Ulysse, James Joyce – Épisodes 16, 17, 18

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie III

Épisode 16

On sort lessivé du chapitre précédent ; je trouve que c’est le plus difficile à lire. Il est une heure du matin, Bloom aide Stephen à reprendre ses esprits après l’altercation avec le soldat Carr ; ils se dirigent au sud vers Butt Bridge en passant par Amiens Street et Store Street, d’où l’on aperçoit la coupole de Custom House.

Lorsque Stephen rencontre Corley qui essaie de le taxer, Bloom est là pour protéger Dedalus en cas de besoin : une relation protectrice s’ébauche ainsi de Leopold à Stephen. Elle est presque aussi émouvante que l’apparition du fils mort de Bloom dans le chapitre précédent. Tous les deux finissent par arriver à L’Abri du Cocher, dont le tenancier se nomme Peau-de-Bique (Skin-the-Goat). « Ils ne portaient pas le même regard sur tout, mais il régnait entre eux une certaine harmonie, comme si leurs esprits voyageaient pour ainsi dire dans le même train de pensées. »

Il y a un marin qui abreuve l’assistance d’anecdotes frelatées, une prostituée déjà rencontrée auparavant. Stephen évoque l’amour de Dante pour Béatrice Portinari en parallèle à la relation entre Léonard de Vinci et la Joconde, et l’importance de Thomas d’Aquin pour la Divine Comédie. En pleine nuit dans un troquet, alors qu’il n’est pas au mieux de ses capacités, c’est pas mal. Bloom, lui, parle des formes féminines… et du nationaliste Parnell, qu’il rencontra lors d’une manifestation plusieurs années auparavant.

Mais nos héros sont fatigués : Bloom invite donc Stephen à venir se réfugier chez lui à Eccles Street. C’est parti pour vingt minutes de trajet vers le nord-nord-ouest. C’est l’occasion, pendant le trajet, pour Stephen de faire entendre sa belle voix de ténor, la même que celle de Joyce…

Épisode 17

Stephen Dedalus et Leopold Bloom, après s’être éloignés du quartier des maisons closes, entre Mabbot Street et Beaver Street en allant vers le Butt Bridge, se dirigent maintenant vers le nord-ouest, vers Eccles Street, le domicile de Bloom ; il est une heure du matin.

Le style du chapitre est celui, rigide et maniaque, d’un questionnaire insistant et inquisiteur (un questionnaire de catéchisme, nous précise la critique savante) ; on sent que l’ironie de Joyce va encore faire des siennes. La multiplication des précisions pourrait prétendre rendre compte exhaustivement de la totalité, mais elle échoue, évidemment : mais c’est l’occasion pour Joyce de revenir sur la narration de son livre, de donner de nouveaux détails sur les personnages, de nous faire rire et de se livrer, encore une fois, à des prouesses d’écriture.

Stephen et Bloom entament un trajet de 1,5 km facile à suivre sur une carte, tout en bavardant à propos de sujets variés dont Joyce nous fournit aimablement la liste épatante : musique, littérature, Irlande, Dublin, Paris, amitié, femmes, prostitution, régimes, etc. La suite s’étend et devient loufoque… Il nous indique les points communs et de désaccord entre les deux promeneurs, dans un style obsessionnel qui vaut son pesant d’or, laissant un instant penser à Perec, mais c’est autre chose…

Bloom a oublié ses clés et ne peut rentrer chez lui : escaladant la grille puis chutant, il invite Stephen à venir se réfugier devant un feu de bois. Quand il fait couler de l’eau, on a droit à trois pages détaillant le trajet de l’eau depuis le réservoir de Roundwood jusqu’au verre de Bloom, ainsi que des considérations diverses sur l’alimentation en eau. On retrouve même entre les mains de Leopold le fameux savon acheté treize heures plus tôt et qui avait refait son apparition plus d’une fois dans le récit.

Ce procédé du questionnaire avec réponses détaillées donne une impression d’accélération du projet joycien, du côté de la récapitulation et de l’apport d’informations nouvelles, comme si la fin à venir de l’Odyssée de nos deux héros amenait l’urgence à vouloir, inutilement, combler les manques ; comme s’ils retardaient le moment de se séparer. C’est comme si Joyce faisait retour sur son projet d’écriture en montrant l’impossibilité du langage à rendre compte de la réalité, impossibilité ouvrant néanmoins la possibilité de la poésie. C’est une accélération paradoxale car elle est obtenue par l’étirement à outrance des séquences signifiantes, qui offre un déploiement potentiellement infini du langage poétique. Elle me fait penser à l’effet de travelling contrarié utilisé par Hitchcock dans Vertigo, mais peut-être n’est-ce là qu’illusion du lecteur : délirons néanmoins avec Joyce ; l’étirement obsessionnel du récit serait le travelling mécanique arrière, le récit arrivant inéluctablement à sa fin serait le zoom avant, l’effet obtenu serait le paradoxe signifiant de l’accélération reportant infiniment l’arrivée à son but. (On s’amuse…).

Tout cela n’empêche pas nos deux héros, juste avant que Stephen ne parte et sorte définitivement du récit, d’uriner ensemble dans les buissons devant la maison tout en observant les étoiles. Il faudra encore une cinquantaine de pages pour que Bloom se réfugie dans son lit, auprès de Molly (il faut dire, par exemple, que lorsque Bloom passe devant sa bibliothèque, on a droit à l’inventaire de celle-ci !) Cela donne le temps à Leopold de repenser à des moments de sa biographie et d’ouvrir un tiroir dans lequel il retrouve des dessins de sa fille Milly. Les objets qu’il trouve dans les tiroirs sont l’occasion de réminiscences et de regrets, le procédé permet à Joyce de compléter le portrait de Bloom. L’inventaire des fatigues de Leopold accumulées au cours de la journée est ainsi l’occasion d’un résumé de ces pérégrinations dans Dublin depuis le matin.

Bloom finit par se coucher en position fœtale auprès de Molly. L’Odyssée dublinoise est terminée, mais au terme de cet interrogatoire serré, on n’a pas les réponses à toutes les questions : qui était l’homme en mackintosh, aperçu ce matin au cimetière de Glasnevin ?

Épisode 18

On (re)découvre enfin le célèbre long monologue intérieur de Molly Bloom, flux de pensées occupant une cinquantaine de pages dans cette édition. Cette entrée dans le monde psychique interne de Molly est comme une récompense : dix-huit phrases sur cinquante pages sans ponctuation, on entre dans la poésie la plus élaborée, la plus émouvante de tout le livre, dans le moment de la réconciliation et de l’acquiescement, le mot « oui » débutant et terminant le texte. La « parole » est enfin donnée à une femme, il était temps : sous la forme d’un monologue déployant l’expression de ses pensées à propos des hommes, de ses aventures sexuelles, à propos de Bloom, de Stephen, de sa fille ; concernant ses désirs les plus intimes… Dans ce soliloque ensommeillé, proche du rêve, dans lequel on trouve même une allusion à Rabelais, toute censure est abolie et Molly, comme dirait frère Jacques, ne cède pas sur son désir. C’est ce qui autorise à lire ce monologue comme une longue et progressive accession à la jouissance.

Molly sait que Bloom a écrit une lettre qu’il ne voulait pas qu’elle voie et pense aux femmes qu’il a pu fréquenter, mais aussi à son amant Boylan : elle sait que Leopold sait. Mais dans ses pensées errantes, c’est toujours à son Poldy (Leopold) qu’elle revient. C’est son Poldy qui dort contre elle en position fœtale et à qui elle dit oui :

« Oh à cet horrible torrent si profond et Oh à la mer la mer pourpre parfois en feu et aux glorieux couchers de soleil et aux figuiers dans les jardins d’Alameda oui et aux étranges petites rues avec les maisons roses et bleues et jaunes et aux jardins de roses et aux jasmins aux géraniums et aux cactus et à Gibraltar où j’étais une jeune fille et une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme le faisaient les filles andalouses ou est-ce que j’en porterai une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé autant lui qu’un autre et je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord j’ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré à moi pour qu’il puisse sentir mes seins tout parfumés oui et son cœur battait à la folie et oui j’ai dit oui je le veux Oui. »

Traduction Michel et Michela Gribinski. Les Belles Lettres, 2016.

« O cet effrayant torrent tout au fond O et la mer la mer écarlate quelquefois comme du feu et les glorieux couchers de soleil et les figuiers dans les jardins de l’Alameda et toutes les ruelles bizarres et les maisons roses et bleues et jaunes et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus et Gibraltar quand j’étais jeune fille et une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien oui. »

Traduction Maurel – La Pléiade, Gallimard, 1995.

Le retour d’Ulysse à Ithaque. Pinturicchio, Public domain, via Wikimedia Commons
Butt Bridge – Dublin