Noir désir

Michel Leiris L'Âge d'homme précédé de L'Afrique fantôme
Michel Leiris
L’Âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme

Ce journal (L’Afrique fantôme) écrit de 1931 à 1933 au cours de la célèbre mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti, dirigée par Marcel Griaule, est à la croisée de l’œuvre autobiographique et de l’écrit ethnologique.

C’est aussi le récit d’un voyage intérieur, durant lequel Leiris affirme sa vocation d’écrivain, découvre celle d’ethnologue et nous offre un trajet en grand style pour l’écriture, et un regard critique sur les pratiques ethnologiques de l’époque, liées à celles de la domination coloniale.

Un grand livre d’écrivain sur un épisode étrange et peu glorieux de notre histoire. 

« Grand examen de conscience : j’aurai beau faire, je ne serai jamais un aventurier ; le voyage que nous effectuons n’a été jusqu’à présent, en somme, qu’un voyage de touristes et ne semble pas près de changer ; je suis impardonnable d’être ici alors qu’il y a en Europe une action si urgente à mener. En arriverais-je donc à vivre comme si c’était un vain mot que le mot « révolution » ? Tout ce que j’ai fait depuis des mois se réduirait-il à avoir échangé une attitude littéraire contre une attitude scientifique, ce qui, humainement, ne vaut pas mieux ? Romprai-je jamais définitivement avec les jeux intellectuels et les artifices du discours ? » 30 mars 1932 

Leiris, Michel – L’Âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme –  Gallimard La Pléiade 2014
  
 

Tangent au monde

Leiris, Michel. L'âge d'homme. Folio Gallimard
Leiris, Michel. L’âge d’homme. Folio Gallimard

Le projet d’écriture de Leiris a des visées autobiographiques, c’est bien connu, et s’appuie sur les histoires de Judith et Lucrèce extraites d’un tableau de Cranach, ainsi que sur la tauromachie et la psychanalyse pour expliquer le risque pris dans une écriture qui a fait le choix de tout dire (comme avec la règle fondamentale de la cure psychanalytique), dans un rapport direct au dévoilement qu’est la vérité. 

L’écriture de Leiris nous offre une prose rédigée dans un style parfait, soigné et châtié, offrant de grandes récompenses de lecture.

Une grande œuvre importante du XXe siècle.  

Exemple :

« Certains sites, certains objets, certaines circonstances très rares nous donnent, en effet, le sentiment, lorsqu’il advient qu’ils se présentent devant nous ou que nous y soyons engagés, que leur fonction dans l’ordre général des choses est de nous mettre en contact avec ce qu’il y a au fond de nous de plus intime, en temps ordinaire de plut trouble sinon de plus impénétrablement caché. Il semblerait que de tels sites, événements, objets, circonstances aient le pouvoir d’amener pour un très court instant, à la surface platement uniforme par laquelle nous collons habituellement au monde, quelques-uns des éléments qui appartiennent le plus en propre à la vie de nos profondeurs, avant de les laisser déclinant – le long de l’autre branche de la courbe -retourner vers l’obscurité fangeuse d’où ils étaient montés. » Page 957 dans l’édition de la Pléiade. 

Leiris, Michel. L’âge d’homme. Folio Gallimard