Jeune ange en danger

« Qui pleure là ? » est la question initiale. 

Qui est-elle cette jeune Parque dont le nom même la situe entre la vie et la mort ? 

Quel est ce texte, dans lequel les influences de Rimbaud et Mallarmé sont évidentes, où apparaît le thyrse baudelairien et où les alexandrins ont des couleurs raciniennes ? 

Entre intellectualité et sensualité, cérébralité et émotion, Valéry nous envoûte toujours autant, parce qu’il « s’occupe en profondeur à éliminer la bestialité. » 

Un beau programme pour notre époque.

Valéry, Paul – La Jeune Parque – nrf Gallimard 1974


 

Le charme du possible

Voilà une poétique de chercheur en littérature. Néo-classique sûrement, comme l’a été Stravinsky dans les années 1940 : pour voir comment ça fonctionne. 

Voici donc des vers savants, connaissant le grec, le latin et les règles de la versification classique, ainsi que les subtilités de la pensée antique : cela n’empêche pas d’y trouver des beautés fulgurantes, des lieux communs et platitudes aussi. Une poésie comme la mer valéryenne, toujours recommencée… 

En recherche d’une poésie pure, l’œuvre de Valéry est géniale dans ses imperfections. Descendu de son piédestal, le poète devient plus proche du lecteur, sa poésie plus limpide et émouvante.

Valéry, Paul – Poésies – nrf Gallimard 1966


 

L’ego pensant

Peut-être que la tentation du clivage entre l’esprit et le corps est commune à tous. Ce texte à l’incipit célèbre est dans la liste des écrits lus et relus : cette fois-ci m’y apparaît la sensualité de l’écriture poétique de Valéry, qu’on n’attendait pas forcément dans ce livre dédié au solipsisme intellectuel. Si la bêtise n’est pas son fort, il a oublié d’être seulement un pur esprit pour être aussi un poète. Un poète intelligent. 

On sent bien que Valéry se confond avec son narrateur, mais aussi qu’il s’identifie avec Monsieur Teste, sa création miroir, l’un des personnages les plus étonnants de la littérature du XXème siècle. Quand Valéry écrit : « Nous approchions de la nuée. Des noms s’illuminaient. Le ciel s’emplissait de météores politiques et littéraires. Les surprises crépitaient. Les doux bêlaient, les aigres miaulaient, les gras mugissaient, les maigres rugissaient. Les partis, les écoles,les salons, les cafés, tout se faisait entendre. On était assourdi par le cliquetis d’un duel dont les épées étaient des éclairs, et bien des pauvretés se propageaient jusqu’aux extrémités du monde avec la vitesse de la lumière. », on a l’impression qu’il parle, dans son style parfait, de notre monde contemporain. 

 Je complète cette relecture par la lecture du « Paul Valéry » de Hubert Fabureau (1905-1951), un livre datant de 1937 trouvé chez un libraire d’ouvrages anciens, que je déguste comme on apprécie un vieux film en noir et blanc : l’auteur, un oublié qui n’a même pas les honneurs d’une page Wikipedia ni ceux de la base de données bibliographiques Electre, y développe une lecture instructive et détaillée du « Monsieur Teste » de Paul Valéry, une critique formidablement bien écrite avec en prime une page étonnante de pastiche de Huysmans…

Valéry, Paul – Monsieur Teste – L’Imaginaire Gallimard 1978