Adeline et la terre-fiancée

Mamousera ma maison Adeline Yzac Éditions Musimot 2026
Mamousera ma maison
Adeline Yzac
Éditions Musimot 2026

Adeline Yzac écrit une poésie attachante, contenue dans une langue subtile et épurée, proche de la nature. L’attention à la vie sous toutes ses formes apparaît d’abord dans l’analogie entre la maison et le corps, mais aussi dans une partie du lexique employé qui déploie un lyrisme contenu proche des paysages d’origine de l’autrice, ceux du Périgord noir, mais bien loin d’une littérature régionaliste, plus proche des étoiles qu’elle attrape dans ces poèmes.
La maison, l’âne, la margelle du puits, le noyer fragile posent donc une atmosphère au bord du vide. Mais c’est la langue savante d’Adeline Yzac qui vient nous dire que vivre n’est pas rien : progressivement, se mélangent de manière inventive les mots du paysage et ceux d’une réflexivité sur l’écriture. Les mots peuvent ainsi être semés et le poème trouver son engrais, la maison est de papier et d’encre et une trace d’escargot devient une ligne d’écriture.
Le thème de l’écriture comme un abri s’affirme plusieurs fois ; la langue comme limite, comme loi fondamentale, propose ici une expérience de lecture rassérénante, une sorte d’apaisement favorisant la clairvoyance, le texte d’Adeline Yzac devenant un abri pour le lecteur ou la lectrice, qui peut ainsi se tourner vers les grands espaces extérieurs et intérieurs, ceux du ciel et du langage poétique, des espaces dans lesquels les mots et l’eau ont de la valeur, dans lesquels l’autre est accueilli, qu’il soit l’exilé ou l’amoureux.
Adeline Yzac parvient à évoquer le paysage et l’amour sans niaiseries, l’exil et l’écologie sans discours, plutôt dans un grand espace ouvert de langage qui fait penser à l’univers poétique du grand Kenneth White. Un espace ouvert à des échappées vers l’occitan et le castillan, un abri dans lequel on peut toucher les étoiles.

Adeline Yzac – Masousera ma maison – Poésie – Éditions Musimot 2026 – ISBN 979-10-90536-65-4

Inspirer & expirer

Juliette Mézenc - Bassoléa 2025

Il s’agit d’abord d’apprendre des choses simples, même si l’acte d’incorporation fait peur. Un signe macabre est comme un sésame pour être soi-même objet d’un engloutissement qui dérègle le temps. Cela passe dans un regard qui devient un basculement, un franchissement des limites, le passage derrière le miroir. L’avalement devient plus tactile et donne les réponses, est déterminant, se transforme en « danse avec les bestioles ». L’enfouissement naturel apparaît paradoxalement comme un moyen de faire face à l’angoisse de claustration dans la boîte ultime : le paradoxe est le même que celui de l’enfermement dans l’addiction à la drogue en vue de se libérer. Aller sous terre, donc, pour construire une véranda souterraine et observer ce qui se passe à l’ombre pour « lire dans la terre vivante comme dans un livre », observer comment poussent et se décomposent les plantes, comment l’air et l’eau circulent dans les galeries animales. La narratrice nous fait donc vivre des grandes vacances nécrophores grâce à sa prose imaginative, entraîne le lecteur dans son bloc de texte ininterrompu comme dans un tunnel d’écriture, la forme et le fond sont analogiques. Ce parcours vivant n’est pas seulement une belle ode écologique, il est aussi incidemment parsemé de critique sociale : la vanité bourgeoise, l’école, le travail, la politique sociale, le règne de l’argent… ne sont pas épargnés par ces écarts ironiques et le texte poétique devient écrit d’intervention en plus d’être une hymne à la vie et au monde animal. Quand l’observation devient de plus en plus microscopique, le propos tend modestement et brièvement vers la métaphysique et la lumière du soleil, revient au thème de l’incorporation pour enfin poser la question : « Qu’est-ce que je veux inspirer et qu’est-ce que je veux expirer ? ». Les deux verbes polysémiques témoignent, comme toutes les phrases de ce texte, de la puissance de l’écrit littéraire et des possibilités expressives et de conviction qui échappent au discours politique, idéologique, scientifique… On ne peut croire que ce récit est celui d’une échappée de l’HP ou d’une narratrice en hallucination due au cannabis ou trip sous psilocybine : c’est parce que la poésie démontre ici sa puissance de vérité, sa capacité à entrer en nous par tous les pores de la peau.

Juliette Mézenc – Bassoléa ou de l’herbe dans le ventre – Éditions la Contre Allée 2025


Nature vivante

On a peur mais ça va

Thominot 2025

Le poème paraît s’ouvrir, dès la première phrase qui en est aussi le titre, sous le signe du déni de la peur, ou de la dénégation de l’angoisse : « on a peur mais ça va » peut faire penser à « jusqu’ici tout va bien« , ou au « même pas peur »de l’enfance. La peur est là, laisse entrevoir le vide de la blessure ouverte, mais on va faire avec : le poème va nous dire comment.

Le texte se déploie en vers libres dans un chant moderne qui laisse peut-être affleurer quelques traces de la versification classique (à moins que ce ne soit là l’inconscient du lecteur qui influence la lecture), se déploie dans le thème du corps, en particulier de la difficulté à respirer, dont le registre lexical trouve son rythme du côté de la répétition ainsi que d’une belle musicalité s’appuyant sur des assonances et allitérations qui entraînent le texte vers le chant.


 

Un chant qui intègre cette difficulté à respirer, en fait son moteur paradoxal, dans un espace (« Ici« ) marqué par le silence.


Autre paradoxe apparent, l’eau – dont on croit savoir qu’elle est peu propice à la respiration – a été le lieu des transformations qui mèneront à reprendre son souffle, et à laisser apparaître le langage sous formes « 
des choses dont on ne sait pas parler » et au morcellement, ou plutôt à la multiplication des corps. L’évolution, dont le drame se rejoue dans la néoténie, a laissé des traces, mais laisse naître – dans la surprise – la parole du poète, de l’enfant.


Le corps se morcelle dès qu’il peut être nommé, désuni et réuni par les mots qui échouent pourtant à tout dire et à contenir.
Après être sorti de l’eau, il peut même développer l’idée très bachelardienne de l’incorporation à la terre ou à la forêt, voire au feu et à la nuit.


Le poète se tourne alors vers l’étendue et vers le lien à l’autre pour décider, prendre conscience, admirer, épuiser, respirer. L’étonnement de pouvoir nommer le monde implique de se poser la question du « 
comment dire« , et de prendre conscience des insuffisances du langage, qui reste un code, une convention.


Mais, malgré tout, la respiration devenant langagière, le poème peut alors chanter le feu et l’attente, la nuit et la vie quotidienne et retrouver les questions de l’enfance : « 
Est-ce que la mer déborde quand il pleut ? » pour mieux poser des questions de poète et faire face au réel.


On a peur, on a froid et on est fatigué, mais il y a le langage, les mots du poème pour résister, comprendre, prendre ensemble, laisser place à l’imprévu : « 
on est sorti de terre à peine vivant / on ne veut pas y retourner avant de s’être mordu la langue« .


C’est bien le langage – outil imparfait – dans sa capacité à nous relier aux autres et à organiser la respiration, qui vient nous sauver. C’est bien le poème qui vient nous sauver, nous faire avancer et progresser.

Voilà, c’est juste une lecture parmi d’autres possibles, qui ne prétend pas épuiser ce texte, qu’on a aimé lire dans le monde de sonneur, texte qui n’a pas pas dit son dernier mot à la relecture.



Andréa Thominot – On a peur mais ça va – Cheyne éditeur 2023, 2024, 2025 –
Prix de la Vocation 2023
 

Odeur de café & pain grillé

Hélène Dorion. Cœurs, comme livres d'amour. Éditions Bruno Doucey 2023 
Hélène Dorion. Cœurs, comme livres d’amour. Éditions Bruno Doucey 2023 

Les mots, le langage poétique semblent chercher ici à accorder les ressentis et la vision du paysage grâce aux sensations. Face à la haine et au bruit du monde, le corps reste le médium permettant d’effleurer l’eau, le vent et les ailes de l’oiseau. Le temps trouve ainsi pour témoin la tombée de la neige, ravivant les souvenirs embrumés de l’enfance et « pour dire ce qui pèse ». 

La poésie d’Hélène Dorion porte attention au temps et aux saisons, aux oiseaux, au vent et à la neige, mais aussi à toutes les sensations éprouvées et à ce qu’elles font au corps.

Il ne s’agit pas d’expliquer mais de comprendre, dans le sens de prendre ensemble les mots et le monde, l’air frais et la peau, le regard et l’oiseau, l’eau et les doigts.

Une voix émouvante et attachante de la poésie contemporaine, un livre à garder à proximité, pour s’y replonger de temps en temps.

« On crée enfin tout ce que l’on ose imaginer  dans le paysage qui brûle  » 

Hélène Dorion. Cœurs, comme livres d’amour. Éditions Bruno Doucey 2023 

Ses forêts sont les nôtres

Hélène Dorion. Mes forêts. Éditions Bruno Doucey 2023  
Hélène Dorion
Mes forêts

Il faut espérer que les jeunes lecteurs qui étudient ce texte pour le bac cette année 2023 pourront aller au-delà du pensum lycéen, car ce livre mérite beaucoup plus qu’une seule lecture scolaire. Ce texte est de ceux qui montrent que le paysage – ici la forêt – est d’abord et avant tout un paysage intérieur.

Ceux parmi nous qui ont l’esprit sylvestre se souviendront combien ils ont été détruits en dedans chaque fois qu’une tempête a mis les arbres à terre. Dans ce monde poétique limite entre le dedans et le dehors, la forêt des mots est le lieu d’une expérience du monde étayée par la marche forestière, parce que « les forêts apprennent à vivre avec soi-même ».

La forêt peut aussi être un contenant psychique : alors que psychologues et philosophes ont depuis longtemps démontré l’importance des récits de vie (Ricoeur, Butler…), la forêt arpentée est aussi la forêt du langage et de la biographie.

Hölderlin, Thoreau, Rilke et Dante sont passés par là et Dorion ne les a pas oubliés.  Sa poésie savante dans l’écriture s’offre à une lecture en toute simplicité. Il faut faire l’expérience de l’entendre et la voir en vidéo sur l’Internet lire quelques-uns des poèmes de « Mes forêts », c’est de la magie. 

Hélène Dorion. Mes forêts. Éditions Bruno Doucey 2023  

Femmes de lettres

Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 
Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 

Pour mieux lire cet ouvrage, il faut probablement remettre en son temps et son époque ce que l’on appelle le féminisme de Christine de Pizan, et ne pas réduire son œuvre à cette seule vision anachronique.

Cela fait, on appréciera le modernisme et le courage de ses écrits qui défendent les femmes, notamment en n’hésitant pas à entamer la critique de grands auteurs : Ovide, Cicéron, Jean de Meung (voir ses « Épîtres sur le Roman de la Rose »)…, ce qui à son époque et dans sa position ne manquait pas d’audace.  Christine est donc l’élue, appelée par la Raison, la Justice et la Droiture à édifier, dans le Champ des Lettres, la Cité des Dames, ce « royaume de féminie » dont on découvre qu’il est le livre lui-même.

La tâche de la femme de lettres consistera donc à mettre en avant, par l’écriture et son art de la narration, toutes les femmes de l’histoire ayant montré leur grande valeur : de Penthésilée à Artémise, de Bérénice à Clélie, de Claudine à Pauline, le catalogue est grandiose et permet à Christine de développer son grand art d’autrice cultivée et imaginative pour nous raconter un grand nombre de petites histoires édifiantes et instructives et rédiger des portraits saisissants, en citant fréquemment le Décameron de Boccace et les Métamorphoses d’Ovide.  

Le lecteur d’aujourd’hui lit tout cela avec étonnement et admiration.  « Qu’ils se taisent donc ! Qu’ils se taisent dorénavant, ces clercs qui médisent des femmes ! Qu’ils se taisent, tous leurs complices et alliés qui en disent du mal ou qui en parlent dans leurs écrits ou leurs poèmes ! Qu’ils baissent les yeux de honte d’avoir tant osé mentir dans leurs livres, quand on voit que la vérité va à l’encontre de ce qu’ils disent… » p.125 

Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 

Christine en ballade

Christine de Pizan
Le Chemin de longue étude
Christine de Pizan
Le Chemin de longue étude

« Ici les paresseux n’ont que faire, car ce lieu est réservé à ceux qui s’efforcent de comprendre et se délectent à apprendre »

Christine prend Dante et Boèce pour modèles et se laisse entraîner en songe par la Sibylle de Cumes sur ce « Chemin de Longue Étude », qui est celui du savoir et de la sagesse, de la patience et de la sapience. L’œuvre va se développer dans la figure rhétorique de l’allégorie et dans les références aux auteurs anciens, mais laisse néanmoins sa place au quotidien de Christine, après que celle-ci ait exprimé la douleur de la perte de son mari dans des vers à la beauté poignante.  

Dans ces chemins réservés « aux esprits subtils, selon leurs appétits divers », Christine se désole des conflits et des guerres qui répandent le chaos sur terre, et si elle cherche pendant un moment des réponses au ciel, c’est finalement à la sagesse concrète des hommes qu’elle renverra le soin de prendre en charge le chaos, faisant appel à sa grande culture antique et à sa maîtrise de l’écriture poétique. 

Christine de Pizan. Le Chemin de longue étude. Lettres gothiques. Le livre de poche 1999 


 

Plaisir d’amour et de lecture

Christine de Pizan. Cent ballades d'amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard
Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard

De l’amour et de la poésie, allons-y, on ne va pas bouder ce plaisir.

Ça date de la fin du XIVe siècle et du début du XVe : voilà qui nous intéresse.

C’est écrit par une femme du moyen-âge, voilà qui est plus rare.  Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française, vivant de sa plume et inventant des formes d’écriture plaisantes et modernes.

Dans ces « Cent ballades d’amant et de dame », elle reprend à sa manière quelques codes de la poésie des troubadours, les renouvelant pour nous donner des textes formellement savants mais simples à lire, même pour le lecteur moderne.

Ça tient encore la route, c’est plein de beautés d’écriture rafraîchissantes et sensibles, c’est plaisant à lire tout en étant plein de profondeurs (le désir de l’autre, le langage du désir, la séparation…). 

Pour les lecteurs du XXIe siècle qui savent encore lire, et qui n’ont pas peur que la dame mène la barque. 

Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard  

Des oiseaux posent pour Audubon

L'île rebelle : Anthologie de la poésie britannique au tournant du XXIème siècle

Ça n’est pas la première anthologie de la collection Poésie/Gallimard, on se souvient entre autres de la déjà ancienne « Anthologie de la poésie grecque contemporaine » ou du plus récent volume « Les poètes dans la ville ».

L’inconvénient de ce genre de livre est d’avoir l’impression de picorer de manière superficielle. L’intérêt est d’y découvrir tout un univers récent, ici celui de la poésie britannique des vingt premières années du XXIe siècle. Cette sorte de plaisir de lecture qui donne envie d’approfondir doit avoir des points communs avec celui du parcours d’un dictionnaire…

On ne peut que désigner les poèmes ayant retenu notre attention lors de cette première lecture, ça ne sera pas les mêmes à la suivante : par exemple aujourd’hui les textes de Ursula Askham Fanthorpe, ceux de Ruth Fainlight, de Anne Stevenson, de Peter Reading, Douglas Dunn et bien d’autres. Chacun reconnaîtra les siens.

Cet ensemble de textes fait élégamment découvrir une poésie souvent narrative, la plupart du temps accessible à tous et prenant en compte l’air du temps : le féminisme, l’écologie, les limites du langage.

Ce volume est le fruit du travail de la traductrice Marine De Clerq, il est présenté en édition bilingue. 

L’île rebelle : Anthologie de la poésie britannique au tournant du XXIème siècle.  nrf Poésie/Gallimard 2022