Diabolique Huxley

Aldous, Huxley – Les Diables de Loudun – Plon Presses Pocket N°1710 – 1979

Aldous Huxley - Diables de Loudun

Le livre de Michel de Certeau sur la possession de Loudun (Folio 2005) est un remarquable livre de savant philosophe, nous permettant d’entrer dans les modes de la pensée du XVIIe siècle.

Celui de Aldous Huxley (1952) sur le même sujet est le livre d’un écrivain érudit qui démontre combien la littérature peut aussi être un vecteur de connaissance.

Écrit dans un style somptueux, Huxley déploie tout son art de la narration pour d’abord nous présenter de manière détaillée les personnages de ce drame historique, dans leurs différentes dimensions : psychologiques, institutionnelles, relationnelles… Il décrit aussi la ville de Loudun, la vie dans un couvent au XVIIème siècle, ainsi que le contexte historique dans lequel s’est déroulée cette infernale comédie.

L’écrivain détaille les soubassements historiques, idéologiques, théologiques, anthropologiques de cette histoire et si cela n’est pas toujours d’une lecture facile (incroyable chapitre 3 sur la théologie), c’est toujours passionnant et instructif.

Les références de Huxley sur le sujet sont souvent étonnantes : par exemple dans le chapitre 4, il cite Jean Racine puis Madame Bovary, l’Imitation de Jésus-Christ et Saint Jean de la Croix, Molière, Mallarmé et Baudelaire… et c’est comme ça dans tout ce livre d’une richesse débordante.

Le récit est dynamique et imagé, il n’est donc pas étonnant que ce livre ait été une référence pour les adaptations théâtrale, cinématographique ou à l’opéra.

Il est aussi en partie un thriller religieux dont on peut se demander si Umberto Eco le connaissait lorsqu’il a rédigé Le Nom de la Rose (1980)…

Certeau Loudun


 

Possession du lecteur

Michel de Certeau – La Possession de Loudun – Folio Histoire Gallimard 2005

Michel de Certeau

1632 : après une épidémie de peste, la ville de Loudun affronte une affaire de possession démoniaque qui animera la région pendant plus de dix ans, avec pour drame principal l’exécution du prêtre Urbain Grandier, brûlé vif après tortures sur la place du marché. 

Michel de Certeau aborde l’affaire comme un grand théâtre dont il étudie le déroulement des différents actes, les différents rôles joués par les acteurs principaux de l’affaire, et surtout les discours qui sous-tendent les différentes actions des uns et des autres. 

Pour cela, il utilise les outils intellectuels de l’histoire et de la philosophie, mais aussi de l’anthropologie et de l’ethnologie, de la sociologie et de la psychologie, dans une démarche d’analyse passionnante plus proche de la compréhension que de l’explication, laissant sa place à la complexité et au mystère. 

Cette recherche de vérité de l’ordre du dévoilement montre les dessous cachés des discours, comment les acteurs du drame avancent masqués, comment les jeux de domination et de pouvoir sont mis en œuvre. 

Comment ce que l’on peut voir au départ comme un simple cauchemar, un mauvais rêve ayant peuplé le sommeil tourmenté d’une sœur ursuline a-t-il pu se transformer en crise d’hystérie collective puis en évènement sociologique et politique jusqu’à l’intervention du pouvoir central ?  

Voilà ce qu’analyse le livre de Michel de Certeau, et la variété des outils intellectuels qu’il utilise est justifiée par la complexité du drame et la variété des explications qu’il entraîne, nécessaires en totalité mais insuffisantes prises isolément. 

Alors, cette possession ? Une simple crise d’angoisse ou d’hystérie ? Une revanche des femmes sur la domination masculine ? Un jeu de pouvoir au sein de l’église ? La conséquence des inimitiés et rancœurs au sein d’un village ? Le symptôme d’enjeux politiques et de l’opposition entre catholicisme et protestantisme ?  Sans doute un peu de tout cela, et de bien d’autres choses encore, prises dans les chaînes signifiantes, dans les rets du langage. 

Michel de Certeau met en évidence les mécanismes sociaux, psychiques, par lesquels le groupe survit en diabolisant la figure de l’autre : ces mécanismes ont trouvé pour support la possession au XVIIème siècle à Loudun ; ils en trouvent bien d’autres de nos jours. 

Un beau mystère humain, trop humain. 

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Huxley Loudun