Adour contrarié

Marie Cosnay

Dans ce livre, il y a plusieurs scènes qui se superposent ou s’entremêlent : celle du théâtre shakespearien (le Roi Lear), celle du crime et du polar, la scène politique et sociale, celle de l’imaginaire poétique, celle de la guerre et celle de la lecture…

Une multitude de personnages nous est présentée dans trois pages dédiées au début du livre, et cela est bienvenu, permet de ne pas trop se perdre dans ce texte labyrinthique qui semble vouloir priver le lecteur des repères narratifs habituels (les suspects habituels).

Ces personnages ont souvent des doubles, des alias qui naviguent entre les différentes rives du fleuve, ce qui fait parfois douter ou hésiter sur leur identité.

Mais une fois qu’on est calé, on joue le jeu volontiers, pour entrer dans des choix d’écriture et de narration originaux, des déplacements dans l’espace déconcertants, des mouvements temporels aux aléas inattendus, des hallucinations : dans ce récit éclaté et fourmillant jusqu’à la dilution, c’est à une dystopie de la lecture qu’on est convié, comme par analogie avec son contenu.

L’inspecteur Durruty aura bien du mal à s’y retrouver, dans une géographie qui pourrait ressembler aux environs de Bayonne, mais paraît plutôt se perdre dans les parages d’un Adour cubiste déconstruit, un espace multidimensionnel entre Nive et Bidassoa devenant de plus en plus dystopique : à moins qu’on ne soit dans un univers étrange proche de celui du cinéaste David Lynch auquel Marie Cosnay fait référence par ailleurs*.

L’autrice narratrice semble elle-même se demander ce qu’il en est du devenir de ses personnages, jusqu’à ce que l’un d’eux disparaisse ou se métamorphose (Cosnay est traductrice d’Ovide) après que l’on aura assisté à la multiplication des pains… Euh non, des livres.

Mais qu’on se rassure : une fois les règles du jeu acceptées, la lecture peut se dérouler dans cet univers poétique particulier que développe la prose de Marie Cosnay et il n’est pas obligatoire de relire Shakespeare pour s’y retrouver. (pas obligatoire, mais c’est un bon prétexte…)

Au fil de ses livres, Cosnay déploie une poétique politique : la guerre est celle du langage, dans laquelle se confrontent dominants et dominés, assassins et inspecteurs, clochards et municipaux, immigrants et administration préfectorale, hommes et femmes… La prise en compte par l’autrice des problèmes de la cité démocratique implique une réflexivité éthique de l’écriture : comment rendre compte des tragédies individuelles réelles, comment parler à la place des autres, quel équilibre entre l’action et la réflexion ?

En équilibre, Marie Cosnay apporte dans ce livre un original début de réponses à ces questions, et les réitère dans ses autres ouvrages, dans la fiction, le reportage ou le mélange des deux.



* « Hiboux, rubis et filles aux cheveux de feu », page 108, in : Marie Cosnay – Traverser les frontières, accueillir les récits. Éditions L’Ire des Marges 2022

« Toujours autre chose, toujours autre chose. Derrière un signe, un autre, c’est ça, s’il y avait une autre chose que je voudrais qu’on retienne. Derrière un visage, un autre, derrière une richesse une autre, un livre un autre, un personnage, un nom, un autre. »

Marie Cosnay


Marie Cosnay – Cordelia la guerre – Éditions de l’Ogre 2015 – ISBN 9791093606231

  

Marie Cosnay

Expériences des limites 3

Cosnay 2022-2023

Avec « Des îles. Mer d’Alborán. 2022-2023. », Marie Cosnay termine sa trilogie consacrée à l’exil vers l’Europe, aux histoires de migrants venant échouer aux portes de l’espace Schengen. 

Chaque volume a son originalité. Dans le premier (Lesbos 2020. Canaries 2021), l’écriture semblait se chercher, la recherche des formes pour dire l’indicible devenait métaphore de la recherche des personnes et des corps. Dans le second volume (Île des Faisans. 2021-2022), s’affirmait la forme du récit pour mieux faire comprendre les drames de ces déplacements. 

Ce troisième volume (Mer d’Alborán. 2022-2023) laisse place à une sorte de bilan réflexif laissant plus de place à l’Histoire ainsi qu’à la réflexion sur la mort, et montre aussi ce que ces histoires font aux corps et aux esprits des migrants, mais aussi aux corps et aux esprits des aidants, y compris l’auteure du livre.  

L’ouvrage fait aussi appel à l’anthropologie lorsqu’il s’interroge sur la signification de l’enterrement des morts : « Enterrer comme il faut, c’est garantir le temps ». Le détour par Sophocle devient ici judicieux, mettant en parallèle les questions d’Antigone et de Créon avec celles que peuvent se poser les familles des migrants morts à qui l’administration refuse une sépulture décente ou pérenne. Le livre laisse aussi la place aux rêves qui apparaissent quand la réalité devient un véritable cauchemar. 

Marie Cosnay construit avec cette trilogie une œuvre autant littéraire que politique, dans laquelle l’engagement activiste trouve sa voix, son mode d’expression, pour tenter de dire l’indicible et ce que l’on ne veut pas entendre. 

Une petite tranche du temps :

 …/… 27 mars 2022 : 

52 garçons d’un même village à Salé disparus. 

26 avril 2022 : 65 disparus partis de Sfax. 

8 mai 2022 : 44 disparus partis de Boujdour. 

9 mai 2022 : 27 disparus partis de Layoune. 

15 mai 2022 : 59 disparus partis de Tan-Tan. 14 disparus au départ de Tipaza. 

…/… 


 

Expériences des limites 2

Marie Cosnay – Des îles. Île des Faisans 2021-2022 – Éditions de L’Ogre 2023

Cosnay 2021 2022

À l’extrême opposé de Zuydcoote et Bray-Dunes, on se dirige vers la pointe sud-ouest de la France à la frontière avec l’Espagne à Biriatou : après le péage de l’autoroute, la petite route à droite descend vers Hendaye et nous mène sur les bords du fleuve La Bidassoa. Une voie de promenade derrière les maisons accueille les marcheurs le long du cours d’eau mesurant près de cent vingt mètres de large à cet endroit : une petite île toute en longueur – l’île des Faisans – est posée là, entre les deux pays. 

Le panneau d’information touristique parle du « plus petit condominium du monde » : il est vrai que ce petit bout de terre est géré alternativement tous les six mois par la France et L’Espagne. Vers l’est on aperçoit les montagnes vertes du pays basque. Vers l’ouest, on se dirige vers la belle embouchure de la Bidassoa : où l’on peut voir une maison habitée par Pierre Loti, et en face la petite ville espagnole d’Hondarribia avec ses belles rues montantes. Ciel et eaux bleues, bateaux, l’Espagne sur l’autre rive. Voilà pour la carte postale. 

Le deuxième volume de la trilogie que Marie Cosnay consacre à l’exil vers l’Europe nous montre l’envers du décor, le verso de la carte postale : « Au mois de mai 2021, quelques jours après que je retrouve Fatou dans un centre de Gran Canaria, Yaya Karamoko, vingt-huit ans, meurt dans le fleuve, près de l’île des Faisans. La Bidassoa sépare Irun d’Hendaye. Trois ponts relient les deux villes. Pourtant, comme à d’autres époques, des époques de guerre, de dictature, des époques d’avant la construction européenne, les voyageurs prennent la montagne, le fleuve, ou suivent les voies ferrées. En un an et quelques mois, il y aura dix morts. Neuf attestés, neuf corps, et un disparu. » 

Ce paysage fluvial avec son île bi-nationale est donc lui aussi, comme la méditerranée, un tombeau aquatique pour les migrants. Peu de touristes qui se promènent ici en 2024 savent que s’écrit une autre histoire dans ce site limite, d’autres histoires, celles d’hommes, de femmes et d’enfants contraints de quitter leur terre et de risquer leur vie sur la mer avant d’échouer aux frontières de l’Europe. Une Europe qui va vite se révéler comme étant plus le continent des tracasseries administratives kafkaïennes et moins celui de Montaigne, Voltaire ou Diderot… 

Se heurtant à des murs de pierre et des murs administratifs, des gens meurent dans l’océan, des gens meurent dans le désert, des gens meurent dans la Bidassoa, d’autres non loin de Bray-Dunes et Zuydcoote… 

Marie Cosnay nous raconte quelques unes de ces histoires et nous permet de ne pas oublier que depuis 25 ans, plus de 40000 personnes sont mortes aux frontières de l’espace Schengen. Et parmi celles qui ont réussi le voyage jusqu’à nos portes, qui ont traversé les déserts et la mer, qui ont survécu aux violences et à la faim et la soif, quelques unes sont venues mourir dans la Bidassoa, un joli petit paysage fluvial autour de l’île des Faisans, le « plus petit condominium du monde ». 

 « Je compte sur ta plume, répond Souleyman. Tu caresses les phrases. » p.41 

« La rigueur éthique s’affole devant la folie que créent l’illégalisation des déplacements et les stratégies pour contourner tous les empêchements » p.153 

Île aux Faisans - Hendaye - (c) sonneur
L’Île des Faisans. le « plus petit condominium du monde ». 
Photos (c) sonneur
Île aux Faisans - Hendaye - (c) sonneur


 

Expériences des limites 1

Cosnay 2020 - 2021

Avec « Des  îles. Lesbos 2020. Canaries 2021. », Marie Cosnay nous propose le premier livre de sa trilogie consacrée aux migrants européens, à l’exil vers l’occident. 

L’écrivaine, qu’on connaît comme auteure de romans et de poésie et traductrice des « Métamorphoses » d’Ovide, écrit ici un livre frontière à propos des limites de l’Europe. Les migrants posent des questions dérangeantes à l’Europe, le livre de Cosnay offre un texte dérangeant à ses lecteurs. Elle fait entrer en littérature la question politique de l’exil vers l’Europe : mais comme il s’agit d’abord d’histoires humaines singulières, la façon d’écrire sur le sujet va elle aussi être singulière. 

C’est comme une recherche hésitante, l’écriture semble être une métaphore de l’errance des migrants dont elle parle, passant du constat journalistique à la réflexion politique, de la description poétique au récit dramatique, perdant les mots quand le réel devient vraiment impossible, réduisant la parole à la simple énumération. 

Certains fragments dérangent sciemment la fluidité de la lecture : « On dirait un lange vide, le bébé est si petit… Il vaut mieux que ça ne se sache pas, pas tout, pas trop… Les petits garçons dormaient dans le cimetière de la ville, depuis que le prêtre avait fermé l’église… On est déjà morts, qu’est-ce qui pourrait nous tuer encore ?… Le papa pêchait, elle (la petite fille) était sur le bateau, ils ont ramené trois corps. L’un n’avait plus de tête… Si elle n’avait rien, si elle a tout perdu, personne ne saura jamais ce qui lui est arrivé… Soit elle n’est pas en vie, soit elle est restée dans le naufrage… Nul ne saura que je suis resté au fond de l’eau… Tant qu’on cherche quelqu’un, il est vivant… » 

Avec la description du camp de Mória (à Lesbos), avec le mot « camp » réitéré, on découvre que l’histoire se répète, que personne ne tire les leçons de l’histoire ; que l’histoire des historiens échoue à servir à quelque chose, que la phrase « Plus jamais ça » n’a jamais été autre chose qu’un vœux pieux. 

Ces camps, occupés à quarante pour cent par des enfants… Paul Valéry, dans le cimetière marin de Sète, contemple une méditerranée qui est elle-même devenue un tombeau. 

Mais que peut la littérature ? Sans doute chercher les mots, les formes de langage qui nous manquent pour décrire l’indicible, et tenter ainsi une approche de la réalité, un dévoilement de la vérité. C’est ce qu’essaie Marie Cosnay, avec un certain courage, non seulement dans l’écriture mais aussi dans l’engagement physique et politique, le lecteur lui en est reconnaissant.


 

Évanescences

« Je peux tout accepter, la rupture des liaisons logiques, historiques », est-il indiqué dès la deuxième phrase. Le lecteur doit lui aussi accepter d’adapter sa lecture devant cette prose poétique où tout se transforme, que ce soient les personnages – évanescents et changeants – ou le fil narratif soumis à la logique onirique plus qu’à la linéarité. Ces glissements permanents du sens déterminent probablement les limites de l’exercice, dans lequel le narrateur et même le lecteur échappent à la fixité. Mais l’ensemble a sa cohérence poétique qui lui donne une force qui entraîne la lecture jusqu’au bout de ce texte de 78 pages.

Marie Cosnay. Des métamorphoses. Cheyne éditeur 2012

                        D’Orphée à Achille: Les Métamorphoses (Ovide) livres X,XI,XII. Nous éditeur 2011

                        Les Métamorphoses d’Ovide (Nouvelle traduction). Le livre de poche 2020