Peut-être
que la tentation du clivage entre l’esprit et le corps est commune à
tous. Ce texte à l’incipit célèbre est dans la liste des écrits lus et
relus : cette fois-ci m’y apparaît la sensualité de l’écriture poétique
de Valéry, qu’on n’attendait pas forcément dans ce livre dédié au
solipsisme intellectuel. Si la bêtise n’est pas son fort, il a oublié
d’être seulement un pur esprit pour être aussi un poète. Un poète
intelligent.
On sent bien que Valéry se confond avec son narrateur, mais aussi qu’il
s’identifie avec Monsieur Teste, sa création miroir, l’un des
personnages les plus étonnants de la littérature du XXème siècle.
Quand Valéry écrit : « Nous approchions de la nuée. Des noms
s’illuminaient. Le ciel s’emplissait de météores politiques et
littéraires. Les surprises crépitaient. Les doux bêlaient, les aigres
miaulaient, les gras mugissaient, les maigres rugissaient.
Les partis, les écoles,les salons, les cafés, tout se faisait entendre.
On était assourdi par le cliquetis d’un duel dont les épées étaient des
éclairs, et bien des pauvretés se propageaient jusqu’aux extrémités du
monde avec la vitesse de la lumière. », on a l’impression qu’il parle,
dans son style parfait, de notre monde contemporain.
Je complète cette relecture par la lecture du « Paul Valéry » de Hubert
Fabureau (1905-1951), un livre datant de 1937 trouvé chez un libraire
d’ouvrages anciens, que je déguste comme on apprécie un vieux film en
noir et blanc : l’auteur, un oublié qui n’a même pas les honneurs d’une
page Wikipedia ni ceux de la base de données bibliographiques Electre, y
développe une lecture instructive et détaillée du « Monsieur Teste » de
Paul Valéry, une critique formidablement bien écrite avec en prime une
page étonnante de pastiche de Huysmans…
Valéry, Paul – Monsieur Teste – L’Imaginaire Gallimard 1978