
Pour écrire une « Histoire du silence », il faut un historien des représentations et des sensibilités : c’est à Alain Corbin qu’on la doit, qui est aussi l’auteur de « La rafale et le Zéphyr. Histoire des manières d’éprouver et de rêver le vent » (2021) ainsi que d’une « Histoire buissonnière de la pluie », entre autres. Le silence, le rêve, le recueillement, la pluie, le vent… on est aussi en terres de poésie.
Ce silence, Corbin le rappelle, n’est pas seulement l’absence de bruit, mais aussi la vie intérieure qui l’accompagne, quelle que soit la forme qu’elle prend : le songe, la méditation, l’oraison, la déraison…
Alors qu’il était le quotidien des hommes du passé, il se fait plus rare de nos jours : il est plus difficile, voire impossible en milieu urbain, d’activer sa vie intérieure en s’appuyant sur le silence et d’échapper aux pollutions sonores ; on ne peut même plus mourir à l’hôpital en silence. En milieu rural, on ne peut même plus visiter l’abbaye de Sénanque en silence.
Pourtant, il existe un discours sur les lieux où s’impose le silence : la maison, la bibliothèque, la prison, mais aussi les tableaux d’Edward Hopper ou les romans de Julien Gracq. C’est un silence relié à la mélancolie, à la décadence, à la résistance, à la désespérance, qui peut prendre différentes formes selon les lieux, mais aussi selon l’état intérieur des personnages. « Le Rivage des Syrtes » de Gracq et « La Recherche » proustienne sont de grands romans du silence ; les écrivains ont souvent été en quête de tranquillité sonore pour écrire : Gracq en bord de Loire, Proust dans une chambre aux murs recouverts de liège, Thoreau en forêt, Woolf en quête d’une « Chambre à soi ». Même si beaucoup d’autres ont pu écrire dans les cafés, sous les bombes, dans les camps de concentration, dans des caches où le silence était vital, l’écriture est fréquemment associée à la recherche du calme et de la tranquillité, sans en être la condition exclusive.
« Le silence seul est digne d’être entendu. » (Thoreau)
En extérieur, la nature peut être un temple du silence : dans la campagne tarnaise, Eugénie et Maurice de Guérin ont pu en profiter à l’abri du Cayla ; Thoreau à l’orée de la forêt, sur les bords de l’étang de Walden ; Lucrèce et Chateaubriand dans les profondeurs de la nuit ; Philippe Jaccottet avec la lune et l’effroi…
Le silence va donc pouvoir être exaltation spatiale du néant, lieu d’une esthétique de la disparition, réservoir inépuisable de sensations inédites, capable de donner son équilibre à l’âme ou une transparence aérienne aux grands espaces.
« Vous n’aurez jamais regret d’avoir gardé le silence. » (Bossuet)
La quête du silence est aussi vieille que les hommes, d’abord associée à la religion avec Ignace de Loyola par exemple, mais aussi en lien avec la philosophie morale chez Sénèque et Marc Aurèle. Le voyage continue donc avec Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, saint Bernard de Clairvaux… En littérature, il passe chez Thoreau, Senancour, Maeterlinck et, plus récemment, chez Francis Ponge et Patrick Modiano.
Alain Corbin explore ensuite les thèmes de l’apprentissage, des tactiques, de la parole du silence : tout au long de son livre, il appuie son propos sur de nombreuses citations d’écrivains, de philosophes, de poètes, ce qui rend le parcours plaisant et en fait aussi la limite. On a déjà nommé bon nombre des auteurs convoqués, mais prenons plaisir à lister aussi Rilke, Michelle Perrot, Georges Bernanos, les sœurs Brontë, Huysmans, Mallarmé, Ann Radcliffe, Jane Austen, Joubert, Bachelard, Flaubert, Wittgenstein, Hermann Broch, Pascal Quignard, Sandra Laugier, George Eliot, Kierkegaard, Merleau-Ponty, Yves Bonnefoy, Marc Fumaroli, Maurice Blanchot, etc.
Le dernier chapitre évoque le « tragique du silence » : tragique du silence de Dieu ou celui de Jésus, mais aussi et surtout, au final, le tragique du silence inéluctable de la mort. Le plus tragique des silences sera celui de l’extinction de notre planète : à ce moment-là, nous n’éprouverons plus l’effroi du silence de ces espaces infinis. Nous serons tous silencieux.
Silence, donc. Et lecture…
Alain Corbin, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours. Albin Michel, 2016 pour la première édition. ISBN 9782226501929

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