Powys 1919

Powys 1919

Le troisième livre de John Cowper Powys (1872-1963) a l’apparence classique d’un roman d’amour du XIXe siècle et peut apparaître mineur dans la production du maître gallois.
On y découvre néanmoins un art subtil de l’analyse psychologique approfondie des personnages, relié à la description minutieuse et précise des paysages et des lieux de vie en société, cette manière de relier espace psychique et espace géographique déjà découverte dans les autres romans de Powys et qui en constitue l’une des originalités.
L’écrivain explore d’abord « le remuement des eaux que le divin Éros agite, avant que n’apparaissent le désir, la jalousie, la responsabilité et le soupçon qui gâtent et défigurent tout. », ce silence plus parlant que tous les mots dans une atmosphère dans laquelle les échos de la guerre se font entendre même dans les disputes des enfants.
L’animosité entre les deux héros se déplace d’abord vers une sorte de querelle entre les anciens et les modernes qui permet à Powys de situer son art d’écrivain du côté de l’ironie et d’une modernité postérieure au modèle XIXe de départ, avec un art affiné du dialogue.

Au fil des chapitres, le récit oppose l’inconstance au désir, l’art à la vie, les conventions sociales à la vérité des sentiments, les contraintes matérielles à la liberté…
Voilà donc un roman étonnant, désuet par certains aspects, notamment dans la mécanique tourmentée des intrigues amoureuses, assez convenue ; mais moderne formellement, dans sa manière ironique et sensuelle de décortiquer finement la psychologie de ses personnages dans un style analytique d’écriture somptueux coloré d’étrangeté ; et un roman dans lequel ce sont les femmes qui sont les plus fortes.

« La douceur de l’antique pelouse sous l’arbre immémorial, la passion du vent puissant dans le lieu désolé, l’écroulement de la vague marine sous les murs mélancoliques du port, la retraite de l’armée vaincue, le soulèvement de la multitude opprimée, le tonnerre qu’en ses ailes porte l’ange destructeur, la « voix faible encore » de l’esprit créateur qui sombrement songe à la fondation de mondes nouveaux, tout cela en lui s’éleva cependant qu’il la regardait, tout cela déjà se trouvait dans les gestes de ses bras tendus, dans le bond et la chute, dans le sculptural équilibre de ses membres divinement pâles. » p. 228



John Cowper Powys – Comme je l’entends (1919) – Seuil 1989

Traduit de l’anglais par Robert Pépin –

ISBN 2020105489




Rodmoor 1916

Rodmoor – John Cowper Powys – 1916 – Coll. Le Don des Langues – Seuil 1992 – Traduction Patrick Reumaux 

Rodmoor

John Cowper Powys, dans son deuxième livre, écrit sur les liens entre la nature et la psychologie de ses personnages, il maintient liés espace mental et espace géographique à l’intérieur d’un schéma connu de la littérature,  l’éternelle lutte entre l’amour et la mort, entre Éros et Thanatos. Il sème rapidement le doute sur la santé mentale d’Adrian Sorio, son personnage principal et décrit l’étrangeté des paysages sauvages des environs de Rodmoor, un lieu dans lequel Adrian a du mal à rassembler ses pensées.

« Oui, Rodmoor est un endroit plutôt curieux. On s’y désintègre, vous savez, on y perd son identité et on oublie les règles. »
p. 137

Dans ce monde maritime gris, les signes n’ont pas les mêmes significations pour les uns et les autres, les comportements sont interprétés différemment selon que l’on est une femme amoureuse ou un homme exalté, les relations amoureuses ne sont que des relations d’emprise. 

Il n’y a rien à attendre de la mer, dont la proximité  est ici favorable à des prémonitions morbides.

Les errances sur les landes proches du rivage échouent à rasséréner les esprits, le vent n’amenant dans l’espace mental que des fragments de pulsion de mort.

« Une bande rouge sang, livide et déchiquetée, comme le dos mutilé d’un monstre ensanglanté, barrait l’horizon au-dessus des marais. Le vent gémissait dans les peupliers, sifflait à travers les roseaux et, dans les fossés comme dans les digues, poussait de longs soupirs haletants et mélancoliques, tel un malheureux esprit de la
terre.
 »  p. 336

Dans cet univers nocturne des passions, même le refuge de la sororité est incapable d’apaiser les tensions.

Rien à sauver de ces paysages ? 

Mais si : ils sont l’objet de l’écriture précise de John Cowper Powys, ils sont objets de littérature et cela est à l’origine de bien des bonheurs de lecture.

Une écriture précise qui demande une lecture précise : Powys délivre parfois une information importante au détour d’une phrase, de manière inattendue.

Il y a probablement quelque chose de suranné, de désuet dans cette littérature de landes venteuses et d’amours tumultueuses, dédiée à Emily Brontë  et à ses fantômes : mais c’est le haut du panier tant du point de vue de la forme que du fond, et on se laisse facilement entraîner au vent mauvais de ces chapitres courts et denses.

Weymouth Sands 1934

Powys 1934

Ce roman paru en 1934, dans la traduction de Marie Canavaggia, semble aussi étrange que son auteur le gallois John Cowper Powys (1872-1963).

Le personnage Magnus Prior apparaît pris dans ses pensées et engoncé dans sa propre couardise et les manifestations de la nature : le vent, les embruns, le sable, le soir d’hiver qui tombe.

Un petit théâtre de Guignol est encore en activité  le long de la plage au crépuscule, le sulfureux prédicateur Sylvanus est pris à partie par un gendarme le paquebot tarde à accoster, l’obscurité semble même envahir les pensées dans le port de Sea-Sands, au sud-ouest de l’Angleterre, vers 1912.

L’ambiance du début du roman est proche de l’inquiétante étrangeté freudienne, plus moderne que celle qu’on peut trouver dans les romans gothiques ou ceux de E T.A. Hoffmann, et prend des allures plus balzaciennes ensuite, sans être ni l’une ni l’autre.
Par le regard, la jeune et inexpérimentée Perdita Wane semble elle aussi incluse dans le paysage portuaire qui l’accueille. Venue de Guernesey, elle rencontre d’abord Adam Skald le caboteur, qui lui aussi paraît « s’amalgamer avec les lumières, les odeurs, les rumeurs, l’obscurité… » 

Il touche une pierre, manipule un gros galet dans sa poche : le contact froid avec le minéral contient ses pensées de meurtre.

Pendant ce temps, dans cette ville côtière où il y a même un musée de l’enfer, les jeunes filles s’envoient des lettres en les glissant dans un mur de pierres…
Cowper Powys déploie son roman dans un style d’écriture qui étire le temps et l’espace : c’est un roman psychologique qui prend le temps de détailler les pensées et motivations des personnages et inscrit leurs relations dans l’environnement ; un roman de la nature dans lequel la géographie du pays est aussi un paysage mental original et intrigant, décrit avec une beauté minutieuse du langage.

La tempête située au centre du livre en est un point culminant, le naufrage est celui des hommes dont les mouvements intérieurs sont liés à ceux de la nature : moment infernal probablement plus proche de Milton que de Dante, proche aussi des romans gothiques de la fin du XIXe siècle. 
Le mélange de sauvagerie et de sensualité de la nature s’impose comme parallèle à celui des tentations d’amour et de mort éprouvées par les hommes et les femmes de ce pays côtier battu par les vagues de la mer. 

Le récit est tendu, le drame est comme les braises sous la cendre, prêt à surgir à chaque détour du chemin, dans ce monde où les hommes ne comprennent pas les femmes. La raison du plus fou vaincra-t-elle celle de celui qui torture les animaux ? Curieusement, Powys met vers la fin de son livre un réquisitoire contre la vivisection des chiens : c’est l’une des curiosités de ce grand livre étrange, ce livre de la mer qui n’avait pas assez d’eau pour noyer tous les
chagrins.

John Cowper Powys – Les sables de la mer – Livre de Poche N°3328 – Traduction de Marie Canavaggia – Préface de Jean Wahl – 1972
Le titre original est « Jobber Skald ». On trouve aussi ce roman sous le titre « Les sables de Weymouth ». Marie Canavaggia (1896-1976), grande traductrice, a été la secrétaire et correctrice de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline.

« Cela arrive souvent aux promeneurs : au sortir d’une ville ou d’un village, quelque temps ils bavardent, sont accostés par des passants ; mais s’ils avancent assez longtemps le long d’une même route, ou d’une même plage, un moment vient où le chemin inanimé les subjugue, les réduit au silence, à une étrange passivité. Alors, sous le charme d’une des apparences les plus simples de la matière – un fossé boueux, une piste pavée de silex, un mur de pierre – il leur est donné de prêter l’oreille à des propos trop profonds pour retentir tout haut ; ils deviennent des indiscrets qui surprennent les litanies que depuis des siècles psalmodie la matière, ils partagent la piété du cosmos dont la religion est d’attendre. Ce mur gris-blanc sous les pieds de la jeune fille et aux côtés du jeune homme, il avait l’air, là, doré par le soleil, de s’être imperceptiblement rapproché de l’esprit conscient des promeneurs, l’air de poser une question à ces intelligences absorbées en elles-mêmes. Mais le couple continuait de cheminer sans prendre conscience d’un appel que, depuis des millions d’années, la vie planétaire lance aux organismes sensibles et doués de mouvement. » p.193

« Nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pourrions être. » p.198

John Cowper Powys 1934

Les sables de la mer – John Cowper Powys – 1934 – Édition Le Livre de Poche  Plon 1972