Proust & Columbo

 Proust & Columbo

Voici donc le cinquième et dernier volume des « Figures » de Gérard Genette (j’ai déjà évoqué les précédents sur sonneur.fr), un ouvrage où, cette fois-ci, Proust n’est présent qu’en filigrane. L’étude des genres en littérature permet à Genette d’évoquer aussi bien les grandes œuvres de la littérature que les films du cinéma américain ou les séries télévisées. Le texte sur l’humour remet en scène Madame Verdurin, le petit pan de mur jaune du tableau de Vermeer vu par Bergotte et … Freud ; il nous rappelle le « principe de Swann. Ce principe, c’est donc qu’on aime d’autant plus passionnément ce qu’on aime contre ses principes, par exception, et comme par aberration. »

Ce texte (publié en 2002) dans lequel Genette évoque l’humour sacrilège et se demande si l’on peut rire de tout est particulièrement d’actualité.


Gérard Genette – Figures V – Poétique Seuil 2002


 

Proust polymodal

Proust polymodal

Ce troisième volume des « Figures » de Gérard Genette (il y en a 5, j’ai déjà évoqué les deux premiers sur sonneur.fr) est consacré essentiellement à l’œuvre de Proust. L’analyse porte sur la manière dont est traité le temps dans la narration proustienne, à travers l’étude de certaines figures de style (métaphore et métonymie), mais aussi l’étude des relations entre récit, histoire et narration. Certes, ça n’est pas une lecture facile : pour autant, la démarche scientifique est claire et les concepts bien définis. Le proustien averti sera donc récompensé de ses efforts de lecture attentive, et fera un certain nombre de découvertes que la lecture suivie de La Recherche ne met pas forcément en évidence. Pour exemple, cette occurrence unique (hapax) dans l’œuvre de Proust (dans La Prisonnière) d’un passage assimilable au monologue intérieur joycien.

Genette est comme l’ingénieur-mécanicien qui démonte minutieusement toute une voiture et la remonte avec ses outils spécifiques et spécialisés : une lecture fascinante et heuristique pour proustiens informés pour (re)découvrir précisément en quoi l’écriture de Marcel Proust est révolutionnaire à plus d’un titre.


Gérard Genette – Figures III – Collection Poétique Seuil 1972


 

Proust freudien

 Proust freudien

« Proust et le langage indirect » est la dernière des neuf études présentées dans ce deuxième volume des Figures de Genette, qui contient aussi entre autres pépites une étude passionnante sur Stendhal et les limites de la littérature.

Genette s’intéresse ici aux accidents de langage produits par les personnages de la recherche, à la fascination de Proust pour les noms propres, aux rapports de la vérité et du mensonge dans le discours mondain vu comme une véritable école d’interprétation.

Pendant toute la lecture de ce texte assez long, on s’attend à ce que Genette fasse le lien entre ces accidents de langage, ces non-dits et dénégations, ces décalages entre le geste et la parole ; et l’œuvre de Freud : cela ne manque pas d’arriver vers la fin de l’étude où Genette rappelle la phrase de Proust : « magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d’habitude, et où l’émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d’un lac inconnu où vivent ces expressions sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent ».


« Le lac inconnu. Entre Proust et Freud », c’est aussi le titre d’un beau livre de Jean-Yves Tadié : la boucle est bouclée.


Gérard Genette – Figures II – Essais Points Seuil N° 106 – Pages 223 à 294


 

Proust fluviatile

Proust fluviatile

Ce quatrième volume des « Figures » de Gérard Genette (j’ai déjà évoqué les précédents sur sonneur.fr) est le plus varié et peut-être le plus beau. La nouveauté est qu’il contient des textes sur la peinture (Canaletto, Manet, Pissarro…)

On y lit des textes sur l’esthétique, que tout lecteur émettant des jugements sur les livres devrait lire : pour éviter, par exemple, la confusion entre jugement d’appréciation (j’aime – je n’aime pas) et jugement de valeur (c’est bon – cela n’est pas bon).

Les deux textes sur Proust qui motivent cette relecture nous mènent à Venise : les analyses de Genette sur les différents états du texte proustien continuent de nous éblouir et de nous transporter dans les tréfonds de la fabrique de la littérature, c’est captivant.

Après un texte émouvant sur Roland Barthes, l’avant dernier texte de ce volume consiste en un exercice génial dont je vous laisse la surprise.


Gérard Genette – Figures IV – Seuil Poétique 1999


 

Proust palimpseste

Gérard Genette – Figures I – Essais Points Seuil N°74

« Proust palimpseste » est l’une des dix-huit études de ce premier volume des Figures (5 volumes) écrites par Gérard Genette (1930-2018). Dans ce très beau texte, Genette scrute d’abord le rôle de la métaphore dans l’œuvre de Proust, comme « expression d’une vision profonde : celle qui dépasse les apparences pour accéder à « l’essence » des choses ». Sous la figure du palimpseste, il montre comment les vues variées, discordantes d’un même personnage, d’un même paysage ou d’une même chose sont sans cesse contrariées et rapprochées par un « inlassable mouvement de dissociation douloureuse et de synthèse impossible » qui constitue la vision proustienne.

Le lecteur proustien sera en terrain familier lorsqu’il lira – encore fallait-il être Genette pour savoir le formuler – que la lecture de Proust s’achève dans l’inachèvement, toujours en suspens, toujours « à reprendre », puisqu’elle trouve son objet sans cesse relancé dans  une vertigineuse rotation « où un seul regard suffit à déclencher une circulation que rien ensuite ne peut plus arrêter ».

Ce dévoilement progressif d’une vérité, c’est probablement le parcours de tout lecteur assidu de Proust, qui commence par lire À la recherche du temps perdu, puis Jean Santeuil et Contre-Sainte Beuve, puis les autres textes de Proust et sa correspondance, et recommence encore pour déchiffrer le palimpseste.