
Et j’y suis allé, je me suis lavé, et j’ai vu.
Saint Jean
La vraie vie est absente. Rimbaud
Simon se demande ce qui lui arrive : dans le bus traversant Paris ou dans une salle de cours de la Sorbonne, l’étudiant brillant en agrégation de lettres semble aujourd’hui déphasé. Gadenne en profite pour développer dans le prologue une belle prose généreuse, en longues phrases aux rythmes réguliers, décrivant le tumulte de la vie parisienne, en opposition avec le calme de l’intérieur de l’université ou celui de la bibliothèque Richelieu. Pour Simon, le défi semble être de choisir entre les plaisirs de la vie et les satisfactions de l’étude, entre une virée avec Hélène ou une soirée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, comme si les deux s’opposaient forcément.
« …Ce qu’on lisait dans les textes ne pénétrait pas dans la vie. » et inversement : Simon, ayant peur de perdre son temps, creuse un fossé dépressif, artificiel, entre la vie quotidienne et la vie intellectuelle ; même la saison est un « printemps de bibliothèque ». Il en vient à émettre des doutes sur la nécessité des travaux savants : « Tant d’érudition pour critiquer l’érudition, n’était-ce pas un travail comparable à celui des Danaïdes, un mécanisme qui, une fois déclanché, menaçait de ne plus s’arrêter. »
Dans une discussion avec Elster, il oppose la ferveur pascalienne à la méthode critique, mais ne peut expliquer ce qu’est la vie.
Mais c’est l’idée de la mort qu’il va devoir affronter lorsque son corps le lâche : le bacille de Koch vient bouleverser ses projets, l’empêche de passer l’agrégation de lettres. Une nouvelle épreuve, médicale, s’offre à lui : sera-t-elle l’occasion d’une résurrection ? Son médecin se nomme Lazare…
« Mon frère, regarde et écoute » Dante. Le purgatoire
Après le prologue parisien, la tuberculose transporte Simon de la Sorbonne au sanatorium. Après un début de roman sartrien et germanopratin, serions-nous en train de nous retrouver dans la montagne magique de Thomas Mann ? « Tout commence aujourd’hui » lui dit la sœur qui le soigne, et cela est aussi valable pour la lecture, le roman trouvant enfin son vrai départ, celui de l’apprentissage de l’impuissance, de la servitude, de la solitude et de l’ennui.
Simon va découvrir la camaraderie, la beauté humaine des métiers, et va apprendre à écouter le chant du torrent et celui de la pluie.
« Simon comprenait de nouveau qu’il était seul, qu’il n’avait jamais cessé de l’être, que c’était cela qui faisait toute son inquiétude. »
Gadenne réussit à nous offrir une prose luxuriante alors qu’il ne se passe rien où presque : le temps devient donc le thème principal du récit, avec les questionnements et les angoisses qui l’accompagnent. Le texte rend compte minutieusement des sensations, des souvenirs, des inquiétudes et du paysage, devient un roman psychologique subtil et une métaphore de la durée. Quand les réflexions commencent à porter sur l’être, ou bien sur l’action et l’engagement, il devient roman philosophique, mais sans insister.
Une discussion de Simon avec son voisin vient mettre un peu de vie et d’animation dans la répétition mortifère du quotidien et amène la surprise d’une référence à la Divine Comédie de Dante : dans le même temps, c’est la rencontre avec Ariane qui va modifier le séjour montagnard, et lui faire penser que l’homme n’est qu’un accident de la nature, qu’il n’y a pas sa place : « il comprenait soudain qu’elle distance il y a entre les mots et la vie ».
« Mon vignoble s’étend devant moi »
Cantique des cantiques
Gadenne cisèle une prose subtile pour montrer une femme qui prie, une partie d’échec, l’arrivée de l’automne, la pluie sur le perron… offrant de profonds plaisirs de lecture. Les dialogues étant tout aussi précis, on ne s’étonne guère d’entendre Simon et Ariane parler de la mort lors de leur première rencontre. Que ce soit dans les descriptions ou les dialogues, alors qu’on évolue dans un récit statique et un lieu unique, Gadenne préserve un art de l’imprévisible dans sa narration, une manière de marquer le temps qui entraîne dynamiquement la lecture, chaque instant étant porteur d’une intensité inattendue qui transforme un chemin vers la mort en univers sans limites : « La maladie, en l’immobilisant, lui avait rendu le monde enfin visible. »
Un arbre isolé, sans doute un descendant direct d’Ygdrasill, est un repère permettant à Simon de se reconnecter à la nature, de se ressourcer ; le titre du livre, Siloé, en lien avec la première citation mise en exergue tirée de l’évangile de Jean (9, 1-7), est un symbole d’espoir et du ressourcement que Simon expérimente dans ce lieu montagnard. Progressivement il retrouve la vue comme l’aveugle s’étant baigné dans le réservoir de Siloé à Jérusalem, il redécouvre la lumière du monde. Ce livre est aussi, en quelque sorte, un roman d’apprentissage.
La parole de Yaveh me fut adressée en ces termes :
– Que vois-tu, Jérémie ?
Et je dis :
– Je vois une branche d’amandier.
Jérémie
Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, loin des gens qui meurent sur les saisons.
Rimbaud
Avec l’arrivée du printemps, c’est dans la parole de l’autre que Simon apprendra ce qu’est le chagrin et dans son image qu’il approchera de la vérité. La mort de l’un de ses amis viendra clore l’hiver et c’est avec la nouvelle saison que son amour pour Ariane s’accomplira, que la sensualité envahira enfin le texte. Ces conventions romanesques, habilement détournées par l’auteur, n’empêchent pas Siloé d’être un grand livre, porté par le style dense et précis de Paul Gadenne, dans une prose intelligente, une poésie proche de la nature agrémentée par un subtil déploiement de pensée et de beautés du langage.
« Il comprenait, arrivé à ce point de sa vie, que l’amour est le véritable creuset où sont constamment fondues et refondues les formes du monde, et qu’il est la perpétuelle vigilance et la perpétuelle conscience, et la perpétuelle re-création de la vie par elle-même … /… Ce monde-là n’excluait plus rien. Désormais l’image même de la mort y pouvait entrer sans le détruire. »
Paul Gadenne. Siloé. nrf Gallimard. Imprimé par Emmanuel Grevin et fils le 24 juin 1941 à Lagny-sur-Marne.

