Naomi Fontaine ne flanche pas

Eka Ashate Ne flanche pas est le quatrième livre de Naomi Fontaine, après Kuessipan en 2011, Manikanetish en 2017, Shuni en 2019, les trois derniers publiés chez Mémoire d’Encrier.

Depuis son premier livre qu’on avait découvert en numérique grâce à François Bon, on suit avec attention le parcours de cette autrice innue écrivant en langue française depuis Uashat, près de Sept-Îles, développant une œuvre contenant un récit autobiographique, mais aussi l’épopée tragique de sa communauté.

Si on suit ce parcours, c’est parce qu’on aime ces livres écrits avec simplicité, dans lesquels, sans en rajouter, l’émotion finit toujours par emporter le lecteur. On note qu’avec ce quatrième récit, l’écriture de Naomi Fontaine, sans abandonner sa spontanéité, a gagné en profondeur, en gravité et précision.

Tout au long de ces 180 pages, Naomi Fontaine retrace des fragments de vie, entre la rivière Sainte-Marguerite et la rivière Moisie, dans de courtes nouvelles sans aucune faiblesse d’écriture tout au long du livre.

La place des femmes est la plus importante dans ces récits, des mères, tantes, grand-mères, jeunes filles qui ont résisté ou résistent encore pour ne pas sombrer et, sans le vouloir, donnent des leçons de vie aux plus endurcis. L’histoire de la manière dont le gouvernement a traité le peuple innu apparaît aussi dans ces nouvelles, comme dans les autres livres de Fontaine : on commence maintenant à connaître cette épopée atroce faite de répressions et de brimades, d’emprisonnements et d’enfermements dans des pensionnats ou des réserves, de destruction culturelle réalisée avec la complicité de l’Église catholique. Naomi Fontaine en rend compte à travers des histoires individuelles qui témoignent de la résistance et de l’insoumission de héros du quotidien qui ne cessent de se répéter : « Ne flanche pas ».

Elle nous conte donc l’histoire de ce chef de communauté qui débarque à Ottawa dans le bureau du ministre pour défendre l’avenir de sa collectivité, celle du dealer fou qui prend conscience du mal qu’il fait à sa ville, celle d’amours réalisés contre vents et marées ; elle décrit à plusieurs reprises les aventures quotidiennes de femmes élevant seules leurs enfants, raconte son expérience d’un séjour en forêt avec ses petits, ne cache pas sa propension au refuge dans la consommation de l’alcool, rend hommage au courage de sa mère…

Le parcours est varié, permet à l’autrice d’explorer en profondeur les différentes dimensions de son sujet, et emmène le lecteur dans les arcanes d’une culture et d’un pays qu’on a envie de mieux connaître. Avec ce quatrième livre, Naomi Fontaine consolide la construction d’une œuvre originale et captivante.

Naomi Fontaine – Eka Ashate Ne flanche pas – Mémoire d’Encrier 2025



Dans les « Notes de sonneur », on peut lire aussi les pages consacrées à Manikanetish et Shuni.


 


Maman, tu as déjà été amoureuse ?

Shuni est le troisième livre de Naomi Fontaine, après Kuessipan 2011 et Manikanetish 2017. Nous sommes toujours près de Sept-Îles dans la communauté innue de Uashat Mak Mani-Utenam (réserve N° 27 en langage du colonisateur), à plus de 7h30 de route de Québec au nord-est. Naomi Fontaine écrit en français, cela n’est pas un choix dont elle s’explique dans ses livres.

Naomi Fontaine, à travers des chapitres courts constituants souvent de petites narrations complètes, décrit ce qu’est être une colonisée dans une réserve au Québec de nos jours. Elle écrit à son amie Julie (Shuni en langue innu-aiman) qui doit venir apporter son aide dans la réserve, en l’avertissant : « Je sais que l’intention est bonne. Mais je sais aussi que ce n’est pas suffisant ». L’avertissement noté en début de livre est un procédé littéraire récurrent chez Naomi Fontaine, il existait déjà dans Kuessipan et dans Manikanetish. L’auteure nous rappelle que si le mot liberté n’existe pas dans sa langue, c’est qu’il est un concept intrinsèque à tout ce qui existe dans la vision du monde des innus.

Naomi Fontaine nous propose donc un troisième texte aussi fort que les précédents, dans un mode d’écriture simple et maîtrisé, laissant émerger l’émotion par petites touches, nous transportant dans un univers étrange, sans misérabilisme ni idéalisme, un univers particulier dont les problématiques nous parlent grâce à ses talents d’écrivain, mais aussi par que celles-ci renvoient à des thèmes plus universels.

Trois beaux livres que je tenais à mettre en avant. Je vais surveiller la publication du prochain…

Un bon livre en appelle d’autres, celui-ci donne envie de lire d’autres auteurs de la littérature des Premières Nations : An Antane Kapesh, Natasha Kanapé Fontaine, Alexie Sherman…

Naomi Fontaine – Shuni – Mémoire d’encrier – 2019

Shuni a obtenu le prix littéraire des collégiens en 2020

Uashat Mak Mani -Utenam sur l’Internet : https://www.itum.qc.ca/
 

Au bout de la route bleue

«Manikanetish» est le deuxième livre de Naomi Fontaine, un roman, (après le très beau « Kuessipan »), son premier livre qui est un récit).

La narratrice, 22 ans, (qui par beaucoup d’aspects ressemble à l’auteure) revient à Uashat après quinze ans d’absence, pour y enseigner. On retrouve dans ce roman de 136 pages, comme dans « Kuessipan », les chapitres courts rédigés dans un beau style simple d’écriture appuyé sur une narration à la construction habile. Par petites touches, Naomi Fontaine décrit le quotidien dans la réserve d’Uashat, le questionnement identitaire de son héroïne, ses doutes de femme et d’enseignante et raconte la vie de ses élèves. Quand le drame survient dans la vie de ceux-ci, la solidarité et l’humanité viennent soutenir les uns et les autres, et la narratrice elle-même bénéficie de la compassion et de la compréhension de ses élèves, dont certains sont à peine moins âgés qu’elle et sont déjà parents. La belle construction du récit amène, à la fin, à laisser s’exprimer la force de l’émotion qui emporte le lecteur.

Dans ce deuxième livre, Naomi Fontaine confirme et renforce ses talents d’écrivains : son livre se lit d’une traite et reste longtemps en tête.


Manikanetish – Naomi Fontaine – Mémoire d’Encrier – Montréal 2017