Terres démocratiques

Des
personnages errant dans une empreinte géante ressemblant à celle de
Godzilla, une bande son cinématographique allant de « Psychose » à
« Ghostbusters » en passant par « 2001 Odyssée de l’espace », une secte
thanatoïde, etc, l’imagination de Pynchon semble sans limites et
toujours aussi déjantée. La date de 1984 à partir de laquelle ont lieu
les retours en arrière successifs du récit semble placer le roman sous
le signe de George Orwell : l’époque hippie dont-il s’agit est aussi
celle des tendances fascisantes du régime de Nixon et de ses sombres
officines. Pynchon ausculte les noirceurs de la démocratie américaine,
l’autoritarisme étatique et paternel étant opposé au désir libertaire
des femmes : cela en fait un roman d’actualité, au moment où
l’obscurantisme et la surveillance généralisée font retour comme un
refoulé inévitable. Sauvera-t-on la République Populaire du Rock-and-roll ? (Des senteurs de
marijeanne s’échappent des pages du livre…). Pynchon, Thomas – Vinland – Points Seuil 
  

Bloc ici-bas chu (désastre obscur)

C’est un pavé (1105 pages dans l’édition de poche), un livre-monde proposant une expérience de lecture inédite s’adressant probablement aux lecteurs expérimentés. 

On est à Londres en 1944, sous les bombardements et parmi les officines d’espionnage, plus tard à Peenemünde et à Berlin : si l’ambiance fait penser à certains romans de Céline, l’écriture post-moderne trouve plutôt sa filiation chez James Joyce (auquel il est fait allusion p. 378), dans un style qui trouve sa voix originale du côté des ruptures incessantes du fil narratif et de la profusion des personnages et des situations : un texte explosif à plus d’un titre, un John Le Carré sous acide susceptible de briser en mille morceaux le lecteur lui-même (mais pas autant que Finnegans Wake de Joyce). 

Slothrop, le héros ithyphallique de ce délire sous les bombes, se promène dans l’Europe d’après-guerre déguisé en Rocketman et en cochon rose et apprends à jouer de la cornemuse. L’arc-en-ciel de la gravité, c’est probablement la parabole, l’arc que constitue le trajet des fusées V1 et V2 entre Peenemünde et Londres. Le mot parabole a aussi un autre sens en littérature… 

Un grand livre dans l’histoire de la littérature américaine. Pour les Indiana Jones de la lecture qui voudraient se lancer dans l’aventure, les articles de Wikipedia intitulés « Thomas Pynchon », « L’arc-en-ciel de la gravité » et « Littérature post-moderne » constituent une bonne préparation à cette lecture.

Pynchon, Thomas – L’arc-en-ciel de la gravité – Points Seuil 2010


 

Le temps imprimé

La suite des phrases, avec ses micro-digressions permanentes, semble dilater le temps. 

La lecture, le fil narratif semblent suivre le trajet du courant électrique dans un circuit imprimé auquel il est fait allusion au début du roman, trajet électrique qui arrive toujours à son but même s’il dissémine ses multiples branches dans tout le réseau. 

On ne s’étonne donc pas qu’un personnage indique : « Notre beauté réside dans cette aptitude à la circonvolution. » 

Ce deuxième roman de Pynchon est plus accessible que « V », sa première œuvre, parce qu’il est plus court et que la ligne narrative y est moins tourmentée : mais rassurez-vous, le fil du récit est néanmoins le lieu de chemins de traverse qui raviront le lecteur hardi, et ce deuxième livre est tout aussi dérangé que le premier.

Pynchon, Thomas – Vente à la criée du lot 49 – Points Seuil 2013


 

À la lettre

Ça commence par une virée apocalyptique dans un bar de Norfolk qui semble donner le ton et le style de la suite du roman. Métaphore et métonymie vont en bateau ; comme dans le rêve freudien, condensation et déplacement (dé)sorganisent le rêve, à moins qu’il ne s ‘agisse d’un cauchemar, ou d’un trip sous acide, allez savoir. 

Évidemment, viennent à l’esprit du lecteur, dans le désordre, le Tristram Shandy de Sterne, le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki ou les premiers essais romanesques de Joyce. On n’est donc pas dans un récit narratif plat et linéaire, dans lequel continuent de se complaire bon nombre d’auteurs contemporains, mais dans un texte qui demande l’adaptation de la lecture, comme c’est le cas pour les grands romans qui inventent leur propre langage poétique (Proust, Joyce…), ou ceux qui déconstruisent la narration. 

La lettre V, c’est un peu comme le McGuffin dans les films d’Hitchkock : un signifiant aux multiples signifiés, une lettre volée en quelque sorte. Tout ça est moins difficile à lire qu’il n’y paraît, demande un peu d’attention et d’accepter de se laisser mener vers l’inattendu et de ne pas tout comprendre : les efforts de lecture seront récompensés par une expérience inouïe, excitante et dépaysante. 

On peut ainsi passer un peu de temps avec des aviateurs pendant la guerre mondiale puis assister de manière détaillée à une opération de chirurgie esthétique, et quelques pages plus loin se retrouver à chasser les alligators dans les égouts de New York, pour se retrouver un peu plus loin comme dans un roman d ‘espionnage de Graham Greene en 1899 à Florence : pas le temps de s’ennuyer… Un livre pour lecteurs de labyrinthes post-modernes.

Pynchon, Thomas – V – Fiction et Cie Seuil 2001