Femmes de lettres

Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 
Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 

Pour mieux lire cet ouvrage, il faut probablement remettre en son temps et son époque ce que l’on appelle le féminisme de Christine de Pizan, et ne pas réduire son œuvre à cette seule vision anachronique.

Cela fait, on appréciera le modernisme et le courage de ses écrits qui défendent les femmes, notamment en n’hésitant pas à entamer la critique de grands auteurs : Ovide, Cicéron, Jean de Meung (voir ses « Épîtres sur le Roman de la Rose »)…, ce qui à son époque et dans sa position ne manquait pas d’audace.  Christine est donc l’élue, appelée par la Raison, la Justice et la Droiture à édifier, dans le Champ des Lettres, la Cité des Dames, ce « royaume de féminie » dont on découvre qu’il est le livre lui-même.

La tâche de la femme de lettres consistera donc à mettre en avant, par l’écriture et son art de la narration, toutes les femmes de l’histoire ayant montré leur grande valeur : de Penthésilée à Artémise, de Bérénice à Clélie, de Claudine à Pauline, le catalogue est grandiose et permet à Christine de développer son grand art d’autrice cultivée et imaginative pour nous raconter un grand nombre de petites histoires édifiantes et instructives et rédiger des portraits saisissants, en citant fréquemment le Décameron de Boccace et les Métamorphoses d’Ovide.  

Le lecteur d’aujourd’hui lit tout cela avec étonnement et admiration.  « Qu’ils se taisent donc ! Qu’ils se taisent dorénavant, ces clercs qui médisent des femmes ! Qu’ils se taisent, tous leurs complices et alliés qui en disent du mal ou qui en parlent dans leurs écrits ou leurs poèmes ! Qu’ils baissent les yeux de honte d’avoir tant osé mentir dans leurs livres, quand on voit que la vérité va à l’encontre de ce qu’ils disent… » p.125 

Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 

Christine en ballade

Christine de Pizan
Le Chemin de longue étude
Christine de Pizan
Le Chemin de longue étude

« Ici les paresseux n’ont que faire, car ce lieu est réservé à ceux qui s’efforcent de comprendre et se délectent à apprendre »

Christine prend Dante et Boèce pour modèles et se laisse entraîner en songe par la Sibylle de Cumes sur ce « Chemin de Longue Étude », qui est celui du savoir et de la sagesse, de la patience et de la sapience. L’œuvre va se développer dans la figure rhétorique de l’allégorie et dans les références aux auteurs anciens, mais laisse néanmoins sa place au quotidien de Christine, après que celle-ci ait exprimé la douleur de la perte de son mari dans des vers à la beauté poignante.  

Dans ces chemins réservés « aux esprits subtils, selon leurs appétits divers », Christine se désole des conflits et des guerres qui répandent le chaos sur terre, et si elle cherche pendant un moment des réponses au ciel, c’est finalement à la sagesse concrète des hommes qu’elle renverra le soin de prendre en charge le chaos, faisant appel à sa grande culture antique et à sa maîtrise de l’écriture poétique. 

Christine de Pizan. Le Chemin de longue étude. Lettres gothiques. Le livre de poche 1999 


 

Plaisir d’amour et de lecture

Christine de Pizan. Cent ballades d'amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard
Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard

De l’amour et de la poésie, allons-y, on ne va pas bouder ce plaisir.

Ça date de la fin du XIVe siècle et du début du XVe : voilà qui nous intéresse.

C’est écrit par une femme du moyen-âge, voilà qui est plus rare.  Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française, vivant de sa plume et inventant des formes d’écriture plaisantes et modernes.

Dans ces « Cent ballades d’amant et de dame », elle reprend à sa manière quelques codes de la poésie des troubadours, les renouvelant pour nous donner des textes formellement savants mais simples à lire, même pour le lecteur moderne.

Ça tient encore la route, c’est plein de beautés d’écriture rafraîchissantes et sensibles, c’est plaisant à lire tout en étant plein de profondeurs (le désir de l’autre, le langage du désir, la séparation…). 

Pour les lecteurs du XXIe siècle qui savent encore lire, et qui n’ont pas peur que la dame mène la barque. 

Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard