(ne pas) Regarder à la dépense

Ça commence par un premier chapitre éblouissant et malicieux, une sorte d’introduction préface au roman dans laquelle Haenel brouille avec humour la frontière entre fiction et réalité, et propose sans en avoir l’air un texte post-moderne se prenant lui-même pour objet de réflexion. 

Mais cela va plus loin car la fantaisie de l’auteur nous entraîne avec facétie, en compagnie de Georges Bataille et de son ouvrage « La part maudite » (il faut le faire !) dans un lieu auquel on accède par un tunnel : on se rend compte alors que la référence à Bataille et à son concept de « dépense » n’est pas simplement décorative, mais que tout le roman en est une illustration, un commentaire, une mise en application poétique. 

Cela donne un roman subtil dans lequel est présente la critique sociale sous forme d’un démontage précis et cocasse du capitalisme, avec pour bouée de sauvetage l’amour, mais aussi l’amour des mots et de la littérature, qui nous laisse, en passant, des phrases comme : « Croyez-moi : la littérature appartient aux bienheureux. » ou bien « Lire est une manière d’établir des liens avec des choses invisibles. » 

La salle des coffres de la Banque de France y est comparée au système philosophique de Hegel, et des traces des précédents livres de Haenel parsèment le roman, le texte se fait de plus en plus poétique vers la fin de cette caresse du temps. 

La littérature appartient bien aux bienheureux.

Haenel, Yannick – Le trésorier-payeur – Gallimard 2022


 

Du neuf dans la solitude

La littérature s’éprouve ici à neuf.

Le livre « Janvier 2015, Le Procès » était déjà bouleversant. Haenel y tenait la chronique du procès des attentats de 2015 contre Charlie Hebdo. Dans « Notre solitude », écrit six mois après, l’écrivain s’interroge sur la possibilité du langage devant l’horreur. La narration de ce qui est arrivé semble être l’ajout d’un dixième cercle à l’enfer de Dante, et éprouve durement ceux qui la construisent. Ce livre, qu’on termine en larmes, renvoie dans les cordes toute la petite littérature égotiste qui remplit les bacs des libraires et nous dit : « Ce qu’il faut, c’est parler comme un oiseau : parler en oiseau. La parole est elle-même oiseau, elle est feuillage, elle est musique : il y a en elle une joie qui chante, une innocence qui nous délivre. »

Haenel, Yannick. Notre solitude. Les échappés 2021