pour l’écriture de son chef-d’œuvre.

Le style de Jean-Pierre Suaudeau s’emballe sans ponctuation lors d’une description vivante de l’agitation des rues d’Avignon autour du palais ; il devient plus classique et lyrique pour décrire la source, les actes de l’amour ou ses propres engagements dans l’écriture.

L’auteur nous fait partager son lien personnel avec Pétrarque et Fontaine-de-Vaucluse, ce lieu étant devenu pour lui l’espace de sa propre écriture : lui aussi cherche ce qui le brûle, explore ce « sentiment d’être là comme au cœur du sacré, au plus près de la présence ». On n’est pas ici dans le lieu commun de l’écriture comme refuge, plutôt dans la recherche de ce à quoi le langage peut donner une forme, l’absolu de la création littéraire qui vient sublimer l’amour, contenir la révolte, soutenir la solitude, donner sens au monde.

Nous cherchons nous aussi ce qui nous brûle à la lecture de Pétrarque et nous a entraînés à notre tour à venir plus d’une fois sur les bords de la Sorgue : Suaudeau, avec subtilité, nous en offre quelques indices, quelques traces, et cela suffit à notre bonheur de lecture.
 
Jean-Pierre Suaudeau. Courir à ce qui me brûle. Pétrarque à Vaucluse. Éditions Joca Séria 2025. ISBN 978-2-84809-395-6

La Sorgue à Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
La Sorgue à Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Montée vers la source. Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025
Montée vers la source. Fontaine-de-Vaucluse. Mai 2025

Ulysse bilingue

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Arrivage du jour : à la veille du Bloomsday est arrivée une nouvelle édition somptueuse de « Ulysse » de James Joyce par les Éditions Les Belles Lettres, dans un beau bleu faisant ressembler le volume à l’édition originale parisienne de 1922. L’édition est bilingue, traduite par Michel et Michela Gribinski, avec une postface de John Cowper Powys.

«Think you’re escaping and run into yourself. Longest way round is the shortest way home »

« On croit s’enfuir et on donne dans soi-même la tête la première. Le plus long voyage n’est jamais qu’un raccourci pour chez soi.» 

Leopold Bloom

La citation en quatrième de couverture nous invite à une expérience de lecture exceptionnelle, qu’on a pu déjà fréquenter dans d’autres éditions. « Ulysse » fait partie de ces livres qu’on lit tout le temps après l’avoir dévoré une première fois ; il est ainsi en compagnie de la « Divine Comédie » de Dante, de « Á la recherche du temps perdu » de Proust, des « Vagues » de Virginia Woolf, de la poésie d’Hölderlin…, parmi les œuvres vers lesquelles on revient régulièrement tout au long d’une vie de lecture et qu’on redécouvre avec des émotions anciennes et nouvelles.

C’est parti donc, dans la tour Martello :

« Stately, plump Buck Mulligan came from the stairhead, bearing a bowl of lather on wich a mirror and a razor lay crossed. »

Ah non, pardon ! :

« Digne et bien en chair, Buck Mulligan émergeait du palier supérieur. Il portait un bol de mousse, avec dessus, en croix, un miroir et un rasoir. »

L’été sera magnifique.

Anne Sexton, sentinelle du verbe

Anne Sexton. Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu. Éditions des femmes 2026

Ce livre est un recueil de poèmes posthumes (1976-1978) d’Anne Sexton (1928-1974), quatrième volume parmi ceux qui lui sont consacrés par la traductrice Sabine Huynh et les Éditions des femmes-Antoinette Fouque.

On aime y retrouver l’élégance de son ironie, souvent retournée vers elle-même, venant à peine masquer le désespoir mais n’atténuant pas la révolte. La famille, la religion, le patriarcat sont les cibles, mais sans haine : c’est plutôt du côté de la désespérance jusqu’à l’hallucination qu’il faut chercher les teintes de cette poésie de combat sans défaitisme.

Cela passe par la revendication des besoins du corps et de pouvoir user d’une langue poétique libre, celle d’une sentinelle du verbe et de la raison fragile scrutant le feu sombre.
Le langage du désir féminin viendrait buter contre la violence patriarcale s’il n’était porté par les forces créatrices de la pulsion poétique, par le don de l’agencement lumineux des mots.

Dans son bestiaire, Anne Sexton écrit le plus long poème à propos du cancrelat, mais elle peut néanmoins éloigner la peur en compagnie du cheval. L’écriture lui permet de ne pas répondre à l’agressivité par la violence, sinon de la transposer dans les mots avec ce regard si particulier, comme celui que l’on voit sur les photographies qui laissent penser qu’elle a les yeux de deux couleurs différentes, pour un regard poétique scrutant son époque en relief.

Comme nous en prévient le titre de l’ouvrage, la poésie d’Anne Sexton s’appuie sur une forme d’urgence de l’écriture : urgence à dire, à se révolter, à penser malgré les obstacles et le risque de la déraison, dernier refuge de l’esprit blessé et fragilisé par la violence du monde. Ce style implique une sorte d’urgence dans la lecture.

Florence 1925

Vasco Pratolini. Chronique des pauvres amants. Albin Michel

Vasco Pratolini est un écrivain florentin né en 1913, mort en 1977. Il publie  « Chronique des pauvres amants » en 1947 : le livre rencontrera le succès et sera très vite traduit dans de nombreuses langues ; souvent considéré comme son chef-d’œuvre, il sera adapté au cinéma en 1954, comme plusieurs de ses autres livres.

On entre dans la chronique d’une petite rue étroite de Florence, la Via del Corno, située à l’Est et à l’arrière du Palazzo Vecchio ; mais aussi dans la chronique d’une époque, en 1925 et 1926 sous le régime fasciste.

On est tout de suite plongé dans la vie du quartier en faisant connaissance avec quelques uns des nombreux personnages du roman : le charbonnier Nesi, Oreste le coiffeur, le maréchal-ferrant surnommé  « Maciste » , le brigadier de police, le représentant de commerce, Staderini le cordonnier qui s’occupe des semelles des prostituées, Hugo, Giulio le voleur et ébéniste et sa femme Luisa, Maria, Beppino, les fascistes Carlino et Osvaldo…

On fait connaissance avec Milena Bellini, 17 ans, qui vient de se marier et s’apprête à quitter la rue ; Aurora Cecchi, fille du balayeur ; la jeune Clara Lucatelli fille du terrassier et amoureuse de Beppino ; Bianca Quagliotti, fille d’un confiseur ambulant, amoureuse de Mario le typographe du quartier Santa Croce. Les quatre amies ont été surnommée les  « Anges gardiens  » par  « Madame », un personnage infirme et mystérieux qui ne quitte pas son appartement du numéro 2.

« La vie est une prison un peu spéciale ; plus on est pauvre et moins l’on a de mètres carrés à sa disposition. L’important est de garder en soi un équilibre qui fasse le monde grand comme le ciel.  »

Dans un style précis de romancier classique, Pratolini déploie une narration s’attachant à décrire la vie des habitants du quartier, les travaux artisanaux, la présence des animaux (chats, chevaux…), les amours et les haines dans un contexte politique qui a des répercussions sur les personnages ;  le livre se concentre sur ce qui se passe autour de la Via del Corno et sur le destin des acteurs du récit en lien avec leur passé, sur les rapports dominants-dominés : des hommes sur les femmes, de certaines femmes sur certains hommes, des riches sur les pauvres, des fascistes sur le peuple.

Le romancier sait distribuer les temps forts, on y trouve une  « semaine fatidique » et une  « nuit de l’apocalypse » qui entraîne, au milieu du volume, le récit dans le registre du roman d’aventures.

Le dimanche matin, la Via del Corno se réveille doucement, ses habitants apparaissent aux fenêtres et sur le pas des portes : d’abord les femmes qui vont à la messe et celles qui font des gâteaux, puis les hommes pour étriller les chevaux. On lit en public les lettres privées, et Pratolini en profite pour persister dans son utilisation habile et originale des dialogues. Dans cet univers où les fascistes sont capables de citer Dante, les relations restent empreintes d’humanité, même dans les conflits.

« Les Anges gardiens reviennent les uns après les autres ; on voit bien que la Via del Corno est le paradis ! — Ou l’enfer, lui a répondu sa femme Fidalma… »

Cette lecture offre une comédie peut-être pas divine, mais de grande qualité, vivante et humaine, la comédie d’une rue capable de devenir l’espace du pardon.

Vasco Pratolini. Chronique des pauvres amants. Bibliothèque Albin Michel 1988. ISBN 2-226-03380-7

Florence en enfer

Marco Vichi. Mort à Florence.

Voilà un roman policier qui, dans sa première partie, prend le temps de flâner et de tergiverser. Avec son commissaire fatigué, on se promène dans la forêt, sur les collines du Chianti, dans les restaurants de Florence, dans les bureaux de l’hôtel de police, à la terrasse des cafés ou à préparer des spaghettis dans la cuisine du policier…

Marco Vichi procrastine, et cela donne un style d’écriture original et de qualité qui culmine une première fois dans les pages 168 à 171 de l’édition 10/18, dans quelques paragraphes à la beauté stupéfiante et poignante, nous parlant de la guerre sous la protection de Gabrielle d’Annunzio et de la mère morte du commissaire.

Les souvenirs de la guerre et du fascisme viennent hanter les insomnies du personnage principal et le récit se déroule en novembre 1966, à la veille des grandes inondations qui ont saccagé Florence : le fleuve Arno devient de plus en plus menaçant au fur et à mesure du déploiement de la narration, qui se déchaîne avec la grande inondation, exactement à la mi-temps du récit.

La ville de Dante devient l’Enfer de Dante, l’Arno devient Achéron, Styx et Phlégéton, ce qui permet à Marco Vichi de hausser encore le niveau de son art du récit et de la description, à la mesure de celui du fleuve. On est bien en enfer, mais c’est celui du polar noir ; la forêt obscure est celle des passions sombres des hommes, qui ne laisseront pas de rescapé·es.

Néanmoins, on s’amuse à lire, au milieu du livre, à un moment crucial de l’intrigue : « Une minute plus tard, il ronflait comme un sonneur », en se demandant ce que cela peut donner dans la langue originale…

Quelques jours après, on verra les jeunes florentins faire la chaîne humaine en chantant Bella Ciao pour tenter de sauver les livres de la bibliothèque nationale de Florence : le purgatoire ?

I, Sailko, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Christine notre héroïne


Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. 1401-1402

« Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose » de Christine de Pizan (1364-1440) rend compte de la première querelle de l’histoire littéraire française (1401-1402) : c’est un ouvrage fabuleux, constitué seulement de quelques lettres, rassemblées par celle qu’on peut considérer comme la première femme de lettres et intellectuelle en langue française, sur un sujet extrêmement audacieux à l’époque : la défense de la dignité des femmes.

Dans cette édition savante, ces lettres n’occupent qu’une soixantaine de pages parmi les 375 qui constituent l’ouvrage qui contient notamment une étonnante analyse linguistique et un appareil critique complet. Rédigées dans une langue française non encore stabilisée (le moyen français), elles sont adressées à quelques figures savantes de l’époque : à la reine de France Isabelle de Bavière, à l’homme de lettres Guillaume de Tignonville, à l’humaniste Gontier Col secrétaire du roi, à l’humaniste et écrivain Jean de Montreuil. La querelle, d’abord destinée à rester privée, verra ensuite le chancelier de l’université de Paris Jean Gerson soutenir Christine de Pizan.
Christine, qui écrira quatre ans plus tard La Cité des Dames, est agacée par la manière dont les femmes sont traitées dans la littérature, et notamment dans la deuxième partie du Roman de la Rose rédigée par Jean de Meung (1240-1305), dont elle dénonce la misogynie et l’indignité de l’obscénité. Il fallait du courage pour s’attaquer ainsi à ce qui était déjà un monument de la littérature à ce moment-là.

Christine (notre héroïne on l’aura compris) ne lâche rien et s’attaque à un impensé de son époque, le terme misogynie n’existant pas au début du XVe siècle. Mettant en évidence l’oppression des femmes, elle devra subir la condescendance et le mépris masculin de ses adversaires, qui dénoncent sa prétendue arrogance et sont incapables de la considérer autrement que selon les canons de l’époque, c’est-à-dire une femme forcément irrationnelle et irréfléchie. On relève que l’introduction de cette édition Garnier 2016 par Andrea Valentini fait à ce sujet une référence à une autre héroïne de la littérature, Virginia Woolf (p. 128) ainsi qu’à Donna Haraway et son manifeste cyborg : un bal des héroïnes…

Christine qui se présente à Isabelle de Bavière comme :  « moy, simple et ignorant entre les femmes » affirme néanmoins  « soutenir par deffences véritables… l’honneur et [la] louange des femmes » : son humilité ne l’empêche pas d’imposer audacieusement ses idées. Elle ose donc dire que Le Roman de la Rose de Jean de Meun ne mérite pas les louanges qui lui sont attribués, et trouve même cette œuvre  « oyseuse », c’est-à-dire futile et vaine. Même si elle concède quelques beautés formelles à l’œuvre de Jean de Meun, elle n’en dénonce pas moins la honte de ses propos misogynes et de ses atteintes à la dignité des femmes, ainsi que l’égoïsme masculin dont elle choisit l’exemple : « en la guerre amoureuse vaut mieux décevoir que deceus estre » ; admettant l’art de l’écrivain, elle invite néanmoins à fuir « les malices couvertes soulz ombre de bien et de vertu ».
Elle répond avec force à l’insultant et suffisant Gontier Col par une épître pleine d’ironie, le renvoyant à son arrogance et sa condescendance vulgaires, préférant argumenter avec intelligence. Elle ne lâche rien et répond point par point à la pédanterie, finissant, peut-être involontairement, par ridiculiser son interlocuteur. Elle l’assomme même en l’invitant à décrire l’enfer et le paradis plutôt que de tenter de parler de théologie, en citant Dante « en lengue florentine souverainement dicté… [au] propos mieux fondé… cent fois mieux composé » que le texte de Jean de Meun.
Évidemment, le moyen français, cela n’est pas facile à lire de nos jours pour les non-spécialistes : mais ces textes courts valent grandement l’effort qu’ils demandent et, on l’a dit, ils sont bien entourés par un appareil critique complet dans cette édition.

À la charnière du XIVe et du XVe siècle, une femme courageuse et intelligente, pourtant accablée par le sort, s’est donné les moyens de devenir une autrice et intellectuelle dénonçant l’hubris millénaire de la domination masculine en développant une œuvre réflexive et poétique apportant des fondations solides à une langue française encore fragile à ce moment-là : notre héroïne, vous dis-je…

Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. Édition d’Andrea Valentini. Classiques Jaunes, Lettres médiévales. Garnier Flammarion 2016

Christine de Pisan offrant ses Épîtres du Débat sur le Roman de la Rose à la reine de France Isabeau de Bavière. British Library, Public domain, via Wikimedia Commons