Les batailles d’Antonin

Antonin Crenn nous prévient : « Dans cette histoire, les mères meurent et les pères disparaissent. »

Antonin Crenn 2026

Le récit commence à la fin du XVIIIe siècle à Cambrai. Pierrot, le père de Jules-le-disparu, a 14 ans au début du roman (1806 à Cambrai). Il joue avec un rat puis devient soldat pendant les guerres napoléoniennes. Il prend soin des animaux ; on lit donc un traité vétérinaire du XIXe siècle et il y aura d’autres performances d’écriture de ce type dans ce livre. Après la guerre, Pierre aime écouter la musique militaire et chevaucher de Cambrai à Lille pour y retrouver Aspasie : il est aussi capable de s’émouvoir à l’écoute du chant d’un enfant.

Rue des Batailles à Paris, Jules rêve de la pompe de Chaillot et Honoré de Balzac fuit ses créanciers. François, un autre personnage, veut devenir chanteur et finit par rencontrer Valentin, un ami de Pierre.

L’auteur intervient par moments dans son propre roman pour donner des indications sur son écriture et sa conception : « Il faut comprendre comment les relations naissent et perdurent. Il faut jeter des ponts entre les personnages. …/… Je n’invente pas. Au pire, j’extrapole. Au mieux, j’ai des intuitions. J’interprète et je tâtonne. Je raisonne par hypothèses. Ce que je ne sais pas, je dois le supposer. Non pas mentir. Je suis de la catégorie des bavards, je suis gêné par le silence. Alors parfois j’imagine. »

Antonin Crenn questionne le passé et comment l’écrire, on rencontre Léopoldine Hugo sur la Seine, le lecteur se laisse volontiers mener en bateau, un « vapeur » allant vers le Havre. 

François le musicien vit dans un immeuble dont la description nous permet de découvrir que l’on est bien dans un roman perecquien, dont les fragments sont les pièces d’un passé à reconstituer, à l’image du fonctionnement des rappels en mémoire. Il y a là comme un amas incomplet de morceaux d’un vase cassé qu’on ne pourra reconstituer que partiellement : des images, des rêves, des fragments de la grande histoire, des coïncidences et des fantômes, des vérités et des inventions qui assemblent un récit musical constellé d’incertitudes et de motifs lumineux, comme sur le paravent japonais de Madeleine. 

« Pour l’instant, ce n’est pas la généalogie qui compte. Je voudrais qu’on se concentre d’abord sur ce point : ces personnages sont des personnes, elles ont existé ici. Des corps se sont croisés, touchés, connus. C’est tout ce qui compte aujourd’hui. »

On croise donc – dans ce récit imbriqué dans la grande histoire – Isadora Duncan et Marie Bonaparte, Baudelaire, Mallarmé et Julien Gracq (allusivement), Antonin et Jean-Eudes, Caroline et Victor, Victor Hugo et Émile Zola, Élisabeth et Adrien ; on va furtivement au Pecq, dans les Yvelines, comme dans « Espace Perec », un autre livre d’Antonin Crenn.

Il y a même une chemise accrochée à un fil d’étendage, qui sèche au soleil : peut-être à l’image du lecteur qui, suspendu au déroulement de l’histoire, reste songeur et charmé après avoir refermé ce livre des êtres et du temps.

« Je ne corrige pas les chapitres déjà écrits. Si je trouve plus tard les informations qui me manquent, j’écrirai une nouvelle version, chacune poussant la précédente, non pour la remplacer, mais pour grossir son flot. Je voudrais garder visibles ces couches de savoir, et comment elles s’incorporent à mon désir d’écrire, car c’est un roman d’apprentissage, où j’apprends peu à peu le sens de mon récit, guidé par l’écriture même. »



Espace Perec 2024 (Antonin Crenn)

Antonin Crenn commence son petit livre de 53 pages – comme le veut la collection – en reprenant la première phrase de « La vie mode d’emploi », cela pour mieux nous entraîner dans son texte à la beauté singulière, faisant d’une banlieue improbable (qui n’a d’existence que sous forme d’hapax dans l’œuvre de Perec) le centre du monde, y montrant ce qui s’y passe vraiment comme Perec le faisait dans « L’infra-ordinaire », ou en questionnant l’espace comme l’ami Georges pouvait le faire dans « Espèces d’espaces » ou « Lieux ».

Antonin Crenn – qui se veut « narrateur d’une histoire qui est en train de s’inventer » – va plus loin que l’écrit expérimental pourrait le laisser espérer : il déploie l’éventail des souvenirs, de l’histoire, remonte jusqu’à l’enfance et laisse apparaître ce à quoi on ne s’attendait pas, l’émotion.

On pratique donc la lecture augmentée, comme il se doit au XXIème siècle, en allant voir sur les cartes de l’Internet, pour se rendre compte qu’on avait déjà surplombé ces lieux lors d’une visite des terrasses de St-Germain-en-Laye… Où les souvenirs du lecteur rencontrent ceux de l’auteur, au moins un peu : j’étais resté en surplomb pour visiter le curieux musée Maurice-Denis, je n’étais pas descendu vers la rue du Président Wilson et le hameau Alfred Sisley, vers cette ville « qui n’est pas le terminus, mais la salle d’attente, le repos provisoire avant la ville » où je n’irai jamais, sauf dans le beau livre de Antonin Crenn.

Les souvenirs de St-Germain-en-Laye, ce sera avec le livre de Anne Savelli que je les revisiterai.

Le livre d’Antonin Crenn est le N°7 sur 53 de la collection « Dire son Perec » des éditions l’Oeil ébloui.