Louise de Rivoli

Voici donc un drame romantique avec trio amoureux, trahisons et mort des amants à la fin : de quoi faire peur… Mais c’est écrit par Louise Colet (1810-1876), dont on a fait connaissance dans la correspondance de Flaubert comme amante, muse et destinataire de ses plus belles lettres portant sur la littérature et l’art décrire. Femme de lettres ayant fréquenté les plus grands de son époque (Musset, Vigny, Hugo…), son texte vaut parce qu’il nous propose une description précise des mœurs de son temps, en particulier de la place des femmes dans la société du moment : il prend donc une teinte féministe avant l’heure.

Donc, si comme moi vous n’hésitez pas à souffler la poussière pour ouvrir de temps en temps un écrit déclassé ou oublié dans l’histoire de la littérature, pour éprouver quelques plaisirs de lecture désuets, ce livre est fait pour vous.

Dans la seconde histoire, il est insinué que la Marseillaise aurait été composée sous l’emprise de l’alcool et on a droit à un portrait féroce de Flaubert sous les traits du personnage nommé Léonce : Louise s’adonne donc même à l’ironie… de quoi nous plaire.


Louise Colet – Un drame dans la rue de Rivoli suivi de Une histoire de soldat – Éditions Archipoche – Paris 2014


 

Flaubert. la tentation de Saint Antoine

Gustave Flaubert – La Tentation de saint Antoine – 1874 – Folio N° 1492


Le livre probablement le plus difficile de Flaubert, dont la lecture doit être préparée : l’appareil d’édition (Introduction – Notices – Bibliographie – Notes) est ici très utile, mais les efforts du lecteur seront récompensés. On entre ici dans un texte fait de rêves et d’hallucinations, porté, comme dans Salammbô, par la thématique du désir. Un texte fait de songes et de mirages, et qui fonctionne comme le travail du rêve, par associations libres, condensations et rapprochements métonymiques, cela un quart de siècle avant les découvertes exposées dans la Science des rêves (Die Traumdeutung) de Freud.

Tenté par la gnose, Saint-Antoine répond à Apollonius : « Je ne veux rien savoir ! », page 152.

« Quel est ton désir ? Ton rêve ? » lui demande ce dernier, un peu plus loin dans le texte. 

Il nous le demande à nous aussi, les lecteurs.


 

Flaubert. Salammbô

Flaubert – Salammbô – 1862

L’objet du désir, c’est d’abord, pour Mâtho, Salammbô elle-même, couverte de vêtements noirs, dont l’apparition va se transformer pour lui en obsession. C’est ensuite la ville de Carthage – ses jardins, ses temples et autres richesses – que les barbares contemplent depuis l’extérieur, sous les murs de la cité. C’est aussi le voile de Tanit (le Zaïmph), dont Mâtho se recouvre comme une seconde peau, à la fois une enveloppe protectrice le rendant invulnérable mais aussi une peau psychique, constituant d’abord – sous forme de l’épouvante – une limite à sa pensée.

L’objet du désir, pour le lecteur flaubertien, c’est le langage lui-même, c’est la prose poétique du grand Gustave, prose précise et moderne qui nous transporte avec délices sensuels, violents et baroques au IIIᵉ siècle av. JC dans les temples de Salammbô et qui permet à l’auteur de Madame Bovary (1856) de s’échapper avec éclat de « l’ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte », réalité à laquelle il reviendra ensuite avec l’Éducation sentimentale (1969).

Allez, c’est parti, embarquez pour le bruit et la fureur antiques avec un début célèbre : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar… »


 

Flaubert. Trois contes

Flaubert – Trois contes – Folio Gallimard N° 424


Il serait sans doute exagéré de dire que dans ces textes, Flaubert produit l’essence de son art d’écrire : parce que ces contes visent à l’épure, et parce qu’ils offrent quelques tableaux saisissants (les animaux accompagnant Julien dans la forêt ; la danse de Salomé…), ils donnent l’impression au lecteur de goûter au summum de l’art flaubertien.

Félicité, dans Un Cœur simple, n’est pas gâtée par l’écrivain, qui évoque sa candeur et son intelligence bornée, mais Flaubert réussit pourtant à en faire un personnage inoubliable, marqué par son obstination à la bonté. Saint Julien L’Hospitalier, marqué par la folie et la haine du vivant, parvient à vaincre in extremis la pulsion de mort qui l’habitait dans une étreinte érotique hallucinante avec un lépreux, c’est le texte qui se rapproche le plus des structures du conte populaire. Hérodias, quant à elle, utilise sa fille Salomé comme objet de désir à présenter aux hommes, pour assouvir sa haine de Saint-Jean-Baptiste, n’ayant pas compris que plus il diminue, plus Jésus grandit.

Saint Flaubert a encore frappé fort.


 

Flaubert. L’éducation sentimentale.

Gustave Flaubert – L’éducation sentimentale (1869) – Folio Gallimard N°147


C’est l’éducation d’un type qui n’apprend rien et qui, de manière répétée, cède sur son désir. La psychologie de Frédéric, qui rêve sa vie plutôt que de la construire, ressemble à celle de Mme Bovary. Mais cette œuvre de Flaubert est aussi une chronique de la révolution de février 1848 et des mœurs de l’époque, qui nous semblent aujourd’hui aussi étranges que lointaines. C’est l’occasion pour Flaubert de mettre en œuvre tout son art décrire pour offrir des tableaux précis et somptueux du fonctionnement d’une société plus ou moins décadente et d’un moment troublé de l’histoire. Par comparaison, Madame Bovary est un personnage qui tenait de l’épure : ici, Frédéric et Madame Arnoux semblent des inventions littéraires plus complexes, présentés dans une description plus touffue de leur époque et des conduites et attitudes du moment. Si la littérature doit permettre de découvrir, dans un style maîtrisé, de nouveaux paysages, des mœurs oubliées et des manières de penser différentes, ici, c’est du grand art.


 

Flaubert. Madame Bovary


 Madame Bovary de Gustave Flaubert.

Lire et relire le roman le plus célèbre de Flaubert, une œuvre dont on dit souvent qu’elle est à l’origine du roman moderne : Gustave a mis cinq ans à l’écrire, on peut lire dans sa correspondance le travail considérable que cela lui a demandé. Lire ou relire, donc, pour le plaisir de s’identifier à cette héroïne devenue un type psychologique (le bovarysme) en se souvenant du mot fameux de Flaubert cité fréquemment (« Mme Bovary, c’est moi ») mais en n’oubliant pas que Mme Bovary, c’est nous, ses lecteurs, qui rêvons parfois nos vies dans la lecture des romans. Pour le plaisir aussi d’apprécier le style, la construction, la modernité d’une œuvre élaborée à partir de 1851 et publiée en 1856.
Allez, voici ce qu’en dit Flaubert dans une lettre du 2 octobre 1856 : « Croyez-vous donc que l’ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu’à vous sauter le cœur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en exécration. Je m’en suis toujours, personnellement, écarté autant que j’ai pu. – Mais esthétiquement, j’ai voulu, cette fois et rien que cette fois, la pratiquer à fond. »

Flaubert, Gustave. Madame Bovary. Folio Classique Gallimard



Flaubert. Correspondance

Gustave Flaubert (1821-1880). Correspondance. Folio N° 3126.


Ce volume est un choix de 297 lettres extraites d’une correspondance qui en comporte 3700 connues, de 1839 à 1880 (soit 8 %). Le lecteur flaubertien ne peut passer à côté de ces écrits du grand Gustave, pour leur qualité d’écriture, pour ce qu’elles permettent de mieux connaître l’homme et pour leur intérêt dans l’histoire de la littérature. On y trouve donc des adresses à ces amis (Maxime du Camp, Alfred Le Poittevin), à sa muse Louise Colet, et aux grands de la littérature de son temps : Victor Hugo, Émile Zola, Georges Sand, Ivan Tourgueniev…). L’ensemble se lit avec délectation, permet de goûter à des facettes originales et variées du fameux style de Monsieur Bovary et laisse entrer le lecteur dans l’atelier de l’artiste, dans la fabrique de la littérature moderne, c’est fascinant.