Portrait de groupe avec dame

Heinrich Böll, Portrait de groupe avec dame, Éditions du Seuil, 1973, traduit de l’allemand par S. et G. De Lalène.

Pour rappel, Heinrich Böll (1917-1985), écrivain qui a grandi à Cologne en parallèle avec la montée du nazisme, a publié le roman « Gruppenbild mit Dame » en 1971. Il est aussi l’auteur de « L’Honneur perdu de Katharina Blum » publié en 1975. Böll a reçu le prix Nobel de littérature en 1972.

Dans « Portrait de groupe avec dame », le narrateur de 1970 nous décrit, avec le ton de l’enquête distanciée, Léni Pfeiffer, née Gruyten, comme une femme de quarante-huit ans mal lotie, pauvre et marginale, ayant un fils en prison, harcelée par ses voisins et les débiteurs.

On ne comprend pas, au départ, les motivations de ce narrateur enquêteur qui nous présente les quelques informateurs qui lui permettent de retracer la vie de Léni de manière détaillée, en historien précis, mais on le suit volontiers quand il retrace les jeunes années de l’héroïne, cette femme décrite comme « un génie méconnu de la sensualité », « une sensualité spontanée, prolétarienne et quasi géniale ».

« Il est certain que si des ouvrages aussi frivoles que ceux de Proust ou de Joyce s’étaient trouvés à portée de sa main, elle aurait plus volontiers lu le premier que le second », nous dit plaisamment le narrateur à propos de la mère de Léni : l’humour est présent dans son récit, et l’on apprend incidemment qu’il est celui qui a offert les poèmes de Yeats à cette femme.

Ce narrateur, à propos des événements concernant Léni, enquête auprès de différentes personnes et obtient plusieurs versions qui parfois se contredisent : ce procédé anime le récit et nous en apprend beaucoup sur les informateurs, et le narrateur lui-même, qui fait preuve involontairement d’humour, plutôt à ses dépens, comme dans l’épisode de la bruyère. Un drôle de conteur, qui va chercher dans le dictionnaire pour continuer son récit et qui nous livre à son sujet des informations au compte-gouttes… On observe une opposition entre l’apparente précision se voulant objective du chroniqueur et ses différents commentaires sur sa propre manière distanciée, de raconter, qui obligent le lecteur à prendre un peu de recul devant cette histoire : l’humour discret vient ajouter un peu de retrait face au texte, comme lorsque sont détaillés les aspects techniques et politiques de la confection des couronnes mortuaires pendant la guerre…

Le récit de ce qu’il advient aux différents personnages à la fin de la guerre devient plus dramatique, avec un texte marqué par des références aux romans de Franz Kafka, aux poèmes de Georg Trakl, à l’opéra de Kurt Weill. Les conséquences de la guerre redeviennent plus réalistes jusqu’au malaise.

Il faut prendre au sérieux le titre du livre : il n’est pas seulement le portrait d’une femme, mais aussi de tout un groupe qui lui est proche, ainsi que celui d’une époque troublée. L’ironie de Böll est de nous faire découvrir tout cela à travers les mots d’un narrateur qui ne comprend pas l’humanisme spontané et persistant des comportements de Léni, un humanisme non pas caché dans les détails que décrit obsessionnellement le conteur, mais dans le cœur d’une femme, dans son mystère intérieur.

Heinrich Böll, Portrait de groupe avec dame, Éditions du Seuil, 1973, traduit de l’allemand par S. et G. De Lalène.