Sous l’averse silencieuse

Gracq, Julien - La maison - Éditions José Corti 2023
Gracq, Julien – La maison – Éditions José Corti 2023

Les éditions José Corti font encore évènement avec la publication d’un nouvel inédit de Gracq, venant après « Manuscrits de guerre » en 2011, « Les terres du couchant » en 2013 et « Nœuds de vie » en 2021.

L’amoureux de la prose de Julien Gracq ne sera pas déçu par ce court texte de 28 pages déroulant, grâce à ce style si particulier de l’auteur géographe, un véritable suspense avec un récit pourtant minimal réservant quelques surprises : un homme s’approche d’une maison. 

Écrivain des frontières, Gracq nous emmène ici à la limite entre rêve et réalité dans une prose poétique toujours aussi… : un adjectif, ici, serait bien insuffisant.  

Pour le plaisir, une phrase de la page 9 :

« Avec ses fouillis hirsutes, à la fois compacts et mal venus, sans chemins, sans allées, son sol ligneux tapissé de feuilles pourries, les branches tordues et hargneuses des chênes nains qui en barricadaient les profondeurs contre le regard à quelques pas de la route, en toute saison ternie par la grisaille crayeuse éteinte d’une couleur pulvérulente de terre de bruyère et de feuille sèche, c’était vraiment une étendue miséreuse et maladive, une terre gâte dont le regard se fût détourné comme d’une sanie, n’eût été, à trois ou quatre cents mètres peut-être de la route, la construction inattendue qui apeurait ces taillis crayeux et nocturnes comme l’affût précautionneux et tendu d’une bête lourde au milieu de ces solitudes. » 

Gracq, Julien – La maison – Éditions José Corti 2023
 
 

Géographie du style

Gracq, Julien - Nœuds de vie - Éditions José Corti 2021
Gracq, Julien – Nœuds de vie – Éditions José Corti 2021

Dans le monde de Julien Gracq, la route est un ruban précaire, la province respire de façon lente et balsamique, et le vert est un appel à l’enlisement, à l’imprégnation et l’auteur prophétise avant l’heure le retour de la terreur des âges obscurs et la perte de la solidité de la terre. On se glisse à nouveau avec délectation dans le style si particulier de l’écrivain géographe comme on se glisse le soir en hiver sous un édredon, et on n’a plus envie d’en sortir, et on ne s’y endort pas, vite secoué par les notations féroces et jubilatoires concernant le monde des lettres ou la vie sociale. Un effet retrouvé chez peu d’écrivains : Proust, Flaubert, Stendhal. Qui d’autre ? Exagère-je ? 

Gracq, Julien – Nœuds de vie – Éditions José Corti 2021