Lamartine – Graziella

Lamartine – Graziella

Lire ou relire Graziella de nos jours, c’est pouvoir modifier les préjugés que l’on pouvait concevoir à propos de la poésie de Lamartine, et éprouver un plaisir non-coupable d’apprécier cette littérature à propos de laquelle on lit parfois qu’elle est désuète, comme si la notion de progrès pouvait avoir une valeur en littérature.

Ce roman de 1849 contient le meilleur de la production romantique : grâce de l’écriture, belles descriptions de paysages et des êtres, psychologie précise des jeunes personnages, hommages à la littérature du passé… La délicatesse et la finesse du style de Lamartine conviennent parfaitement à ce roman d’apprentissage et d’amours tragiques, ainsi qu’à la découverte du golfe de Naples et de ces îles ; l’auteur s’y fait presque ethnologue en décrivant la vie des pêcheurs et ne manque pas de se faire historien pour évoquer la situation politique de l’Italie et de la France. Il peut ainsi rappeler quelles pouvaient être les aspirations d’une certaine jeunesse de l’époque et comment elles pouvaient être mises à l’épreuve dans l’expérience du voyage.

Le thème de la confusion de l’identité sexuelle apparaît au début du roman, avant même le déploiement de l’intrigue, mais il n’a pas d’écho ensuite, sauf celui de la scène de la robe française vers la fin du roman : on peut donc se demander qu’elle est sa fonction dans la narration. Peut-être faut-il le relier à d’autres thèmes susceptibles de faire signe dans l’économie générale du roman, comme présomptions du désastre à venir : l’évocation de la vie tragique de l’auteur de la Jérusalem délivrée, Le Tasse, qui atteindra les limites de la folie ; le récit somptueux de la tempête avant d’aborder l’île de Procida ; la vision nocturne et furtive des feux du Vésuve ; l’opposition entre les passions du cœur et celles de l’esprit en lien avec le livre de Tacite que le héros a pu sauver de l’orage…

Confusion des sentiments, éruption du sentiment amoureux, tempête dans les crânes : vers la fin, le roman déploie l’hubris romantique et scelle le règne du point d’exclamation. Vive la littérature…

Graziella, par Horace Vernet, vers 1836. Musée des Beaux-Arts de Lille
Graziella, par Horace Vernet, vers 1836. Musée des Beaux-Arts de Lille

Rien que les heures – P. Ménard

D’abord, c’est Virginia Woolf qui nous parle de petits miracles quotidiens, d’illuminations. On s’attend donc à des épiphanies joyciennes et c’est Perec qui semble mener la danse, à moins que Benjamin et ses passages ne soient présents.

Mais non, c’est Ménard, qui nous mène, c’est magique, dans le roman de la ménagerie humaine. On retrouve sa voix dans ces vignettes situées, cette musicalité bienveillante et sensuelle que l’on peut entendre dans ses interventions sonores et visuelles sur l’Internet.

Une voix qui se met ici au service d’une humanité dispersée, mais dont tous les éléments semblent reliés entre eux dans le temps et l’espace. Chaque paragraphe esquisse la description d’une situation dans laquelle chaque geste devient un poème, une tendance à l’abstraction apparaît.

Ce qui lie toutes ces voix, c’est le langage poétique de Pierre Ménard, c’est la musique des mots. En ces temps troublés durant lesquels la langue ne fait plus que séparer, les paragraphes viennent ici relier, réunir, rassembler et faire se ressembler des vies parsemées.

Les évènements, les fragments d’existences décrits dans ces morceaux de textes semblent témoins des hasards des destinées, ce qui contraste avec le dispositif très précis de chaque début de chapitre, de chaque heure : sous l’indication de l’heure, on trouve des points dans l’espace qui ressemblent à un signe du langage Braille ou à des constellations d’étoiles, des points qui pourraient bien être une représentation abstraite et européocentrée des lieux du chapitre, suivis par les coordonnées géographiques d’un lieu parisien, puis par la nomination des lieux et du temps de chaque fragment à suivre.

Dans cette forme, chaque geste, regard ou moment a son importance ; chaque fragment de vie est un signe, chaque rire et toutes les angoisses ont une signification, sont des éléments microscopiques essentiels pour l’ensemble.

« Le soleil se lève, puis se couche, dit-il en levant les mains vers le ciel. Vivre en liberté, se promener, s’aventurer et suivre ses caprices. Les fleuves coulent vers la mer, mais rien ne rassasie l’œil ni ne comble l’oreille. Ce qui a été se répète, ce qui se fait sera refait. Sous le soleil, il n’y a rien de nouveau. Les souvenirs d’autrefois s’effacent, et ceux du futur disparaîtront de la mémoire des générations à venir. »

Dans ce monde poétique, un orage, une cérémonie, une inquiétude sont des unités infinitésimales qui ont la puissance de dessiner la condition humaine, du moins d’en proposer une approche prudente par le langage dans un texte qui met en avant ce qui devrait toujours être évident, le fait que par-delà le temps et l’espace, nous nous ressemblons tous.

Des citations viennent parfois troubler la forme des chapitres : avec Walter Benjamin, Cesare Pavese, James Joyce, Bernard-Marie Koltès, elles aussi nous parlent du temps et des êtres, et témoignent du pouvoir de la littérature, celui d’affirmer que rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Chaque paragraphe, chaque fragment est porteur de son propre suspense, est comme le début d’une histoire dont la suite demanderait à être imaginée, si elle n’était déjà contenue dans l’ensemble, dans le grand mouvement de la langue et des êtres.

L’objet est petit (format 11 × 17) mais c’est un grand livre. Il nous transporte dans le temps et l’espace, nous mène à percevoir nos fragilités, nos vulnérabilités comme étant notre bien commun. C’est un livre qui prend soin de nous, il faut prendre soin de lui, bien lire et relire ce texte qui se termine par le mot extraordinaire.


Quatrième de couverture :
« Au même instant, dans différents endroits du monde, 146 pays et 396 villes, le temps s’arrête, en alerte. La succession des scènes qui surgissent des situations qui apparaissent dans le désordre comme autant d’épiphanies, forme une constellation d’instants suspendus, d’arrêts sur image. La juxtaposition de ces multiples strates du récit permet d’explorer simultanément différents points de vue dans une expérience polyphonique. Un lent cheminement qui révèle, de la veille au lendemain. Le trait d’union reliant l’espace dans le temps, l’épreuve d’une présence au monde. Un monde où trouver sa place, où il y a lieu d’être. Ce récit n’est pas une invitation au voyage, mais une tentative de capturer l’ubiquité et la simultanéité des expériences humaines à travers le globe. Une traversée immobile qui nous relie aux autres et à nous-même. »


Pierre Ménard. Rien que les heures. Éditions JOU 2026. ISBN 9782492628139. 207 pages

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Czech-2013-Prague-Astronomical_clock_face.jpg
Andrew Shiva / Wikipedia

Ragionamenti di Palazzo Vecchio

« Tout doit avoir une signification »

À Florence où il est mort, Giorgio Vasari reste très présent : en tant qu’architecte de la Galerie des Offices ou du tombeau de Michel-Ange à Santa Croce, en tant que peintre des intérieurs du Palazzo Vecchio ou de la coupole de Santa Maria del Fiore, pour ne donner que ces exemples. En tant qu’écrivain, il a quasiment inventé l’histoire de l’art avec « Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes » en 1550.

Cosme 1er de Médicis s’installe dans le Palazzo Vecchio, siège du gouvernement civil, en 1540. Vasari arrive dans le vieux palais communal en 1554 : il travaillera pendant près de vingt ans dans l’édifice qui a vu passer Dante, Machiavel et Savonarole.

Dans les « Entretiens du Palazzo Vecchio », Vasari explique ses conceptions de la restauration du palais, dans laquelle il va mettre en valeur ses talents d’architecte, de peintre… et d’écrivain. Il concentre ses explications sur les fresques et les tableaux dont il a orné les lieux principaux du palais et fait de son récit un document exceptionnel pour l’histoire de l’art.

Pour lui, « la poésie et la peinture, telles deux sœurs, parlent le même langage ». Il commence par le Quartiere degli Elementi avec des allégories à la gloire des Médicis, puis continue par le Quartiere di Leone avec des portraits et évènements historiques en faisant correspondre les dieux et les hommes, le haut et le bas : on s’amuse d’observer que l’appartement de Cosme 1er en bas correspond à la salle de Jupiter en haut, que ne ferait-on pas pour légitimer le pouvoir…

La pièce maîtresse de tout ce travail est bien sûr le Salon des Cinq Cents, couvert d’hommages aux Médicis et célébrant Florence, représentant les guerres de Pise et de Sienne et mettant en évidence le pouvoir absolu de Cosme.

Vasari écrit un dialogue pour expliquer et faire connaître ses créations, un dialogue avec le jeune prince Francesco, fils de Cosme ; une promenade suivant le plan du palais. Souvent embarrassé par son rôle de courtisan, il essaie néanmoins de témoigner précisément de sa démarche artistique : il le fait plus sous la forme de chroniques, moins sous celle d’histoire objective ; son travail de peintre et de chroniqueur relève plus du pointillisme anecdotique que d’une chronologie holistique.

Francesco retrouve Giorgio désœuvré, errant dans les salles du palais un jour de forte chaleur : c’est l’occasion pour le maître, qui trouve dans le prince un miroir pour son discours, d’expliquer ses œuvres. Il le fait de manière plaisante, mettant dans la bouche du fils de Cosme 1er de quoi faire l’éloge de son travail, mais aussi en nous apprenant beaucoup sur l’histoire du palais, de Florence, de la Toscane et sur ses travaux d’architecte et de peintre du Palazzo, comment il a pu « adapter, en y mettant le temps, les pièces du palais primitif, à la beauté de la manière moderne ».
Giorgio se fait herméneute de ses créations, interprète des symboles et allégories, éclaircissant les significations et devenant philosophe et moraliste pour son jeune auditeur qui dit : « Plus on regarde, plus il y a de choses à voir. »

Par exemple, lors du quatrième entretien, Vasari décrit en détails des tableaux représentant Cérès, fille de Saturne et d’Ops, ainsi que Aréthuse et Électre et d’autres divinités latines et leurs correspondances grecques : il précise les personnages, leurs attitudes, leurs liens et leurs histoires, la fonction des objets qu’ils manipulent. Dans un second temps, il indique les significations de ces représentations, leur caractère allégorique, les morales qui en découlent, et ne manque pas de relier ces leçons aux actions des Médicis, réécrivant l’histoire toscane à la gloire de ceux-ci.

Plus loin, il devient un conteur émouvant lorsqu’il déploie le récit saisissant de la bataille de Ravenne, précisant les dégâts sur les corps fait par un assaut d’infanterie ou une canonnade, réveillant les souvenirs historiques de Francesco : « À la terrible cruauté de la mort s’alliait le pitoyable spectacle des corps lacérés et déchiquetés. », et quand Vasari conte le siège de la forteresse de San Leo, on se croirait presque dans un roman d’aventures.

Le texte de Vasari, très bien accompagné par l’introduction et les notes du traducteur Roland Le Mollé, donne un bel exemple de ce que pouvait être la vie artistique d’un surdoué humaniste du XVIe siècle florentin, capable de déployer, grâce à ses dons et une capacité de travail hors normes, une créativité étonnante dans des domaines aussi variés que la peinture, l’architecture, l’écriture, l’urbanisme, l’organisation de grandes manifestations festives…

Un sacré guide touristique, ce Giorgio, et un vrai génie : quand on ira à Florence, au Palazzo Vecchio, dans la salle de la déesse Ops, on pourra grâce à ses Entretiens rechercher la cornemuse (zampogna) que le mois d’Avril porte à la bouche, ou bien tenter de repérer, dans la salle de Giovanni, où se trouvent Pietro Bembo, l’Arioste et l’Arétin poète ; à moins qu’on ne découvre plus loin la chimère de Bellérophon…

Ragionamenti di Palazzo Vecchio (Entretiens du Palazzo Vecchio ; Florence, 1588) – Giorgio Vasari (1511-1574) – Éditions Les Belles Lettres 2007 – Traduction, introduction et notes de Roland Le Mollé. Notre recension doit beaucoup à la somptueuse introduction rédigée par Roland Le Mollé, car elle permet une compréhension fine du texte de Vasari.

Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari (1511-1574) – Attributed to Jacopo Zucchi, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari, Public domain, via Wikimedia Commons
Giorgio Vasari – Six poètes toscans 1544 – De gauche à droite : Cristoforo Landino, Marsilio Ficino, Francesco Petrarca, Giovanni Boccaccio, Dante Alighieri, and Guido Cavalcanti.

Forêt des Landes : un oxymore ?

Marc Large. La folle histoire de Félix Arnaudin. Passiflore Éditions 2019

Félix Arnaudin est bien connu de tous les folkeux et musiciens Trad du Sud-Ouest, tant ils ont puisé dans ses collectages de musiques, chants et danses de la Grande Lande. L’ethnologie et la photographie doivent aussi beaucoup à cet arpenteur infatigable de ces grandes étendues de sable condamnées à disparaître avec les plantations de pins de Napoléon III.

Beaucoup lui doivent reconnaissance : Marc Large a la bonne idée de nous entraîner dans une course un peu folle à travers les landes sous la forme d’un roman biographique, dans lequel son style semble enfourcher des échasses et, porté par le grand vent du sud-ouest, se déploie dans un espace grandement ouvert, poétique et politique.

Le regard toujours porté au loin, vers l’horizon où terre et ciel se confondent, Arnaudin se révèle très tôt doué pour le dessin et l’écriture, et découvre un outil qui va lui permettre de « sauver » la mémoire de son pays disparaissant : la photographie.

L’homme ne tient pas en place, jamais là où on l’attend, ce qui ne lui rendra pas la vie facile. Il ne répond pas aux attentes de son milieu familial, vit en marge de son milieu social et s’engage pour la vie dans un projet scientifique et artistique de sauvegarde qui le mènera aux confins de la folie et à la gloire… posthume.

Le livre de Marc Large rend un bel hommage à ce personnage devenu presque légendaire dans le Sud-ouest ; il nous remet en mémoire « l’invention » des Landes telles qu’on les connaît aujourd’hui, une gigantesque et douloureuse transformation du paysage par le capitalisme triomphant du XIXe siècle.

Marc Large. La folle histoire de Félix Arnaudin. Passiflore Éditions 2019

Forêt des Landes. Photo © sonneur

Vue sur l’Arno

Avec vue sur l'Arno, de E. M. Forster
Avec vue sur l’Arno, de E. M. Forster

Après avoir rappelé que ce roman (1908) d’Edward Morgan Forster (1879-1970) a fait l’objet d’une adaptation célèbre au cinéma – « Chambre avec vue » de James Ivory en 1985 – on lira ce roman pour lui-même, car on n’a pas vu le film.

Le ton est empreint de légèreté et d’humour alors qu’il aborde des thèmes sérieux : les rapports hommes-femmes, la domination masculine et de classe, la liberté face aux conventions sociales, l’altérité. L’anecdote qui sert d’embrayeur est donnée dès la première phrase ; les aléas du récit se déploient dans la société rigide du début du XXe siècle : le ton ironique rend plaisant ce qui pourrait être convenu, et l’art de l’écrivain rend universels et intemporels les conflits.

Le terme « Anglais », dans le vocabulaire florentin, allait devenir au milieu du XXe siècle un terme générique pour désigner les étrangers, tant les Britanniques ont longtemps été nombreux à fréquenter la ville de Dante. Un « cimiteri inglesi » accueille toujours la tombe de la poétesse Elizabeth Barret Browning à l’est de la ville.

Dans ce milieu guindé, l’échange sans contrepartie, le don initial non intéressé suscite la méfiance et une réponse alimentée par les préjugés de classe. Dans ce monde de la domination masculine et économique, les femmes sont logiquement sur la défensive et les hommes sont au mieux maladroits. Cela n’empêche pas Forster de placer une comparaison entre rangée d’anglais et rangée de carafes qui amène un humour bienvenu dans ce texte.

Ces dames partent donc à la dérive, se dirigeant vers Santa Croce, mais arrivant devant l’Hôpital des Innocents : « Et soudain, avec une brusquerie exquise, l’Italie apparut. Debout sur la place de l’Annunziata la jeune fille apercevait dans leur vivante terra-cotta les divins bébés dont aucune reproduction à bon marché n’a jamais pu rassir le charme. Ils étaient là, leurs jambes radieuses jaillissant des robes de charité, leurs vigoureux bras blancs dressés sur des cercles célestes. » Des bébés pour ces dames alors que celles-ci se sont égarées, Forster ne manque pas d’ironie…

Dans Santa Croce devant les Giotto, Lucy fait sa première vraie rencontre avec le fils Emerson, rencontre un peu gâchée par les conventions. Il est significatif que ce soit dans l’art (en l’occurrence, la musique et le piano) que Lucy cesse d’être respectueuse, condescendante, se libère des rigidités de son milieu : elle est dans la bonne ville pour se poser la bonne question : « Pourquoi les dames font-elles si peu de ce qui est grand ? ».

« À l’instant même où elle l’aperçu, il devint flou. » : la deuxième rencontre de Lucy et de Georges, près de la Loggia de la Plazza Signoria, est pour le moins troublée, puisqu’ils sont témoins d’un meurtre. Elle aboutit néanmoins à l’expression de l’envie de vivre malgré l’espace restreint laissé par les conventions sociales. Un espace contradictoire, qu’on voudrait plus grand, mais qui amène l’angoisse lorsqu’il laisse un peu de liberté, et la culpabilité au moindre écart.

Forster s’amuse dans une mise en abyme de son propre récit lorsqu’il met en scène la romancière Miss Lavish : « Je ne vous ai, naturellement, qu’ébauché les grandes lignes. Il y aura pas mal de couleur locale, avec des descriptions de Florence et des environs, et je compte introduire aussi quelques personnages humoristiques. D’ailleurs je vous avertis par avance, je compte me montrer impitoyable pour les touristes britanniques. » Il met cela en œuvre dans le récit de l’excursion vers les hauteurs de Fiesole : nos touristes anglais font les frais de l’implacable ironie de Forster, qui rend révoltants l’idéologie religieuse et le mépris de classe. Seule la beauté du paysage, la vue sur Florence, sauve la situation, et permet à Georges d’embrasser Lucy…

La nature, les beautés de l’art sont des refuges ; « Les vraies menaces naissent dans le salon. » Conséquemment, on ne s’étonne guère que, à peine rentrée au pays, à l’heure du thé, Lucy accepte la demande en mariage de… Cecil, surnommé « le Fiasco » : celui-ci trouve le moyen de rater son premier baiser, et on est plié de rire.

Lucy est revenue transformée de son voyage à Florence : « L’Italie lui avait offert la plus précieuse des possessions – celle de son âme. » Son radicalisme tout frais saura-t-il s’accommoder du retour de Georges ? On croit avoir déjà la réponse dans la quatrième de couverture : « Le récit du combat intérieur que mène Lucy pour dépasser ce confinement et affirmer sa liberté est une ode délicate et sensible à la liberté ». Sur cette trame en apparence classique, Forster déploie une littérature d’analyse psychologique subtile et décalée, et une critique sociale acérée et pleine d’humour.

« Bon goût, mauvais goût : rien que des mots – clichés de premier plan, vêtements de coupes diverses. » Dans ce contexte narratif, on se surprend à émettre des doutes sur le happy-end attendu, non loin de laisser un goût amer.

Voilà : avec ce roman, un écrivain du groupe de Bloomsbury donnait un coup de pied dans la fourmilière des conventions sociales de la société anglaise du début du XXe siècle : mais ce qui frappe à la relecture de nos jours, c’est qu’une part importante de cette critique sociale des rigidités de classe, religieuses ou liées à la domination masculine reste d’actualité. On ne rangera donc pas ce roman sur l’étagère des des désuets.

Dits et écrits de François Bon

« Pour cet exercice, il faut un livre. C’est un exercice d’écriture. Prends un gros livre, un livre épais. Si possible, un livre relié en noir, où naissent les histoires. » 250 fois fiction. N° 226

On tient dans la main un beau pavé noir – un peu plus petit que celui consacré à Rabelais – conçu pour témoigner, mais aussi pour évoluer et se transformer. Cet objet livre qui transgresse les limites de ce qu’est habituellement un objet trouvant son essence dans l’achèvement ( « un livre à diffusion réservée …/… malléable et recomposable de façon permanente » ), témoigne donc d’une partie de l’immense production écrite de François Bon, lisible dans ses livres et sur son étonnant site internet Le Tiers Livre ; mais aussi FB nous dit que ce volume « constituera, de façon testamentaire, (s)on œuvre principale pour le fantastique et la poésie ». Voilà une belle façon de faire choc dès la quatrième de couverture…

« Peur » ressemble à un cauchemar dystopique marqué par le vide, l’impasse, l’effondrement, la menace, mais renvoie aussi à une expérience commune quotidienne : « la façon dont on se cache dans la vie de tous les jours pour ne rien voir… » Il ne s’agit pas de paranoïa ni d’angoisse pathologique, mais plutôt de peurs infantiles transposées par le langage poétique dans le monde des adultes par un poète qui n’a pas peur de la langue et de la grammaire. La peur de tout de l’enfant qui s’éloigne de sa mère, la peur du noir de l’infans qui n’a pas les mots ; le poète, lui, peut par son chant maîtriser ses peurs devant la folie et la violence du monde.

« Formes d’une guerre » est un titre qui appelle le mot ville. Un environnement dans lequel se rapprochent « les forces mauvaises » et qui semble bien décrire notre époque. Pour le poète, l’obscurité est d’abord à comprendre en lui-même : il s’agit d’entendre les voix, donc de faire entendre la voix de la poésie. Il peut chercher son Amérique, mais celle-ci n’a pas encore expié ses fautes ; se réfugier dans l’expérience intérieure, mais celle-ci barre le chemin vers les autres ; chercher un son « fait de blocs, d’aspérités et de mouvances » à moins qu’il ne s’agisse du « souvenir de la bibliothèque et les empilements des livres qu’on souhaite un jour relire ». Le poète est donc en droit de nous demander ce que nous avons fait de nos livres perdus et lus : la profération poétique vient alors projeter la passion littéraire, la bibliothèque fragile ; elle entraîne une lecture rythmée, faite pour être prononcée, où le vent souffle un beau chant lancinant. Lors de cette errance dans la ville, ni la chambre (un enfoncement noir), ni le jardin (noir) ne sont des refuges. L’abri contre les excroissances kafkaïennes est la danse de la langue qui vient peupler l’espace des rêves.

« Le nom des morts pour tous les autres, quand on y aura ajouté son nom. Quand on lit son propre nom, devant soi, sur la liste des morts. »

« 250 fois fiction », c’est différent. Ces transcriptions de courtes interventions vidéographiques sur l’internet offrent de courts textes dont la poésie peut être désopilante, teintée d’inquiétante étrangeté, porteuse de réflexion… On observe que le thème de la mort est fréquent dans ces paragraphes : ça ne les rend pas sinistres néanmoins. Bien que transcrites par différentes personnes, ces proférations gardent l’empreinte du style de celui qui les a prononcées : la langue littéraire s’épanouit dans la variété tout en offrant un ensemble cohérent. François Bon évoque lui-même la brièveté de Henri Michaux, les bribes du journal de Kafka, les fusées de Baudelaire, les assonances arythmiques de Rabelais : on y rajoutera que cet ensemble de courts textes pourrait ressembler au résultat d’un exercice perecquien et que les jeux sur la langue n’y sont pas dénués d’une teinte infantile. On indiquera que parfois, on se sent comme dans une pièce de Beckett.

Un exemple :

« 71 | mesurer le réangoissement du monde

J’ai repris ma vieille règle à calcul, je l’ai libérée de son étui. C’étaient de beaux objets, nos règles à calcul, avec le curseur transparent, la réglette, la possibilité de calculer les logarithmes, des valeurs exponentielles ; c’est de mon âge, on n’avait pas de calculatrices nous autres, et quand bien même, la règle à calcul te donnait une intelligence du monde parce que le calcul n’est pas confié à une machine, tu restes en possession du calcul, le calcul du monde. Alors, chaque jour, où que j’aille, je le mesure, le réangoissement du monde. On vit dans un monde soumis à l’angoissement. Nous sommes responsables nous-mêmes de l’angoissement et du réangoissement du monde. Quelques fois ça monte, quelques fois ça descend, le monde ne va pas vers la fin de son angoissement, le monde s’augmente dans son réangoissement. »

Dans « 135 façons de sauver la terre », FB nous propose de courts textes conçus comme des supports à l’improvisation (en duo avec Kasper Toeplitz). On y fait du sur place ou tout à l’envers, histoire de sauvegarder le silence et de ne pas tomber derrière le frigo. Les morts sont très présents, mais on peut les mettre dehors. Il s’agit de faire son trou sans que cela ne soit une tombe. Les gestes et le corps s’animent, font prendre conscience que la Terre a mal : cela ne doit pas empêcher d’aller marcher sur les toits pendant le temps qu’il nous reste et que FB tire la corde verte du langage, en enlève les murs.

Dans « Ce sont des prompts », le rimbaldien FB invente des « textes destinés à servir d’inducteurs dans l’utilisation d’applications génératives de texte ou d’image. » Ces textes se suffisent à eux-mêmes, on n’a pas besoin de les passer dans la machine artificielle. On y est parfois comme dans un tableau de Magritte, et souvent comme dans un livre de Lovecraft. Il y a même une chambre qui semble occupée par Georges Perec. Au-dehors soufflent les très grands vents de Saint-John Perse.

Le personnage des « Chroniques de Jean Barbin » est voué à exprimer ce qui nous mange au-dedans. Il semble un peu naïf à vouloir racheter nos peurs, et un peu maladroit lorsqu’il ne peut se révolter que contre… les pommes de terre. On le suit néanmoins dans ses leçons, oscillant entre gravité et loufoquerie, quand il nous regarde de face pour extirper le monstre en nous. Derrière la fantaisie et la profération, doit-on lire ici des fragments de réflexion sur l’écriture et la création poétique ?

On pourrait lire ces textes en découvrant comment FB y conçoit une psychologie particulière dans laquelle le dehors et le dedans, la réalité et le rêve, les contenus et le contenant s’imbriquent poétiquement pour esquisser un moi éclaté, fragile, apeuré souvent, fantaisiste fréquemment. À l’intérieur, s’y trouvent des choses à enlever, racler. À l’extérieur, il y a ce qui fait peur, est menaçant. Heureusement, le lien à l’autre est maintenu, cultivé par le langage poétique et motivé par des forces venues de l’infantile et de la littérature.

Le « Dialogue avec ta mort » arrive dans ce volume comme un point d’orgue. Ce livre est hanté par la mort – ce qui ne le rend pas sinistre pour autant – et ce duel la met en scène frontalement, cultivant son jardin imparfait dans la langue poétique.
« — chacune de tes douleurs est ma griffe, dit ma mort
— chaque ombre de la nuit dans la ville est ma fuite, répondis-je 
»

Avec la « Société des Amis de l’ancienne Littérature », on pouvait craindre un retour en arrière, mais c’est précédé par « Recherche d’un nouveau monde ». La pulsion d’écrire s’y montre performative, transformant le réel par son apparition, au Québec et aux États-Unis. Cela nous vaut une belle prose poétique évoquant les paysages et les gens de la Nouvelle-Écosse, puis le texte devient science-fiction ou rêverie, et FB nous révèle un peu sa chambre à soi, sa situation concrète de mise à l’écrit, le point de départ quotidien de son travail d’écrivain qu’il décrit à partir du thème de la pièce plus ou moins vide, un lieu construit pour y écrire.


Le monde décrit dans ces textes ressemble beaucoup au nôtre, et le jeu du langage devient mélancolique ; on y soupçonne une inspiration alimentée de fragments autobiographiques, et cette anticipation faite de petits décalages entre le récit et la réalité devient troublante, mène à la réflexion sur le monde qui nous entoure et les mots pour le dire. Un beau pavé noir, hanté par la mort, mais plein de fantaisie et de vie, celles de la créativité d’un langage poétique varié, laissant entendre une musique mélancolique et bienveillante.

François Bon. Proférations & autres expérimentations & fictions. Tiers Livre Éditeur. ISBN 9798340095572

Poèmes de Gaza

L’interrogation, « Y a-t-il une vie avant la mort ? » du poète Mourid al-Barghouti reflète bien les interrogations tragiques de ses deux anthologies de la poésie gazaouie.

Ces textes montrent ce que la guerre fait à la langue poétique. Ils en font une langue qui témoigne, bien sûr, de ce que le conflit fait aux corps, aux esprits, aux familles. Mais aussi une langue qui pardonne, qui repousse la folie, cultive des bribes d’espoir, lutte contre la déshumanisation, se révolte contre la haine et la mort omniprésente, et refuse notre compassion d’occidentaux confortables. Une langue de l’urgence, qui va à l’essentiel, qui se dépouille des séductions littéraires faciles.

Beaucoup de ces poèmes ont été rédigés sous les bombes, par des jeunes poètes hommes ou femmes dont certains sont morts peu de temps après les avoir écrits, pour d’autres dont on ne sait pas s’ils sont toujours vivant·es.

Une femme demande à avoir droit à une dernière nuit d’amour avant de mourir, une autre dit qu’elle ne veut pas être poète en temps de guerre ; un homme se réjouit de ne pas avoir de famille ; un autre a honte d’observer une mère ramassant les morceaux de ce qui reste de son enfant. Les êtres comme les textes font ici l’expérience des limites, sans pour autant aller vers la haine. Comment une femme poète peut-elle encore écrire après avoir perdu ces quatre enfants ?

Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre : écrit de cette façon, cela ressemble à une information comme il y en a tant d’autres, presque un lieu commun de la guerre. Il faut donc s’arrêter sur la phrase, la penser, lui donner une chance de nous atteindre. Je répète donc : Un grand nombre d’enfants sont morts à Gaza à cause de la guerre.
Oui, Hölderlin, Adorno, on a toujours besoin de poésie en temps de détresse…

Le poème célèbre « Si je dois mourir » de Riffaat al-Aareer (1979-2023), mort sous les bombes à l’âge de 44 ans ainsi qu’une bonne partie de sa famille, est commun à ces deux anthologies exceptionnelles : le voici donc dans les deux traductions. Il témoigne de la beauté atroce contenue dans ces deux livres.

Si je dois mourir

Si je dois mourir
il faut que toi
tu vives
pour raconter mon histoire
vendre mes affaires
afin d’acheter du fil et une pièce de tissu
(choisis-la blanche avec de longues franges) pour qu’un enfant, quelque part à Gaza
puisse apercevoir un cerf-volant
alors qu’il scrute le ciel
en attendant son père
qui s’en est allé brusquement
sans que personne fasse ses adieux
ni à son corps
ni à son âme
Pour que cet enfant aperçoive dans les hauteurs le
cerf-volant
mon cerf-volant que tu auras toi-même fabriqué
et qu’il s’imagine, l’espace d’un instant
qu’il y a là-haut un ange
qui s’en vient
pour rapporter l’amour

Si je dois mourir
que ma mort soit porteuse d’espoir
et qu’elle devienne une histoire !

Traduction de Abdellatif Laâbi

Que cela devienne une histoire

S’il est écrit que je dois mourir

Il vous appartiendra alors de vivre

Pour raconter mon histoire

Pour vendre ces choses qui m’appartiennent

Et acheter une toile et des ficelles

Faites en sorte qu’elle soit bien blanche

Avec une longue traîne

Afin qu’un enfant, quelque part, à Gaza

Fixant le paradis dans les yeux

Dans l’attente de son père,

Parti subitement

Sans avoir fait d’adieux

À personne

Pas même à sa chair

Pas même à son âme

Pour qu’un enfant quelque part, à Gaza

Puisse voir ce cerf-volant

Mon cerf-volant à moi

Que vous aurez façonné

Qui volera là-haut

Bien haut

Et que l’enfant puisse un instant penser

Qu’il s’agit là d’un ange

Revenu lui apporter de l’amour

S’il est écrit que je dois mourir

Alors que ma mort apporte l’espoir

Que ma mort devienne une histoire

Traduction de Nada Yafi

Stendhal en Italie

Stendhal
Rome, Naples et Florence
Folio classique N°1845

À Milan, Stendhal s’enthousiasme pour des opéras bien oubliés de nos jours, et semble relier la possibilité d’une littérature italienne contemporaine à l’instauration d’un système politique bicaméral. Les mélodies de Cimarosa l’enchantent, les jouissances de l’amour l’inspirent ; il est lui aussi amoureux de l’amour et observe la société milanaise avec précision. Sa passion de la musique nous fait rire : « Dans un orchestre parfait, les violons seraient français, les instruments à vent allemands, et le reste italien, y compris le chef d’orchestre. » Il s’intéresse aux rizières proches de Milan, aux systèmes de récupération des eaux de pluie des maisons, il fait la comptabilité de l’opéra et pense que le peuple italien est fait pour le beau. La langue du pays n’a plus de secrets pour lui et il peut ainsi analyser la psychologie et les mœurs des milanais : bref, il écrit de la littérature, pas un guide touristique, même quand il nous détaille le parcours de sa promenade préférée.

Son regard se rapproche même de celui de l’ethnologue lorsqu’il infiltre un bal de négociants, de celui de l’urbaniste quand il évoque les constructions de maisons. Il sait aussi, au bal masqué, lire derrière les loups et ses descriptions de Milan avec les Alpes en toile de fond sont saisissantes. Insatiable il évoque – en plus de l’opéra – des peintures, des fresques, des sculptures et parle même du célibat des prêtres et de Silvio Pellico. Il nous dit : « Je n’ose raconter les anecdotes d’amour. » mais il le fait néanmoins et on apprend à quel point les nuits florentines pouvaient être animées avant l’électricité.

On appréciera l’ironie autoréflexive de Stendhal qui nous donne sa recette d’écriture : « Il faudrait, pour qu’il fût digne de plaire généralement, qu’un voyage en Italie fût écrit à frais communs par Mme Radcliffe pour la partie des descriptions de la nature et des monuments, et par le président de Brosses pour la peinture des mœurs. Je sens vivement qu’un tel voyage serait supérieur à tout ; mais il faudrait au moins huit volumes. Quant à la description sèche et philosophique, nous possédons un chef-d’œuvre en ce genre : c’est la statistique du département de Montenotte par M. de Chabrol, préfet de la Seine. »

Faussement modeste, Stendhal constate les différences entre la langue française et l’italienne dans leur capacité à décrire un récit amoureux : « J’ai eu toutes les peines du monde à mettre en français cette esquisse de son récit. Le milanais est plein de mots propres pour exprimer chacune des petites circonstances de l’amour. Mes périphrases françaises manquent d’exactitude et disent trop ou trop peu. Comment aurions-nous une langue pour une chose dont nous ne parlons jamais ? »

Stendhal part ensuite vers le sud, en direction de Pavie : les larmes aux yeux en quittant Milan, accompagné par la poésie de Monti, il traverse la vallée du Pô pour se diriger vers Parme puis Bologne, sans oublier de passer voir à Reggio l’imprimeur et typographie Bodoni, l’inventeur de la police de caractères du même nom. À Bologne, il commence son séjour en bonne compagnie, avec le poète Percy Bysse Shelley et se trompe quand il dit : « Le Dante, adoré aujourd’hui en Italie, passait pour un barbare ennuyeux il n’y a pas cinquante ans, et rien ne prouve qu’en 2000 il ne sera pas négligé de nouveau pendant un siècle ou deux. »

Toujours observateur des mœurs langagières et politiques, Stendhal se moque des exagérations en issimo et du patriotisme d‘antichambre. Il définit la politique : « Manière d’amener les autres à faire ce qui nous est agréable… » et se construit une bibliothèque d’historiens italiens qu’il lit les jours de pluie ; il continue de collecter des anecdotes qui parsèment plaisamment son journal de voyage, et dont certaines se retrouveront dans son livre « De l’amour ». Alors que : « L’anecdote, en Italie, se contente souvent de peindre d’une manière forte, mais correcte et non exagérée, une nuance de sentiment. », Beyle sait choisir les plus intéressantes. Plus d’une fois il témoigne de son extrême sensibilité devant les œuvres, qu’elles soient picturales ou poétiques et il nous surprend quand il indique qu’il n’est pas du tout littéraire ; mais on le comprend mieux quand il précise : « Je n’ai envie de connaître que les hommes de génie… qu’ai-je à faire de tout le vulgaire de la littérature ? » Stendhal a le sens des formules : après le patriotisme d’antichambre, il évoque la vanité municipale et teinte d’humour son ironie implacable.

Stendhal quitte Bologne en direction du sud, pour arriver à Florence par le nord (22 janvier 1817), via Pietramala, et son émotion est grande lorsqu’il aperçoit le Duomo au détour d’un chemin : « C’est là qu’ont vécu le Dante, Michel-Ange, Léonard de Vinci ! me disais-je ; voilà cette noble ville, la reine du Moyen Âge ! C’est dans ces murs que la civilisation a recommencé… »

Il se dirige tout de suite vers Santa Croce et nous raconte : « Là, à droite de la porte, est le tombeau de Michel-Ange ; plus loin, voilà le tombeau d’Alfieri, par Canova : je reconnais cette grande figure de l’Italie. J’aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et, vis-à-vis de Michel-Ange, repose Galilée. Quels hommes ! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion ! »

Stendhal décrit la puissance de ses émotions devant ces tombeaux et la fresque des Sybilles du Volterrano : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. » On a là, c’est bien connu, une page rendue célèbre par l’invention du « Syndrome de Stendhal » par la psychiatrie du XXe siècle, syndrome… dont ne souffrait pas Stendhal. Chez lui, il s’agit d’une profonde émotion liée à sa grande sensibilité artistique (sans oublier qu’il a observé les fresques la tête renversée), dont il a déjà fait preuve ailleurs qu’à Florence dans les pages précédentes de son livre. Impressionné par tout ce qu’il voit, il se laisse aller plus facilement à la description des rues, des architectures : il est heureux d’être dans la ville de Dante, même s’il apprécie plus ou moins la société florentine.

Début février, il repart vers le sud jusqu’à Naples, en passant par Sienne et Rome, où il ne reste que trois heures ! À mi-chemin vers le Vésuve, il rencontre le compositeur Rossini, puis décrit avec le mot grandiose son entrée à Naples, se précipitant au concert dès le premier soir, au théâtre des Fiorentini. Sa passion de la musique et de l’opéra lui fait oublier de nous parler de Naples pendant plusieurs pages : seule une éruption nocturne du Vésuve le ramène à la réalité du paysage, ainsi que ses nombreuses visites de Pompei.

Il est temps d’émettre une réserve sur les propos de Stendhal : sa propension à une pensée généralisante concernant les italiens, les français, les milanais, les florentins, les femmes, etc. Une pensée par catégories qui fait offense à sa finesse habituelle qui heureusement vient compenser les approximations de ces opinions clivantes, contrebalancées parce que « L’amour du nouveau est le premier besoin de l’imagination de l’homme. » et par les nuances que lui apprend l’opéra. Cela ne l’empêche pas de noter : « L’admission des femmes à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation ; elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses probabilités de bonheur. » Voilà, ça fonctionne bien mieux d’employer le vocable « Les femmes » plutôt que « La femme », dont on sait bien depuis Beauvoir et Lacan qu’elle n’existe pas…

La subtilité qu’il cultive dans les arts, il peut aussi la trouver dans la rencontre, comme celle de Don Fernando, qui s’occupe de sa volière à Ischia : « La musique, cet art sans modèle dans la nature, autre que le chant des oiseaux, est aussi comme lui une suite d’interjections. Or, une interjection est un cri de la passion, et jamais de la pensée. La pensée peut produire la passion ; mais l’interjection n’est jamais que de l’émotion, et la musique ne saurait exprimer ce qui est sèchement pensé. »
À Naples, il croise aussi Lewis, l’auteur du Moine, qui sera plus tard traduit par Artaud, et il s’échappe de l’opéra pour aller dans l’extrême sud de l’Italie, à Otrante et Crotone, jusqu’à Reggio de Calabre, cités qu’il ne décrit pas, à propos desquelles il préfère nous raconter des histoires d’amour tragiques.

Mais le mois de juillet arrive, il est temps de remonter vers Rome, vers la fin du voyage. Il n’y apprécie pas la musique entendue à la Chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre et assiste aux messes du pape comme à un spectacle devant lequel il retrouve son ironie. Il critique les dépenses faites pour la religion, qui pourraient plus utiles à réduire les fléaux et les inégalités.

Le livre, dans cette version du texte, se termine par l’histoire tragique d’une princesse. C’est un riche trajet aux pays des beaux-arts donnant à penser sur l’altérité même s’il ne possède pas toujours les outils adaptés pour la penser : alliée à sa grande culture, c’est l’extrême sensibilité de Stendhal, à qui rien de ce qui est humain ne lui est étranger, qui lui permet d’être si réceptif aux différences.

Stendhal – Rome, Naples et Florence – Édition de Pierre Brunel – folio classique N°1845

Adeline et la terre-fiancée

Mamousera ma maison Adeline Yzac Éditions Musimot 2026
Mamousera ma maison
Adeline Yzac
Éditions Musimot 2026

Adeline Yzac écrit une poésie attachante, contenue dans une langue subtile et épurée, proche de la nature. L’attention à la vie sous toutes ses formes apparaît d’abord dans l’analogie entre la maison et le corps, mais aussi dans une partie du lexique employé qui déploie un lyrisme contenu proche des paysages d’origine de l’autrice, ceux du Périgord noir, mais bien loin d’une littérature régionaliste, plus proche des étoiles qu’elle attrape dans ces poèmes.
La maison, l’âne, la margelle du puits, le noyer fragile posent donc une atmosphère au bord du vide. Mais c’est la langue savante d’Adeline Yzac qui vient nous dire que vivre n’est pas rien : progressivement, se mélangent de manière inventive les mots du paysage et ceux d’une réflexivité sur l’écriture. Les mots peuvent ainsi être semés et le poème trouver son engrais, la maison est de papier et d’encre et une trace d’escargot devient une ligne d’écriture.
Le thème de l’écriture comme un abri s’affirme plusieurs fois ; la langue comme limite, comme loi fondamentale, propose ici une expérience de lecture rassérénante, une sorte d’apaisement favorisant la clairvoyance, le texte d’Adeline Yzac devenant un abri pour le lecteur ou la lectrice, qui peut ainsi se tourner vers les grands espaces extérieurs et intérieurs, ceux du ciel et du langage poétique, des espaces dans lesquels les mots et l’eau ont de la valeur, dans lesquels l’autre est accueilli, qu’il soit l’exilé ou l’amoureux.
Adeline Yzac parvient à évoquer le paysage et l’amour sans niaiseries, l’exil et l’écologie sans discours, plutôt dans un grand espace ouvert de langage qui fait penser à l’univers poétique du grand Kenneth White. Un espace ouvert à des échappées vers l’occitan et le castillan, un abri dans lequel on peut toucher les étoiles.

Adeline Yzac – Masousera ma maison – Poésie – Éditions Musimot 2026 – ISBN 979-10-90536-65-4

Sortir du placard

Bruits - Anne Savelli - 2026

« Bruits », a d’abord été, dès juillet 2018, un projet d’écriture sonore sur l’Internet, ayant commencé par la mise en évidence par Anne Savelli de différents points de départ : un reportage de 1970 vu sur le site de l’INA évoquant les nuisances sonores en ville, avec un médecin citant Schopenhauer ; une émission d’Arte sur les voix au cinéma ; des propos d’acoustique urbaine datant de 1982.

Le projet indique qu’il s’agit d’un roman dont « l’action progresse en fonction des bruits, sons, voix, silences croisés par une petite fille en train de courir », mais on comprend que cette amorce n’est que la continuation d’un travail d’écriture commencé déjà depuis longtemps. Se déploie ensuite un feuilleton sonore et un site internet étonnant ainsi qu’une suite d’articles décrivant les étapes de l’écriture, qui est aussi un projet artistique collectif sur le site et avec les « lecteurs bruiteurs » pour la lecture.

La crainte de l’effondrement, c’est celle d’un effondrement qui est déjà arrivé. Le roman commence sous le signe de l’essoufflement, comme dans un réveil à la sortie d’un cauchemar, un réveil qui est peut-être l’entrée dans un autre mauvais rêve : une descente de police décrite dans le champ sémantique du bruit, comme on pouvait s’y attendre. On suit ainsi minute par minute le trajet de F., une petite fille empêchée de dormir. Minute par minute : cela implique une écriture s’attachant aux détails des lieux, des pensées, étirant le temps et faisant penser – entre autres – à « Ulysse » de James Joyce (la quatrième de couverture évoque aussi « Berlin Alexanderplatz » de Döblin) ; une écriture qui donne aussi l’impression de l’urgence et d’un rythme soutenu.

Minute par minute : on ne peut s’empêcher de penser au cinéma de Chantal Ackerman, notamment à son film « Jeanne Dielman ». Mais dans le livre de Anne Savelli, cette lenteur est redoublée en parallèle par la vitesse de l’évolution de l’héroïne : on a donc une double hélice temporelle dans ce récit.

Autre lieu : l’intrusion, la pénétration, continue à l’université ; le groupe, la horde sauvage envahit aussi bien la dictature que la démocratie, ou du moins les amphithéâtres. Les bruits du monde ouvrent une fissure dans le monde, une faille dans le cerveau qui détruit l‘enveloppe psychique et transforme un placard en refuge fragile. Une fillette choisit de sortir du placard.

« C’est rigoureusement impossible, une fillette comme ça, de quatre ou cinq ans, qui pense comme elle pense, n’a ni parents, ni personne ou presque pour prendre soin d’elle, part de chez elle en courant. C’est inimaginable. C‘est invraisemblable. Ça n’existe pas. C’est pourtant ce qui se passe. »

Le livre se déploie dans de nombreux lieux : l’appartement et le placard, les amphithéâtres de l’université, le commissariat de police, la réserve du supermarché, la bibliothèque de la fac de médecine… pour n’en citer que quelques-uns. On retrouve là un thème d’écriture déjà exploré par Anne Savelli dans ses livres précédents, parfois en lien avec son intérêt pour l’œuvre de Georges Perec : l’exploration de lieux géographiques qui sont aussi des espaces mentaux (et ce W qui apparaît page 93).

Les thèmes explorés ou effleurés sont aussi variés, esquissant une critique sociale de l’environnement urbain : la pauvreté et la misère sociale, la police, la folie groupale, la solitude, le travail précaire, la surveillance généralisée, la ville, l’esplanade et avenue, la chambre d’hôpital, la réserve du supermarché, le harcèlement, l’intérieur du crâne…

Quand au personnage de la vedette mystérieuse débarquée incognito à l’aéroport : on ne peut s’empêcher de penser à l’intérêt porté par l’autrice envers Marylin Monroe.

Les sons, dans ce livre, sont politiques : agressifs, ils assoient la domination des maîtres sur les esclaves, des plus forts sur les plus faibles, de la ville sur la solitude, de la technologie sur les êtres, de la réalité sur le rêve. Ils nous font croire pendant un moment que l’on est dans la dystopie urbaine de « Brasil » de Terry Gilliam.

Quelques-uns s’éloignent du bruit du monde, du vacarme environnant : un bureaucrate, une secrétaire. Mais dans la chambre anéchoïque, on n’échappe pas aux bruits internes, on y expérimente « l’impossibilité viscérale de ne rien entendre ».

« Épuiser le lieu » (p.132), comme dirait Perec, permettrait-il de transporter la fatigue qui fait perdre son sens à la fuite, tend à déréaliser la ville ? Impossible de ne rien entendre : le texte épuise le lieu parce qu’il le décrit précisément, mais aussi parce qu’il est dans la tête des gens : de Joyce à Perec, d’Édouard Dujardin à Proust, de Gracq à Hemingway, (Ulysse, Lieux, Les lauriers sont coupés, La Recherche, La forme d’une ville, Paris est une fête…) le voyage se fait aussi en littérature pour celles et ceux qui lisent  la tête dans la bibliothèque.

Une première lecture n’épuisera pas ce livre, cette première note ne peut en rendre compte qu’imparfaitement, partiellement : il nous faudra donc le relire. Après tout, on peut se permettre ce vacillement de la lecture face à un livre que son autrice a mis plus de deux décennies à écrire. « Tout est à recommencer. Tout est à effacer, comme sur une ardoise. » Là, du coup, c’est la boucle de « Finnegans Wake » que l’on convoque…


« Bruits » de Anne Savelli – Éditions Inculte 2026 – ISBN 978-2-330-21548-4


EXTRAIT :

« [11:00] [ville entière] Malgré des activités humaines qui, en apparence, battent leur plein (dépôts de marchandises, commandes, facturations, transactions bancaires, déplacements, réunions, rédaction de CV, organisation de plannings, entretiens d’embauche, envoi de formulaires, demandes, réclamations, visites médicales, cours magistraux, travaux pratiques, nettoyages, rangements, listes de courses, courses, course, réception de colis, préparation de repas, appels téléphoniques, distribution de courrier, achats, ventes, classement en rayons ; malgré les travaux de plomberie, d’électricité, de raccordement à des câbles, tuyaux, conduits ; malgré les tâches effectuées en peinture, isolation, dessin, cordonnerie, couture, fonderie, chimie, horticulture, élevage, toilettage, restauration, balayage, mécanique, logistique, horlogerie, joaillerie, coiffure, tricot, jardinage, formation et information, édition, traduction, rédaction, tournage, projection, photographie, répétition de concert ou de pièce de théâtre, animation, création, communication, archivage) ; malgré ce qui se fait sans que jamais, chaque jour, on n’en prenne la mesure, sans qu’on ne puisse saisir cette énergie immense des petites tâches reliées, en secret c’est la cavalcade. F court, bien sûr, mais aussi les serveuses, étudiantes, caissières, joggeuses, autres sportives, filles, mères, grands-mères, vendeuses, sœurs, boulangères, épicières, nourrices, stylistes, parfumeuses, vidéastes, balayeuses, enseignantes, conductrices, actrices, cultivatrices, danseuses, voltigeuses, hôtesses, cuisinières, chirurgiennes, aviatrices, animatrices, psychiatres. Un grand nombre de femmes qu’on ne voit pas courir courent, en réalité. Quant au [commissariat], il fourmille, lui aussi. Il se prépare, oublie ses pensionnaires qui, en cellule, ont fini par se taire après le départ d’incendie (F comme fumée à l’arrière du bâtiment, on a retrouvé un pneu finissant de se consumer. Depuis l’odeur persiste. Plus de peur que de mal, la phrase circule pour conjurer le sort mais justement, la peur, lèvres pincées, c’est ce qui subsiste depuis). Pour le reste, c’est confus. Depuis l’apparition de la vidéo, le corps constitué se blinde. Il faut établir, pas rétablir, l’ordre vingt-quatre heures sur vingt-quatre vient de marteler le ministre. Le corps se leste, il s’alourdit. Chacun interprète, en son for intérieur, la petite phrase du jour. 

F comme flaque. »