Adorno & la personnalité autoritaire

Theodor Wisengrund Adorno, Études sur la personnalité autoritaire, Éditions Allia 2007, traduction Hélène Frappat, ISBN : 978-2-84485-233-5

Les «  Études sur la personnalité autoritaire  » d’Adorno, publiées en 1950, font partie d’un vaste ensemble de recherches sociologiques destinées à étudier les préjugés raciaux. C’est un livre que l’on fréquente depuis longtemps dans le monde de sonneur, pour nous un grand livre dans le domaine des sciences humaines, et qu’on a jugé utile de relire une nouvelle fois, comme un repère dans une époque troublée.

Le texte est un modèle d’étude en psychologie sociale, utilisant tous les outils de la recherche en ce domaine : statistiques, questionnaires individuels et collectifs, analyse d’entretiens individuels, etc. L’originalité est que, dans ses supports théoriques, Adorno use aussi des modèles théoriques de la psychanalyse et de la psychologie académique.

«  L’ignorance des complexités de la société contemporaine provoque un état d’incertitude et d’anxiété générales, qui constitue le terrain idéal pour le type moderne du mouvement de masse réactionnaire. De tels mouvements sont toujours “populistes” et volontairement anti-intellectuels.  » p. 231

La citation de la quatrième de couverture commence à situer le problème. Adorno va s’intéresser à la psychologie de l’individu potentiellement fasciste à partir de son hypothèse générale que les convictions politiques, économiques et sociales d’un individu forment un modèle vaste et cohérent et que ce modèle est l’expression de sa personnalité : autrement dit, la vision du monde des individus est de nature à indiquer qu’ils sont prêts à accepter le fascisme, la personnalité est déterminante des préférences idéologiques, les individus qui se révèlent sensibles à la propagande fasciste ont beaucoup de choses en commun ; on peut donc mettre en évidence des types de structures de personnalité particulièrement résistants aux idées antidémocratiques et tenter de montrer à quoi ressemble un individu potentiellement fasciste.

Adorno va donc mesurer les contenus de pensée des individus et observer lesquels sont associés, en étudiant les opinions, les attitudes et les valeurs, en tentant de relier ce que disent les gens, ce qu’ils pensent réellement et le climat d’opinions dans lequel ils vivent.

Les préjugés, qu’ils soient racistes, antisémites, xénophobes, homophobes…, s’appuient sur la généralisation, un processus de pensée dont Adorno va largement démontrer l’irrationalité, et sont en partie en lien avec les besoins de conformité, de croyance et d’appartenance à un groupe social. Adorno étudie plus spécifiquement les facteurs liés à la personnalité de l’individu.

«  Si nous considérons que la propagande fasciste trompe les gens en leur faisant croire que leur sort sera amélioré, alors la question surgit : Pourquoi est-il si facile de les tromper ? En raison, peut-on supposer, de la structure de leur personnalité ; en raison de modèles d’espoirs et d’aspirations ancrés depuis longtemps, de peurs et d’anxiétés qui les rendent réceptifs à certaines croyances et résistants à d’autres. En d’autres termes, la tâche de la propagande fasciste est d’autant plus facilitée que les potentiels antidémocratiques existent déjà dans la grande masse de la population.  »

Adorno rend compte de techniques de recherches spécialisées qui ne dépayseront pas ceux qui sont familiers de la recherche en psychologie sociale ; tout y est, notamment le vocabulaire adéquat : méthodologie, modèles, techniques de mesures, quantifications, entretiens cliniques, questionnaires, échelles d’opinion et d’attitude, validation statistique, variables, corrélations, etc. Plus originale est l’utilisation de ces méthodes de mesure au service de la validation de théories issues de la théorie dynamique de la personnalité, qui impliquent la mise en place d’entretiens cliniques complétée par l’utilisation d’un test projectif, le T.A.T. (Thematic Aperception Test).

L’échelle (F) du fascisme s’appuie sur un questionnaire mesurant différentes variables comme le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, etc. (voir page 59). Concernant la soumission à l’autorité, par exemple, ce préjugé a été analysé après le constat de sa forte présence dans l’idéologie nazie et il apparaît qu’il contribue largement au développement du potentiel antidémocratique. L’agressivité autoritaire est une variable qui présente une composante sadique alors que la précédente est plus liée au masochisme. Le concept psychanalytique de projection, mécanisme de défense fondamental, vient expliquer comment les propres conceptions inacceptables de l’individu sont projetées sur d’autres individus et d’autres groupes qui sont alors rejetés. Plus loin, c’est le concept de formation réactionnelle (curieusement traduit par les termes formation réactive) qui viendra à l’aide de l’explication.

Adorno détaille la construction des différentes versions de cette échelle et les corrélations avec d’autres outils de mesure et propose une validation à travers l’étude de cas, montrant que la conception d’un modèle potentiellement fasciste peut être étendue et que l’hypothèse de dispositions centrales de la personnalité qui donnent naissance à ce modèle trouve un soutien considérable.

L’étude plus qualitative de l’idéologie va amener Adorno à se centrer sur l’antisémitisme et les préjugés afférents. Il peut mettre ainsi en évidence la rigidité mentale des sujets étudiés, ainsi que leur tendance à la pensée automatique, partant de « l’hypothèse générale selon laquelle l’hostilité – largement inconsciente – dérivant de la frustration et de la répression, et déviée socialement de son objet réel, a besoin d’un objet de substitution qui lui confère un aspect réaliste et lui évite de la sorte, pour ainsi dire, des manifestations plus radicales d’un blocage de la relation du sujet avec la réalité, par exemple la psychose. »

Adorno montre le lien de l’antisémitisme avec certaines peurs infantiles, avec le fantasme d’omnipotence ou l’illusion paranoïaque, ainsi qu’avec des modes de régression vers des modes de pensée magiques de la toute petite enfance ; son analyse s’appuie sur l’idée psychanalytique que les symptômes produisent du sens : les concepts freudiens de projection, d’identification, de conflit psychique, de déplacement, compulsion, formation réactionnelle sont mis en œuvre dans cette recherche qui lie l’individuel au social, la psychologie clinique à la psychologie sociale. Par exemple, il explique que ce sont les aléas du fonctionnement de l’inconscient qui permettent ici de comprendre comment la responsabilité de l’agression peut parfois, dans les discours antisémites, être retournée vers les victimes. Mais il met aussi en évidence que cette perversion est à mettre en lien avec un climat culturel dans lequel le succès est devenu la principale unité de mesure de toute valeur. On ne détaillera pas ici toutes les richesses de cette analyse qui fait le lien et le va-et-vient entre l’individuel et le social, on note au final la mise en évidence du lien entre antisémitisme et sentiments antidémocratiques.

Adorno étudie aussi les liens entre les opinions idéologiques et les déterminants psychologiques à partir de «  l’hypothèse que les irrationalités idéologiques…/… s’accompagnent de conflits psychologiques inconscients  », la personnalité étant considérée comme un déterminant de l’idéologie. Mais un autre déterminant est mis en balance du précédent, celui du climat culturel général, notamment l’influence idéologique qu’ont sur les gens la majeure partie des médias qui veulent modeler l’opinion publique. Il évoque ainsi les habitudes de pensée rigide et de personnalisation, le ressentiment, etc., comme facteurs de l’éclosion des convictions réactionnaires et potentiellement fascistes.

En fin d’ouvrage, Adorno, après avoir émis de nombreuses réserves sur la notion de typologie en psychologie, étudie néanmoins quelques syndromes mis en évidence par son travail : le modèle conventionnel, celui du ressentiment de surface, le type autoritaire, le type excentrique, le manipulateur, etc. Il montre notamment comment le sujet de type autoritaire est celui qui se rapproche le plus des potentialités fascistes. L’étude d’Adorno est extraite d’un ensemble plus grand, on l’a dit : cela explique sans doute le manque d’un chapitre récapitulatif qui aurait résumé l’ensemble et en aurait tiré les conséquences. Il faudra chercher cela dans d’autres ouvrages d’Adorno ou les livres d’autres auteurs.

La mise en évidence des déterminants psychologiques et sociaux de l’éclosion de personnalités potentiellement fascistes ne dispense en aucune manière de la responsabilité individuelle : au contraire, elle oblige à regarder en face les données de la connaissance, comme dans un miroir.

Theodor Wisengrund Adorno, Études sur la personnalité autoritaire, Éditions Allia 2007, traduction Hélène Frappat, ISBN : 978-2-84485-233-5

Adorno, Schoenberg et Stravinsky

Theodor W. Adorno. Philosophie de la nouvelle musique. Tel Gallimard 1962

« Les Noces » sont une œuvre de Stravinsky créée en 1923, composée entre 1914 et 1917, avec une orchestration remarquable : voix, percussions et quatre pianos. Cette œuvre a été le support d’un ballet mémorable créé par Angelin Preljocaj en 1989.

La « Messe » pour chœur mixte (hommes et enfants) et double quintette à vents date de 1944-48.

L’interprétation de ces deux œuvres par Leonard Bernstein dans le CD Deutsche Grammophon 423 251-2 datant de 1977 est sans doute mon album préféré parmi ceux dédiés à Stravinsky.

Le « Pierrot lunaire » de Schoenberg date de 1912, composé pour voix en « parlé-chanté » (sprechgesang), piano, piccolo, flûte traversière, clarinette, clarinette basse, violon, alto et violoncelle. L’interprétation par Pierre Boulez et Helga Pylarczyk sur le CD Adès 14.078-2 est remarquable.

« Philosophie de la nouvelle musique » de Theodor Adorno (1re éd. 1948, 1962, coll. Tel Gallimard) accompagne depuis longtemps mes auditions de Schönberg (nom dans la graphie de l’époque) et de Stravinsky. La quatrième de couverture pourrait laisser croire que ce livre oppose les deux compositeurs sous le thème du progrès contre la réaction ; cela n’est pas faux, mais ça n’est pas aussi simple.

Il s’agit avant tout d’une étude critique des œuvres des deux compositeurs avec les outils de la philosophie et de la composition musicale (contrepoint, harmonie, orchestration, etc.), outils qu’Adorno, philosophe et musicien, maîtrise parfaitement.

Pour rappel, critiquer veut bien dire ici analyser, et tant les œuvres de Schönberg que celles de Stravinsky passent à la moulinette de l’analyse critique, ne sont pas épargnées par la dissection savante d’Adorno. Le dictionnaire de l’Académie rappelle que critiquer veut aussi dire « Examiner un ouvrage, une production de l’esprit, pour en dégager les qualités et les défauts, les mérites et les insuffisances. » D’autres définitions insistent sur « l’examen en détail » et c’est bien de cela qu’il s’agit dans le livre d’Adorno.

« Les dissonances, qui effraient ceux-ci [les auditeurs], leur parlent de leur propre condition ; c’est uniquement pour cela qu’elles leur sont insupportables. Inversement, le contenu du par trop familier est si loin de ce qui aujourd’hui pèse sur le destin des hommes, qu’il n’y a plus guère de communication entre leur propre expérience et celle dont témoigne la musique traditionnelle. »

Adorno a choisi Schönberg et Stravinsky parce qu’il aime les musiques de ces deux compositeurs, cela transparaît dans son texte, mais aussi parce qu’ils sont pour lui deux innovateurs à la rigueur intransigeante s’exprimant dans une forme d’expérience des limites ; ils font s’effondrer, chacun à leur manière, tous les critères existants pour juger de la valeur d’une œuvre musicale : « il n’est plus possible d’apprendre une fois pour toutes à distinguer la bonne musique de la mauvaise ». Adorno évacue rapidement le procès d’intellectualisme que l’on fait à ces musiques et préfère étudier la transformation des éléments expressifs de la musique.

Prenant acte que la musique a dissous l’idée d’œuvre achevée et rompu avec le public, Adorno indique que les seules œuvres qui comptent aujourd’hui sont celles qui ne sont plus des « Œuvres » et se confrontent ainsi avec la société de leur temps. Le philosophe acte le changement de fonction de l’expression musicale chez Schönberg, dans une musique qui enregistre directement les mouvements de l’inconscient, qui par son pouvoir d’être vraie en dérivant de la contrainte, tend à la connaissance ; « Le sujet de la nouvelle musique, sur qui elle rédige procès-verbal, c’est le sujet réel, esseulé, émancipé, de la dernière période bourgeoise. »

Les dissonances deviennent les supports de l’expression, et la structure musicale prend un caractère de système rigide : le dodécaphonisme a rendu la composition plus difficile ; il n’y a plus de note libre dans un ensemble déterminé par la série initiale de douze notes. Mais Schönberg intègre les techniques classiques de la variation dans ses compositions, et abolit la différence entre mélodie et harmonie. Curieusement, et c’est parfois là où l’on a du mal à suivre Adorno, celui-ci rapproche la rationalité dodécaphonique de la philosophie autoritaire de Spengler et de la superstition : « Le destin, c’est la domination portée à l’abstraction pure, et le degré de destruction est le même que le degré d’autorité, le destin, c’est la calamité. »

La contrainte sérielle entraîne la répétition du contour mélodique en détruisant la relation spatiale des intervalles qui était la mesure dans le temps de cette mélodie. Le rythme devient le seul évènement au prix du nivellement des accords anciens et nouveaux ; en cela, la musique traditionnelle (Bach, Mozart, Beethoven… dans le langage d’Adorno) permettait des nuances beaucoup plus subtiles que la musique nouvelle. Adorno analyse aussi le fait que la musique dodécaphonique soit indissociable des dissonances, que tension et détente doivent se comprendre en lien avec l’accord virtuel des douze sons. La répétition est inadéquate au dodécaphonisme, l’orchestration et ses couleurs n’en prennent que plus d’importance et font de Schönberg l’un des plus grands compositeurs de son temps, même si Adorno parle d’échec grandiose à propos de ses dernières œuvres.

La thèse d’Adorno selon laquelle Stravinsky a voulu restituer avec ostentation l’authenticité à la musique en la faisant exprimer la violence du « ne-pouvoir-être-qu’ainsi-et-pas-autrement » paraît problématique, ainsi que l’idée que le compositeur se soit livré à une tentative de restauration : mais on l’admettra provisoirement comme outil d’analyse critique. D’ailleurs, Adorno nuance rapidement son propos en indiquant que Stravinsky n’a pas pris le chemin le plus facile vers l’authenticité en éliminant la routine de manière ironique, en remettant le corps au centre du jeu et en se moquant de l’art humaniste. On avoue avoir du mal à comprendre pourquoi Adorno fait du renoncement un concept central pour l’œuvre entière de Stravinsky, mais l’on trouve plus curieux et intéressant le rapprochement entre le « Sacre du Printemps » et le délire du toucher rapproché de l’interdiction de l’inceste par Freud et l’autre rapprochement fait entre le sadomasochisme, l’infantilisme et toute la musique de Stravinsky…

Adorno a publié la première édition de sa « Philosophie de la nouvelle musique » en 1948 ; ses analyses des œuvres de Stravinsky s’arrêtent donc à la fin de la période néoclassique du compositeur, en 1945. Il manque au philosophe la connaissance des dernières périodes de Stravinsky, dans lesquelles le compositeur s’inspire du jazz et fait sienne la technique sérielle : comment le philosophe aurait-il pris en compte l’audition du Septuor pour ensemble de jazz (1953), du Canticum Sacrum (1955), des Mouvements pour piano et orchestre (1959), de la ballade sacrée Abraham et Isaac (1963) ou des Variations Aldous Huxley in memoriam de 1964 ?

« Selon la conception courante, Schönberg et Stravinsky sont diamétralement opposés l’un à l’autre. En effet, les masques de Stravinsky et les constructions de Schönberg n’ont au premier coup d’œil que peu de ressemblance. Mais l’on pourrait bien s’imaginer qu’un jour ils n’apparaîtront pas aussi différents qu’ils veulent paraître aujourd’hui, les accords tonaux aliénés et habilement montés de Stravinsky, d’un côté, et de l’autre, la succession de sons sériels, dont les fils de liaison sont coupés comme par une injonction émanant du système. Ils désignent plutôt des degrés différents de rigueur dans l’identique. Ils ont en commun, en vertu de leur maîtrise sur l’atomisé, l’exigence de l’obligatoire. Pour tous les deux, l’aporie de la subjectivité impuissante devient la seule issue possible et prend l’aspect d’une norme non ratifiée mais pourtant impérative. Chez tous les deux, certes, à des niveaux de configuration tout différents et avec une capacité inégale de réalisation, l’objectivité se pose subjectivement. Chez tous les deux, la musique menace de se figer dans l’espace. Chez tous les deux, le tout prédétermine chaque élément musical, et il n’y a plus de véritable interaction entre le tout et la partie. La maîtrise qui dispose du tout dissipe la spontanéité du détail. » p. 80

Theodor W. Adorno. Philosophie de la nouvelle musique. Tel Gallimard 1962.