Ulysse, James Joyce – Épisodes 13, 14, 15

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie II

Épisode 13

On avait laissé Bloom fuyant en cab le pub de Kiernan, dans le quartier de St Michan’s Park ; on le retrouve, on ne sait comment, trois heures plus tard au nord de la plage de Sandymount au crépuscule (on entend les sons de l’église St Mary’s Star of the Sea), à plus de cinq kilomètres du départ, la même plage que celle arpentée par Stephen Dedalus lors de l’épisode 3. Après ce chapitre, le roman sera nocturne.

L’épisode est célèbre, on va assister à un échange de regards entre Bloom et Gerty MacDowell, agrémenté par l’onanisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme, l’ensemble trouvant sa satisfaction lors d’un feu d’artifice final, au sens propre comme au figuré.

Le contraste est sévère avec le texte précédent : Joyce se livre à une parodie des romans à l’eau de rose qui vaut son pesant de parfum frelaté. Trois amies, Cissy Caffrey, Edy Boardman et Gerty MacDowell, un bébé et deux jumeaux qui pourraient bien préfigurer les Shem et Shaun de Finnegans Wake se promènent sur la plage, où l’on aperçoit même une tour Martello, mais ce n’est pas la même qu’au début du roman. Le portrait sirupeux de Gerty, écrit à la manière des romans populaires à l’eau de rose, est distordu par l’ironie de Joyce et devient complètement loufoque. Même les chants religieux venus de l’église toute proche sont difficiles à prendre au sérieux dans ce contexte parodique de narration, d’autant plus qu’il s’agit d’une retraite pour la tempérance des hommes.

L’eau de rose vient à s’épicer après que Leopold a renvoyé le ballon perdu par l’un des jumeaux, ballon dont la trajectoire va, comme par hasard, sous les jupes de Gerty. «  Oui, c’était bien elle qu’il regardait et son regard voulait dire quelque chose. C’étaient des yeux magnifiques, superbement expressifs, mais pouvait-on leur faire confiance ?  » Alors que le feu d’artifice de la vente de charité a commencé, Gerty et Bloom se retrouvent seuls dans leur échange de regards (« Ses mains et son regard laissaient deviner qu’il était affairé et elle frissonna tout entière ») et de plaisirs à distance («  Et elle le voyait qui voyait  »). Après le départ de Gerty et ses amies, la narration nous fait à nouveau partager les pensées de Bloom, qui errent de Gerty à Molly, puis vers sa fille Milly ; il se rend compte que sa montre s’est arrêtée à quatre heures et demie, c’est-à-dire au moment du rendez-vous entre Boylan et Molly : «  Est-ce que c’était bien l’heure où lui et elle ? Oh, il a. En elle. C’est fait. Ah !  »

Il se souvient du parfum de Molly, un mélange de jasmin et d’oppoponax… La nuit est en train de tomber sur Sandymount.

Épisode 14

Il est 22 heures, il fait nuit, Bloom va pouvoir tenir la promesse qu’il avait faite lors de l’épisode 8, celle d’aller voir Mme Purefoy au National Maternity Hospital, non loin de Merrion Square Park. Joyce, en virtuose, débride encore plus ses recherches stylistiques puisqu’il utilise bon nombre de styles de la littérature de langue anglaise dans ce chapitre, et fait de celui-ci un grand défi pour les traducteurs. Après avoir pastiché un discours obscur de Salluste dont on n’est pas certain de savoir de quoi il parle après l’avoir lu, le voilà en train de parodier des chroniques latines médiévales et de laisser apparaître le thème médical de la naissance. Il continue avec des archaïsmes des Xe et XIe siècles, du moyen anglais et des récits de voyage du XIVe siècle, des légendes arthuriennes, des allusions à Dante, des pastiches de Samuel Pepys et Daniel Defoe, etc. Avec les autres traducteurs, Auxeméry a relevé le défi en publiant une traduction séparée de ce chapitre. On dispose donc de trois traductions différentes en français de cet épisode, à notre connaissance : celle de Morel-Larbaud, celle de Gallimard 2004 reprenant cette dernière ; celle d’Auxeméry et la présente traduction des éditions Les Belles Lettres (la traduction en cours de Guillaume Vissac sur Internet n’est pas encore arrivée jusque-là). On lira avec profit à ce sujet l’article de Pierre Vinclair paru dans la revue Europe consacrée à l’Ulysse de Joyce.

La gardienne apprend à Bloom le décès du docteur O’Hare trois ans plus tôt, l’occasion de quelques réflexions sur la mort. L’arrivée du jeune Dr Dixon est le prétexte à une parodie des Travels of Sir John Mandeville (XIVe siècle) et de se retrouver autour d’une solide table bien pourvue autour de laquelle on découvre Dixon, Lynch, Madden, Lenehan, Crotthers, Costello et Stephen Dedalus (« escholiers d’esprit fin  ») ; voici donc la première vraie rencontre entre Leopold et Stephen, autour d’une table mythique du Moyen Âge (la cafétéria), à la maternité  !

On découvre une assemblée masculine devisant à propos de la maternité, discussion bien arrosée évidemment. Mais pour Leopold, le sujet est sérieux : «  Mais Messire Leopold était d’état sérieux malgré ses paroles pour ce qu’avait en pitié cris perçants de l’effroi des femmes en leur gésine et s’était ainsi soucié de sa femme et bonne Marion, laquelle avait donné vie à son fils et unique mâle que le onzième jour de quoi était passé à mort et si noir est destin que nul homme de l’art l’avait pu sauver.  » Le thème de la tristesse de Bloom, que Gerty avait aperçue dans son regard lors de l’épisode précédent sur la plage de Sandymount, refait surface.

Le texte prend un aspect désopilant lors de l’arrivée de Malachie Mulligan (le Buck Mulligan du début du roman), qui se propose d’ouvrir une ferme de fertilisation en offrant ses services pour la fécondation de toute femme qui en ferait la demande, l’ensemble étant annoncé sous la forme de parodie d’un article de journal. Leopold, lui, a bien du mal à supporter les propos peu respectueux envers les femmes prononcés par ses congénères imbibés. Joyce, avec la vingtaine de parodies offertes dans ce chapitre, exhibe la virtuosité de ses techniques d’écriture : expert du pastiche, voilà bien un point en commun qu’il avait avec… Proust.

Au cas où cela intéresserait quelqu’un, Mme Purefoy a donné naissance à un garçon : le prétexte, pour notre aréopage d’assoiffés, de se précipiter chez Burke, le pub du coin : «  Tous dehors pour s’aller torcher la gueule, bras dessus, bras dessous, en braillant par les rues.  » De quoi donner l’occasion à Joyce de déconstruire encore plus le langage à la fin de cet épisode.

Bon, on a raté des choses. On reprend donc tout ça dans la traduction de la Bibliothèque de la Pléiade, et dans celle d’Auxeméry…

Épisode 15

Bloom a retraversé la Liffey vers le nord pour se retrouver dans Mabbot Street, c’est-à-dire dans le quartier des bordels : il est minuit sur la rive gauche. Le style de Joyce devient celui du théâtre, avec dialogues, répliques et didascalies. Joyce nous entraîne dans une vraie cour des miracles dans une description détaillée des lieux, dans lesquels on entend la voix de Cissy Caffrey, l’une des amies de l’épisode 13 de la plage de Sandymount, et où l’on voit passer Stephen Dedalus et Lynch. «  Bloom apparaît, rouge, haletant. Il fourre du pain et du chocolat dans l’une de ses poches.  » Le texte laisse la place à des hallucinations, les didascalies transforment d’une page à l’autre les personnages (les Métamorphoses !) et nous font naviguer entre monde intérieur et monde extérieur, entre Beaver Street et les portes de l’enfer ; les prostituées du coin de la rue deviennent un instant un chœur de tragédie grecque…

Bloom manque de se faire écraser par un trolley, sans doute distrait par la satisfaction d’avoir acheté chez le boucher (à minuit !) un pied de porc tiède et un pied de mouton froid. Dans le même rythme que ses pensées errantes, des saynètes bizarres viennent prendre place dans la narration, venant illustrer les rêveries de notre héros fatigué, qui voit apparaître sa mère, Molly, un chameau…

Bloom se retrouve même dans un tribunal, subissant un procès concernant ses anciens écarts de conduite, mais son affaire est mal partie, car il a pour avocat J. J. Molloy et que différentes dames viennent témoigner contre lui : un vrai cauchemar. Leopold se retrouve à faire un discours dans une Cité des Femmes qui n’a rien à voir avec la Cité des Dames de Christine de Pizan… Suit un renversement carnavalesque dans lequel Bloom devient le héros de la fête, mais on sait bien que tout cela n’est que fantasmes de Leopold, que témoins de sa liberté de pensée, mais aussi de ses regrets, de sa culpabilité, qui l’entraîne à demander pitié pour le passé, avant même qu’il ne soit brûlé en place publique comme Giordano Bruno, tant apprécié par Joyce. Bloom est donc en droit de penser que : « La journée a été fatigante, une théorie d’accidents ». Dans ce capharnaüm, on a même droit à une liste des douze plus mauvais livres du monde et on entend parler des truffes du Périgord : Joyce s’amuse, nous aussi.

Il est donc logique que, le 16 juin 1904 après minuit, les professeurs d’Oxford se promènent avec des tondeuses à gazon et que Shakespeare apparaisse dans un miroir. Et «  Ulysse  » est bien un livre qui, si on peut le résumer approximativement, échappe à toute tentative d’en décrire exhaustivement la narration.


St Mary’s Star of the Sea – Sandymount

National Maternity Hospital – Dublin