Un
titre magnifique (et aux résonances tragiques quand on connaît la
biographie de Forest) pour un livre au premier abord étrange. Précédé
par un poème biblique et un prologue descriptif, le texte se présente
comme le commentaire romanesque d’une pièce de théâtre entrecoupé
d’intermèdes de réflexions, un pas de côté qui permet de nombreuses
pensées sur le récit, le temps, l’histoire et les histoires
individuelles, les liens entre littérature et mémoire. Le personnage principal n’est pas nommé avant la page 90 après,
justement, une réflexion sur les noms, mais on l’a bien vite reconnu dès
les premières pages du livre, qui raconte un épisode historique ayant
eu lieu en 1954.
Et quand la fiction rejoint la réalité (p. 170), on comprend l’essence
mélancolique de ce livre et de son titre, et l’émotion nous submergerait
si on ne l’avait pressentie dès le départ. Ce texte, dont Forest
explique qu’il en a eu l’idée après avoir vu un épisode de la série
télévisée « The Crown », continue de creuser par la littérature le sillon
déjà tracé dans d’autres livres de l’auteur : L’Enfant Eternel 1997,
Toute la nuit 1999, Tous les enfants sauf un 2007, etc. Il construit
ainsi une œuvre contemporaine majeure, intelligente et subtile, triste
et bienveillante pour ses lecteurs. Une citation du livre, qui fait discrètement référence à Shakespeare
(très présent dans ce livre, jusque dans le titre) :
« Car l’étoffe dont nous sommes faits, ainsi que l’enseigne depuis
toujours le théâtre, est celle des songes : une grande toile tendue dans
l’obscurité sur laquelle vient se poser et puis passer le reflet
fugitif de ce que nous prenons pour notre existence. » p. 167 Philippe Forest. Je reste roi de mes chagrins. Gallimard 2019 
Catégorie : Forest
Lire sur le dire

Philippe Forest nous offre à nouveau un beau texte sur la littérature, après le très beau « Beaucoup de jours » sur l’Ulysse de Joyce (2022), avec ici un ensemble d’écrits qui vient compléter son « Histoire de Tel Quel » parue en 1995.
Forest redéfinit d’abord le concept d’avant-garde en le différenciant de celui de modernité. Cela lui permet de lancer son projet de « questionner le moment présent afin de découvrir les conditions de possibilité d’une parole littéraire qui ne renonce pas à l’exigence du vieil idéal moderne. »
Il s’agit d’une réévaluation critique de la production littéraire contemporaine dans laquelle « l’amnésie administrée, l’inculture cultivée qui sont désormais la règle dans le monde des lettres et qui enjoignent à tout écrivain d’afficher les signes rassurants d’une ignorance consensuelle contribuent à prohiber de plus en plus la possibilité de cette pensée » (celle de lire et écrire).
Vision critique, donc, de la production littéraire contemporaine encore figée sur les modèles du XIXème siècle sans prise en compte des avant-gardes successives du XXe.
Forest déploie donc une histoire de l’art du XIXe siècle et du XXe siècle pour montrer en quoi l’œuvre d’art procède à la fois d’une esthétique de la représentation et de l’anti-représentation et invite à penser les catégories de « réel », de « moderne » et de « texte » dans des chapitres parfois difficiles mais toujours en bonne compagnie : Hölderlin, Flaubert, Mallarmé, Proust, Michel Foucault, Bataille, Blanchot, Philippe Sollers, Julia Kristeva et bien d’autres…
Démontant le modèle téléologique linéaire de l’histoire de la littérature moderne, il en montre les mouvements de balancier entre retour à l’ancien ou recherche du nouveau, décrivant ainsi la complexité des moments et des mouvements. Ainsi, l’idée que les avant-gardes auraient trouvé leur fin lors des années 80 n’est pas si simple, Forest montrant que le « réel » n’a jamais été absent des expérimentations des années 60-70 et que l’expérimentation littéraire n’a pas disparu la décennie suivante. Il décrit donc une intéressante histoire intellectuelle des soixante dernières années en se gardant de jugements définitifs et en précisant la forme qu’elle prend récemment dans le champ de la littérature, celle d’un apparent retour en arrière, d’un retour à la dimension psychologique du roman et à sa dimension réaliste : une histoire passant par Sollers, arrivant jusqu’à Michon, Ernaux, Quignard et quelques autres.
Un livre passionnant – qui nous donne quelques repères dans une littérature qui a désormais intégré les règles du Spectacle – dont les plus belles pages sont celles consacrées à Roland Barthes, livre d’un écrivain qui est probablement un auteur et essayiste majeur de notre époque.
Philippe Forest. Rien n’est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023
Clarté des ombres chinoises
L’appel initial est celui d’un message mystérieux en lien avec l’oralité, très présente dans ce texte. La fluidité du style est aussi celle de la lecture, pour une errance en profondeur dans la culture chinoise contemporaine, grâce à un regard bienveillant sur le quotidien des chinois vu par un voyageur sans repères autres que ceux de sa grande culture littéraire et son intelligence. L’écrivain Philippe Forest, dont tous les livres inscrivent le deuil de sa fille âgée de cinq ans, semble trouver un début de réponse à une question qu’il n’a pas posée dans l’origine de l’art du Pi Ying Xi, l’art des ombres chinoises en lien avec ces papiers que l’on brûle pour honorer les morts. Mais il a conscience, comme Confucius et Tchouang-Tseu, que son savoir véritable consiste à mesurer l’étendue de son ignorance : ce très beau livre est donc aussi une tentative d’échapper aux lieux communs, y compris celui d’une Chine qui serait insondable et mystérieuse, pour découvrir que le sens peut aussi se trouver dans l’absence de sens… L’exploration trouve sa réponse dans les deux derniers chapitres qui laissent le lecteur pris dans l’émotion, dans une résolution poignante d’un récit laissant apparaître un vrai suspense rétrospectif.
Forest, Philippe – Pi Ying XI, théâtre d’ombres – nrf Gallimard 2022
