Espace Perec 2024 (Claro)

 Une seule lettre vous manque 2024.

Christophe Claro 2024

Premièrement sous l’aile de Proust et de Poe, Christophe Claro nous entraîne, dans sa belle prose poétique, dans un chemin de traverse, en questionnant le manque, le trou, l’absence et en formulant l’hypothèse que dans « La disparition », Perec invente la traduction. 

Claro choisit donc de creuser un thème qui renvoie à son propre travail de (grand) traducteur, et plus largement de questionner le langage et ses illusions en donnant une valeur transitive au verbe disparaître. 

Comme Perec, il joue lui aussi : il nous propose d’abord une retraduction en français d’une traduction en anglais d’un texte de Perec, puis retransforme en lipogramme cette traduction de traduction pour finir par repartir de l’original en remettant la lettre « e » : le jeu est jouissif et vertigineux mais permet un parcours réflexif et poétique sur l’absence, la perte, le deuil, et permet à l’auteur de rappeler que nous ne savons pas lire, que nous avons besoin des livres pour apprendre à lire. 

Après quelques belles et émouvantes variations, Claro se fait lacanien en nous rappelant qu’il manque toujours quelque chose, que le langage échoue toujours à dire quelque chose de la vérité de l’être : « Peut-être que mourir n’est pas la même chose que disparaître, peut-être que disparaître n’est pas tout à fait mourir, est autre chose, et que philosopher c’est non seulement apprendre à mourir, mais également à faire la différence entre mourir et disparaître. »

C’est le N° 5 sur 53 de la collection 53 des éditions L’Oeil ébloui. 

La vraie vie

Claro 2025

Le narrateur, après la tempête de 1999, montre un symptôme ressemblant à l’hallucination négative : il voit les choses en transparence. Il indique aussitôt qu’il n’en est pas de même pour les pensées et les émotions.

Cette opacité est celle de son incapacité à éprouver et exprimer des émotions après le décès de sa mère survenu quelques semaines plus tôt, mais les souvenirs réapparaissent.

Le rappel est le récit d’un vécu d’injustice alors qu’il était enfant, qui laisse se déployer une prose poétique dans laquelle l’apparition de l’humour vient atténuer les désillusions. Un habile saut de suspense entrecoupé par de brèves considérations sur la meilleure façon de se suicider amène à la défenestration du philosophe Gilles Deleuze qui a plus affecté le narrateur que la mort de ses propres parents.

La chute qui se déploie à l’infini telle « la distance parcourue par la flèche de Zénon » mène dans un jardin, ou bien en compagnie de Mrs Dalloway chez Virginia Woolf, ou bien chez Hitchcock dans Vertigo, à moins qu’on ne se réfugie dans « Quelque-chose noir » de Jacques Roubaud.

La prose élégante et pudique de Claro tient à distance l’émotion toujours présente en arrière plan, atténuée par le recours à l’humour et à la culture ainsi que par le style poétique : il s’agit pourtant de failles béantes concernant le deuil et le sentiment d’abandon mais la littérature semble être là pour les colmater, du moins en partie.

Le temps sert aussi la mise à distance : Claro revient, vingt-cinq ans après les faits, à la veine biographique de son œuvre qu’il avait si bien explorée dans « La maison indigène ». Il invente l’hallucination négative à rebours, imaginant dans une chute inversée que ses géniteurs sont le fruit de ses pensées et citant Laura Vasquez à-propos des choses transparentes.

Le choc du retour à la réalité le ramène à l’écriture : Claro nous parle de sa machine à écrire, disserte sur le langage à propos de l’essence du chien, évoque ses difficultés à écrire après la tempête et croit se trouver une filiation artistique chez un poète hongrois inconnu. Il invite Dylan Thomas, Rimbaud et Charles Baudelaire pour évoquer son père et l’alcoolisme, et l’écriture semble mimer les errances et hésitations de l’ivresse et quand la confusion règne, c’est à Victor Hugo qu’il fait appel.

L’enquête de Claro finit par le ramener à un livre de son enfance. À sa façon, il ne cesse de s’interroger sur ce qu’est sa vie d’écrivain et peut-être de penser comme Proust que « la vraie vie, la vie enfin éclaircie… »


Christophe Claro – Des milliers de ronds dans l’eau – Actes Sud 2025

L’exercice de l’échec

« L’échec est une cage dans un oiseau ».

Claro 2024

Ce livre s’offre d’abord comme un paradoxe puisqu’il y est question de réussir à échouer.

Avec un humour réservé convoquant de nombreuses références littéraires discrètes voire masquées, Claro interroge en poète et traducteur le langage poétique et littéraire en commençant avec le verbe faillir.

En conteur réjouissant, il joue aux échecs avec son lecteur, dans une ballade plaisante mais pas superficielle puisqu’elle nous fait réfléchir sur la langue, sur l’écriture, la traduction et la lecture en prenant des exemples dans sa pratique d’écrivain et celle d’autres auteurs : Baudelaire, Flaubert, Shakespeare, Malcolm Lowry et bien d’autres, sans oublier Perec qui semble innerver tout le livre…

Le jeu peut prendre un tour désopilant quand l’auteur réécrit – en y insérant le mot « échec » – les incipits célèbres de grands romans (on le note pour les lecteurs pressés, dans l’ordre d’apparition : Proust, Céline, Paul Nizan, Rousseau, Diderot, de Gaulle, Nabokov, Hemingway, Camus, Molière, Queneau, Rousseau encore, Austen, Giono, Woolf, la Bible). Seulement deux femmes dans le lot, Claro encore un effort…

Mais autour de ce passage jubilatoire, l’ensemble garde un esprit de sérieux construisant une belle réflexion sur l’art d’écrire (avec Kafka, Benjamin, Pessoa, Cocteau…), de traduire et sur le métier d’écrivain, même si l’auteur nous convie à d’autres jeux subtils et malicieux comme réécrire les « Notes de chevet » de la délicieuse Sei Shōnagon ou décrypter les structures élémentaires de l’échec ou encore nous livrer les fragments d’une nouvelle cruelle ou encore écrire « une ritournelle de l’opaque ».

Et l’on se reconnaît bien dans cet étonnant chapitre sur la lecture dans lequel Claro nous démontre, en convoquant Proust et quelques autres, qu’il ne sait pas lire ! Mais cela ne résiste pas à l’humour : « Persévérer dans un livre qui résiste, c’est aussi faire l’expérience d’une traversée crépusculaire, quand le sens semble déjà disparaître derrière l’horizon des mots, et que ces derniers prennent sur eux de restituer toutes les couleurs du couchant (cette métaphore poétique vous est offerte par la société Claro Ltd.) »

Claro réussit donc à échouer et même à laisser apparaître l’émotion à la fin de son livre. Le lecteur comblé, à la fin de cette lecture, ne se sent plus coupable, comme d’habitude, d’échouer à écrire une recension digne de ce nom.


Christophe Claro – L’échec. Comment échouer mieux – Éditions Autrement 2024






Narration au savon

Claro
Tout autre chose
Claro
Tout autre chose

L’écriture de Claro sort les choses de leur immobilité pour les transformer en fantasmes littéraires, pour les animer et les personnifier par la langue écrite et les mettre en récits.

Ces fragments – une page pour chaque objet – semblent se transformer en prose poétique, quelque part entre Henri Michaux et Francis Ponge : c’est clair pour ce dernier, puisque la page 42 est consacrée au savon. À moins qu’on ait là les fausses pistes d’une lecture paresseuse… Mais ces choses ne sont pas que des objets : on trouve le couteau, la bougie, la passoire, mais aussi l’eau, le visage, le silence en soi… il y a même la brume, et la corde pour se pendre (un souvenir du « Sonneur » de Mallarmé ?).

Dans ce livre ou le verre devient « de l’eau prise dans sa propre transpiration », ces choses sont désignées comme étant des matières, ce qui fait perdre son latin, à la fin, à la table du même nom. Cette phénoménologie si particulière nous offre des phrases inattendues : 

À propos de l’eau : « Dans ton café, même,  elle complote, suçant le marc pour en chasser l’amer ».

À propos de la bûche, l’humour est lié au jeu des assonances et allitérations : « …la voilà nue et froide à même le sol, chacune de ses fibres ressassant ce que seule une bûche saurait ressasser – et qu’on ne saura pas ».

Quand à la clé, « Où l’égarer est notre seul souci. »

On s’égare donc volontiers dans ces petites narrations dont on se demande si, dans le fond, elles ne contiendraient pas un peu de pensée, de philosophie.    

Une note de sonneur bio (pour inviter à lire un livre et un auteur que j’apprécie) rédigée à la main : peut-être avec peu d’intelligence, mais au moins, elle n’est pas artificielle… 

Christophe Claro. Tout autre chose. Éditions Nous 2023

On n’en revient pas.

Une prose poétique référencée n’excluant pas le narratif, une errance dans l’histoire de la littérature, un texte à la beauté réservée aux lecteurs hors commerce, où le bûcher des vanités peut être éteint par un lamento à cinq voix, par des morceaux de langage incitant à ne pas oublier de mourir. 

Voici venir la littérature du XXIème siècle, sans bruits mais à grands pas.

Claro, Christophe – Sous d’autres formes nous reviendrons – Fiction et Cie Seuil 2022


 

Le clavier cannibale

« Le clavier cannibale », c’est un trésor jouissif pour les lecteurs post-modernes. L’écrivain et traducteur Christophe Claro publie dans ce livre datant de 2009 des articles admirables sur la traduction, sur les écrivains américains (Pynchon, Gaddis, Vollmann…), sur la lecture, etc. Claro est brillant, sans concessions, ces textes sont plein de récompenses pour ses lecteurs : on y apprend beaucoup sur les auteurs qu’il a traduit, sur la littérature du XXème siècle et sur l’expérience de la lecture des textes majeurs de l’époque (Guyotat, Pynchon encore…), le tout étant rédigé avec humour et une ironie  parfois féroce.

Claro prolonge l’expérience sur son blog du même nom, situé à https://towardgrace.blogspot.com/ et c’est à ne pas rater.

Claro, Christophe. Le Clavier Cannibale. Éditions Inculte Essais 2009