« Proust et le langage indirect » est la dernière des neuf études présentées dans ce deuxième volume des Figures de Genette, qui contient aussi entre autres pépites une étude passionnante sur Stendhal et les limites de la littérature.
Genette s’intéresse ici aux accidents de langage produits par les
personnages de la recherche, à la fascination de Proust pour les
noms propres, aux rapports de la vérité et du mensonge dans le
discours mondain vu comme une véritable école d’interprétation.
Pendant toute la lecture de ce texte assez long, on s’attend à ce
que Genette fasse le lien entre ces accidents de langage, ces
non-dits et dénégations, ces décalages entre le geste et la
parole ; et l’œuvre de Freud : cela ne manque pas
d’arriver vers la fin de l’étude où Genette rappelle la phrase
de Proust : « magnifique langage, si différent de celui
que nous parlons d’habitude, et où l’émotion fait dévier ce
que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout
autre, émergée d’un lac inconnu où vivent ces expressions
sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent ».
« Le lac inconnu. Entre Proust et Freud », c’est aussi le titre d’un beau livre de Jean-Yves Tadié : la boucle est bouclée.
Gérard Genette – Figures II – Essais Points Seuil N° 106 – Pages 223 à 294
Ce quatrième volume des « Figures » de Gérard Genette (j’ai déjà évoqué les précédents sur sonneur.fr) est le plus varié et peut-être le plus beau. La nouveauté est qu’il contient des textes sur la peinture (Canaletto, Manet, Pissarro…)
On y
lit des textes sur l’esthétique, que tout lecteur émettant des
jugements sur les livres devrait lire : pour éviter, par
exemple, la confusion entre jugement d’appréciation (j’aime –
je n’aime pas) et jugement de valeur (c’est bon – cela n’est
pas bon).
Les
deux textes sur Proust qui motivent cette relecture nous mènent à
Venise : les analyses de Genette sur les différents états du
texte proustien continuent de nous éblouir et de nous transporter
dans les tréfonds de la fabrique de la littérature, c’est
captivant.
Après
un texte émouvant sur Roland Barthes, l’avant dernier texte de ce
volume consiste en un exercice génial dont je vous laisse la
surprise.
Gérard Genette – Figures I – Essais Points Seuil N°74
« Proust palimpseste » est l’une des dix-huit études de ce premier volume des Figures (5 volumes) écrites par Gérard Genette (1930-2018). Dans ce très beau texte, Genette scrute d’abord le rôle de la métaphore dans l’œuvre de Proust, comme « expression d’une vision profonde : celle qui dépasse les apparences pour accéder à « l’essence » des choses ». Sous la figure du palimpseste, il montre comment les vues variées, discordantes d’un même personnage, d’un même paysage ou d’une même chose sont sans cesse contrariées et rapprochées par un « inlassable mouvement de dissociation douloureuse et de synthèse impossible » qui constitue la vision proustienne.
Le
lecteur proustien sera en terrain familier lorsqu’il lira –
encore fallait-il être Genette pour savoir le formuler – que la
lecture de Proust s’achève dans l’inachèvement, toujours en
suspens, toujours « à reprendre », puisqu’elle trouve
son objet sans cesse relancé dans une vertigineuse rotation
« où un seul regard suffit à déclencher une circulation que
rien ensuite ne peut plus arrêter ».
Ce
dévoilement progressif d’une vérité, c’est probablement le
parcours de tout lecteur assidu de Proust, qui commence par lire À
la recherche du temps perdu, puis Jean Santeuil et Contre-Sainte
Beuve, puis les autres textes de Proust et sa correspondance, et
recommence encore pour déchiffrer le palimpseste.
Gérard Genette – Figures I – Essais Points Seuil N°74
Marcel Proust – Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits – Édition établie par Nathalie Mauriac Dyer, préface de Jean-Yves Tadié – nrf Gallimard – mars 2021 – 376 pages
Avec cette parution des soixante-quinze feuillets, les proustiens (« Proust-addict », ai-je lu récemment, peut-être cela n’aurait-il pas déplu à Marcel) sont à nouveau à la fête, juste après l’édition du « Cahier de l’Herne » consacré à Proust (mars 2021), précédé par « Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles inédites » (Octobre 2019), « Proust, prix Goncourt : Une émeute littéraire » de Thierry Laget (Avril 2019), « Marcel Proust: Croquis d’une épopée » de Jean-Yves Tadié (Novembre 2019) sans oublier « Marcel Proust – Mélanges » de Roland Barthes (octobre 2020) et les Carnets publiés en 2002, quelques ouvrages auxquels on pourrait ajouter le lieu de découvertes que constitue le site internet Proustonomics, qui nous gratifie de révélations récentes dans un article sur Willie Heath, c’est la fête, vous dis-je…
Les
soixante-quinze feuillets, Graal légendaire de la critique
proustienne – comme l’indique la quatrième de couverture
– constituent une trace
unique et la plus ancienne des écrits préparatoires d’À la
recherche du temps perdu où
sont déjà présents
« maman » et grand-mère, l’épisode du « baiser
du soir » dans ses
différentes variantes dont celle laissant apparaître le personnage
de Swann, les deux côtés
de la promenade (nommés ici le côté de Villebon – qui
deviendra plus tard Garmantes puis Guermantes –
et celui de Méséglise), la prédilection pour les aubépines et les
jeunes filles en fleurs, ainsi que Venise et
l’archéologie de ce qui deviendra l’embrayeur de la mémoire
involontaire, la madeleine présente sous forme du pain rassis puis
du pain grillé et de la biscotte ; et
surtout et sans en être étonné, on note déjà la présence de la
petite musique proustienne, celle qui nous procure ce plaisir de
lecture particulier,
unique, inimitable
et rythmé dans des phrases qui tourbillonnent et retournent sur
elles-mêmes et perdent le lecteur pressé dans un univers situé
quelque part entre le sommeil et le rêve, aux
frontières du songe nocturne
et de la rêverie diurne.
Nathalie
Mauriac Dyer est l’éditrice de ces textes et la rédactrice de
l’appareil critique (notice, chronologie, notes, bibliographie) qui
occupe la moitié du livre et permet l’approfondissement
vertigineux de cette lecture archéologique.
Ce
livre se lit donc d’abord à grandes enjambées, comme celles de
l’oncle du narrateur chaussé de ses knickerboxers sur la plage qui
ne se nomme pas encore
Balbec, puis – en deuxième lecture – se déguste à la petite
cuillère, peut-être
celle tintant contre une
assiette dans le temps retrouvé et
constitue un excellent
échauffement pour une relecture de la recherche (çavapatarder).
Marcel Proust – Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits – Édition établie par Nathalie Mauriac Dyer, préface de Jean-Yves Tadié – nrf Gallimard – mars 2021 – 376 pages
Gustave Flaubert – La Tentation de saint Antoine – 1874 – Folio N° 1492
Le livre probablement le plus difficile de Flaubert, dont la lecture doit être préparée : l’appareil d’édition (Introduction – Notices – Bibliographie – Notes) est ici très utile, mais les efforts du lecteur seront récompensés. On entre ici dans un texte fait de rêves et d’hallucinations, porté, comme dans Salammbô, par la thématique du désir. Un texte fait de songes et de mirages, et qui fonctionne comme le travail du rêve, par associations libres, condensations et rapprochements métonymiques, cela un quart de siècle avant les découvertes exposées dans la Science des rêves (Die Traumdeutung) de Freud.
Tenté
par la gnose, Saint-Antoine répond à Apollonius : « Je
ne veux rien savoir ! », page 152.
« Quel
est ton désir ? Ton rêve ? » lui demande ce
dernier, un peu plus loin dans le texte.
Il nous le demande à nous aussi, les lecteurs.
Gustave Flaubert – La Tentation de saint Antoine – 1874 – Folio N° 1492
L’objet du désir, c’est d’abord, pour Mâtho, Salammbô elle-même, couverte de vêtements noirs, dont l’apparition va se transformer pour lui en obsession. C’est ensuite la ville de Carthage – ses jardins, ses temples et autres richesses – que les barbares contemplent depuis l’extérieur, sous les murs de la cité. C’est aussi le voile de Tanit (le Zaïmph), dont Mâtho se recouvre comme une seconde peau, à la fois une enveloppe protectrice le rendant invulnérable mais aussi une peau psychique, constituant d’abord – sous forme de l’épouvante – une limite à sa pensée.
L’objet
du désir, pour le lecteur flaubertien, c’est le langage lui-même,
c’est la prose poétique du grand Gustave, prose précise et
moderne qui nous transporte avec délices sensuels, violents et
baroques au IIIᵉ siècle av. JC dans les temples de Salammbô et
qui permet à l’auteur de Madame Bovary (1856) de s’échapper
avec éclat de « l’ignoble réalité, dont la reproduction
vous dégoûte », réalité à laquelle il reviendra ensuite
avec l’Éducation sentimentale (1969).
Allez, c’est parti, embarquez pour le bruit et la fureur antiques avec un début célèbre : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar… »
Il serait sans doute exagéré de dire que dans ces textes, Flaubert produit l’essence de son art d’écrire : parce que ces contes visent à l’épure, et parce qu’ils offrent quelques tableaux saisissants (les animaux accompagnant Julien dans la forêt ; la danse de Salomé…), ils donnent l’impression au lecteur de goûter au summum de l’art flaubertien.
Félicité,
dans Un Cœur simple, n’est pas gâtée par l’écrivain, qui
évoque sa candeur et son intelligence bornée, mais Flaubert réussit
pourtant à en faire un personnage inoubliable, marqué par son
obstination à la bonté. Saint Julien L’Hospitalier, marqué par
la folie et la haine du vivant, parvient à vaincre in extremis la
pulsion de mort qui l’habitait dans une étreinte érotique
hallucinante avec un lépreux, c’est le texte qui se rapproche le
plus des structures du conte populaire. Hérodias, quant à elle,
utilise sa fille Salomé comme objet de désir à présenter aux
hommes, pour assouvir sa haine de Saint-Jean-Baptiste, n’ayant pas
compris que plus il diminue, plus Jésus grandit.
C’est l’éducation d’un type qui n’apprend rien et qui, de manière répétée, cède sur son désir. La psychologie de Frédéric, qui rêve sa vie plutôt que de la construire, ressemble à celle de Mme Bovary. Mais cette œuvre de Flaubert est aussi une chronique de la révolution de février 1848 et des mœurs de l’époque, qui nous semblent aujourd’hui aussi étranges que lointaines. C’est l’occasion pour Flaubert de mettre en œuvre tout son art décrire pour offrir des tableaux précis et somptueux du fonctionnement d’une société plus ou moins décadente et d’un moment troublé de l’histoire. Par comparaison, Madame Bovary est un personnage qui tenait de l’épure : ici, Frédéric et Madame Arnoux semblent des inventions littéraires plus complexes, présentés dans une description plus touffue de leur époque et des conduites et attitudes du moment. Si la littérature doit permettre de découvrir, dans un style maîtrisé, de nouveaux paysages, des mœurs oubliées et des manières de penser différentes, ici, c’est du grand art.
Lire et relire le roman le plus célèbre de Flaubert, une œuvre dont on dit souvent qu’elle est à l’origine du roman moderne : Gustave a mis cinq ans à l’écrire, on peut lire dans sa correspondance le travail considérable que cela lui a demandé. Lire ou relire, donc, pour le plaisir de s’identifier à cette héroïne devenue un type psychologique (le bovarysme) en se souvenant du mot fameux de Flaubert cité fréquemment (« Mme Bovary, c’est moi ») mais en n’oubliant pas que Mme Bovary, c’est nous, ses lecteurs, qui rêvons parfois nos vies dans la lecture des romans. Pour le plaisir aussi d’apprécier le style, la construction, la modernité d’une œuvre élaborée à partir de 1851 et publiée en 1856. Allez, voici ce qu’en dit Flaubert dans une lettre du 2 octobre 1856 : « Croyez-vous donc que l’ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu’à vous sauter le cœur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en exécration. Je m’en suis toujours, personnellement, écarté autant que j’ai pu. – Mais esthétiquement, j’ai voulu, cette fois et rien que cette fois, la pratiquer à fond. »
Ce volume est un choix de 297 lettres extraites d’une correspondance qui en comporte 3700 connues, de 1839 à 1880 (soit 8 %). Le lecteur flaubertien ne peut passer à côté de ces écrits du grand Gustave, pour leur qualité d’écriture, pour ce qu’elles permettent de mieux connaître l’homme et pour leur intérêt dans l’histoire de la littérature. On y trouve donc des adresses à ces amis (Maxime du Camp, Alfred Le Poittevin), à sa muse Louise Colet, et aux grands de la littérature de son temps : Victor Hugo, Émile Zola, Georges Sand, Ivan Tourgueniev…). L’ensemble se lit avec délectation, permet de goûter à des facettes originales et variées du fameux style de Monsieur Bovary et laisse entrer le lecteur dans l’atelier de l’artiste, dans la fabrique de la littérature moderne, c’est fascinant.