Eden trois fois

Pierre Guyotat 1970

On relit ici un texte dans lequel on croit entendre des échos de Sade (mais c’est autre chose) ; de Georges Bataille et de la guerre d’Algérie. L’entrée dans ce bloc de texte – constitué d’une seule phrase – est comme une entrée en enfer, il n’y a de sortie que par le haut après avoir fréquenté les abysses. L’incipit (« / Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveau-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : ») est comme un ressort nous projetant dans un mouvement ininterrompu jusqu’à la fin du livre.

Sont mis en scène l’être humain, l’animal, le corps dans tous ses états, les mélanges de toutes ses sécrétions et déchets, dans une machinerie à produire de la dépense : laissez ici toute espérance d’image apaisante, tout espoir de pardon ou de rédemption, toute lueur de littérature normée ; préparez-vous plutôt à faire face à la répétition lancinante des échanges de fluides.

On est face à un choix radical d’écriture, sans concession, tout le temps en tension, sans cesse dans le registre de l’indicible (le sexe violent, la guerre et le scatologique) et duquel se dégage pourtant une forme de poésie implacable.

Ce texte compact est néanmoins composé de séquences, séparées par une ou plusieurs barres obliques, des blocs de sens qui ne laissent pourtant aucun répit au lecteur, ne constituent une respiration que s’il arrête sa lecture à ce moment-là.

Une certaine manière d’utiliser et de magnifier des vocabulaires spécialisés (les mots des militaires) ou des champs sémantiques particuliers (les mots du corps et de ses sécrétions) tend à l’élégie, mais la tendance élégiaque ne résiste guère à l’horreur et à la désespérance. On pourrait situer le récit en Algérie pendant la guerre et le poème n’est pas une élégie, mais un tombeau et une danse macabre, une danse de mort et de stupre dans laquelle humains et animaux finissent par se confondre, et qui laisse le lecteur sans défense et sans possibilité de détourner l’attention, sauf à cesser de lire : aurait-on là un texte s’efforçant de rejeter son lecteur ? À moins qu’il ne s’agisse d’une forme de langage parfaitement adaptée au message : une injonction à regarder en face l’inacceptable, en lien avec les vécus traumatiques de l’auteur dont la forme (la prise en otage du lecteur) en serait une analogie ; lisez ou refusez, l’alternative oblige à prendre parti, à prendre ses responsabilités de lecteur.

Cette prose traumatique se déploie dans le registre de la saturation de la violence, des passages à l’acte, de la production incessante des sécrétions corporelles, mais prend rapidement un air irréaliste et fantas(ma)tique, de même que « Tombeau pour cinq cent mille soldats » s’inscrivait dans le registre épique. Pour Roland Barthes, pour se confronter à cette aventure du signifiant, « il faut entrer dans le langage de Guyotat : non pas y croire, être complice d’une illusion, participer à un fantasme, mais écrire ce langage avec lui, à sa place, le signer en même temps que lui. » Michel Leiris, lui, met en avant chez Guyotat « une capacité d’halluciner à quoi n’atteignent que fort peu d’écrivains ».

En évoquant l’enfer comme on l’a fait plus haut, on se place malgré nous et à tort du côté d’une critique morale, avec laquelle on échoue à rendre compte d’un tel texte : c’est que celui-ci détruit justement toute approche morale dans sa manière de mettre en scène le signifié, l’extrême condensation des actions brouillant le suivi imaginatif du lecteur au profit de la mise en valeur du faire poétique.

Il existe néanmoins une manière de faire face, (c’est notre conseil de lecture), c’est de lire en marquant des pauses entre les séquences marquées par les barres obliques, c’est une mesure de survie dans ce génial enfer, dans cette écriture traumatique rythmée par les respirations de la lecture orale, dans cette expérience des limites destinée à être lue à haute voix. Et dans le milieu du roman, quand les barres obliques se font attendre, il faudra les mettre vous-même.

Voilà, vous qui entrez ici, laissez donc toute espérance autre que celle d’une poésie sauvage, une aventure du langage inédite.



PS : Afin d’éviter tout malentendu, qu’il soit clair que pour nous, cet ouvrage, quant à son fond, nous semble réservé à des adultes avertis, comme on dit. Quant à sa forme, il satisfera probablement des lecteurs expérimentés, n’ayant pas peur d’expériences des limites en littérature. Vous avez le droit de ne pas aimer cet ouvrage, mais ça n’était pas une raison pour le censurer de 1970 à 1981.


 Pierre Guyotat – éden, éden, éden – 1970 – Gallimard L’Imaginaire N° 147

Correspondance Marcel Proust – Jacques Rivière

Proust Rivière

Peut-être faut-il être assez vieux et avoir connu le temps où l’on s’écrivait encore des lettres pour percevoir comme une madeleine proustienne la lecture d’une correspondance, en particulier son rythme de communication, fait de lenteurs, de heurts, de quiproquos et de croisements, d’impatiences et de délivrances, d’apprentissages de la frustration et de l’attente.

Entre Proust et Rivière, il nous est donné, en plus, d’apprécier les linéaments d’une amitié solide et émouvante, dans laquelle le soutien réciproque est exprimé sans délai, jusqu’à la mort de Marcel. On y découvre la véritable admiration de Proust envers Rivière ainsi que la patience d’ange de Jacques devant les exigences de l’écrivain. On s’amuse des craintes de Jacques Rivière devant le caractère scabreux de certains passages à publier.

Est-il nécessaire de rajouter que les qualités d’écriture de ces lettres viennent consolider, cent ans après, l’intérêt historique que l’on a de les lire : témoignant en partie de l’histoire littéraire de l’époque, notamment celle de la Nouvelle Revue Française, elles font aussi le récit fragmenté des dernières années d’écriture de Proust.

On y trouve des noms encore jeunes et devenus célèbres par la suite, et d’autres oubliés. Mais personne – du moins chez les lettrés – n’oubliera les noms de Marcel Proust et de Jacques Rivière.


* * *

« Une des choses que je cherche en écrivant (et non à vrai dire la plus importante), c’est de travailler sur plusieurs plans, de manière à éviter la psychologie plane. »

* * *

« Ne regrettez pas (si vous ne le dites pas par plaisanterie) de n’avoir pas assez lu. On a toujours trop lu. Moi j’ai très peu lu. Et comme j’ai perdu la mémoire (du nom même constamment de ma rue, du n° de ma maison) c’est comme si je n’avais rien lu. »



* * *

À Jacques Rivière

[Samedi soir 18 novembre 1922.]

Monsieur

Je me fais un devoir de vous apprendre que notre cher Marcel Proust a expiré ce soir à 5h 1/2.

Son frère et moi voulons que vous soyez un des premiers prévenus – Marcel avait pour vous une amitié et une estime particulières, et nous savons que sa mort vous affligera profondément.



Votre dévoué

Reynaldo HAHN

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Marcel Proust – Jacques Rivière – Correspondance 1914-1922

Éditions Sillage 2013

ISBN 9791091896146


* * *

On a aussi relu : 


La correspondance Rivière – Artaud

Correspondance Rivière Artaud
La correspondance Rivière ClaudelCorrespondance Rivière Claudel

Perec le retour

Perec Pléiade vol. II

Retour à cette partie d’échecs dont Perec nous propose le diagramme dans « La vie mode d’emploi » , page 447 de l’édition de poche, p. 379 du volume II de La Pléiade.

Il s’agit de la partie jouée par Anderssen et Dufresne en 1852, nommée par la tradition la « Toujours jeune » car faisant toujours l’objet de commentaires dans le milieu échiquéen. On peut lire le détail de cette partie ici, mais ça n’est pas notre propos.

Anderssen a les blancs et gagne par une série de coups implacables à partir du coup 19, alors qu’il est à un coup de perdre la partie (il suffirait que les noirs puissent mettre leur dame en G2) et qu’il terminera en ayant sacrifié bon nombre de ces pièces principales dont la dame.

Quel serait la structure du fantasme ? Il y a une dame blanche sacrifiée, et une dame noire a un coup d’être toute puissante. Le camp des noirs croit être en passe de gagner, mais se retrouve à ne pouvoir être que passif face à une série de coups l’obligeant à aller vers la défaite.

La toute puissante est celle qui se sacrifie, l’autre est dans l’illusion de la souveraineté. Le camp sombre est dans l’apparence trompeuse de la domination, mais se fait manipuler par le camp de la lumière, qui lève de manière inexorable l’hallucination.

C’est de l’acceptation de la castration symbolique, de la loi du langage et de la capacité à différer la satisfaction que provient la réalisation du désir, la maîtrise du temps et de l’espace.

Le monde blanc est celui qui ramène l’autre souterrain à la réalité de sa vulnérabilité, en ayant pourtant rêvé sa victoire, alors que l’autre n’a fait que la fantasmer. Je te montre sans coup férir que tu n’es pas tout puissant, que tu es dans l’illusion, dans l’hallucination du pouvoir. Je le fais en sacrifiant la part illusoire de la toute puissance, en me castrant symboliquement, mais je gagne à la fin. Qu’est-ce que je gagne, cela est une autre histoire…

Est-ce que tout cela nous révèle quelque chose sur Perec, sur son livre ? Non, sans doute : cela nous dit plutôt quelque chose sur la capacité du lecteur à divaguer, à faire fonctionner son imagination erratique en lisant : mais c’est la faute à Perec, devant son imagination débridée, le lecteur se sent autorisé à prendre les chemins qui ne mènent nulle part et à jouer avec lui.


Perec Pléiade Vol .II page 379La page 379 du volume II des Œuvres de Perec dans la bibliothèque de la PléiadeAnderssen-Dufresne 1852 - position finale
Lorsqu’on observe la position finale (coup 23), on voit que la dame
noire pourrait mettre le roi blanc échec et mat en un coup, en prenant
le pion en G2 ou la tour blanche en D1. Elle est dans cette position
depuis le coup 19, mais empêchée de conclure par la série de coups
diaboliques réalisés par les blancs qui les mènent à mettre le roi noir
échec et mat de manière élégante, avec deux fous soutenus par un pion,
et en ayant sacrifié une tour, un cavalier et la dame.


Espace Perec 1960

Les Choses 1960.

Perec Les choses 1960

Rêver Perec puis le lire, aller au fond des choses.

Le premier chapitre onirique de ce livre, dont la suite confirmera que c’est bien un rêve, décrit un intérieur grand-bourgeois du siècle dernier et fait vaciller le lecteur : il semble d’abord faussement se dérouler chez Des Esseintes, à cause de l’accumulation des objets et la profusion du vocabulaire ; mais finalement la description rappelle plutôt un intérieur Guermantes ou Verdurin, alors que dans les chapitres suivants, c’est plutôt le souvenir de la moulinette de Boris Vian qui ressurgit…

On se souvient alors du premier frigidaire, dans les années soixante : il avait une pédale en bas pour ouvrir la porte…

Ce livre pourrait s’appeler « Les gens », même si les personnages y sont comme des fantômes : Jérôme et Sylvie, qui ne sont d’abord que « il » et « elle », rêvent que leurs moyens s’accordent à leurs désirs alors qu’« ils n’avaient que ce qu’ils méritaient » et que l’espace autour d’eux devient tyrannique. Esclaves de leurs désirs étriqués, confondant liberté et possession, ils passent même à côté de la guerre d’Algérie, comme ils passeront sans doute à côté de Mai 68 ; ils prennent des chemins désespérément vides et quand Perec nous dit qu’ils se métamorphosent, on pense plutôt à Kafka.

Pendant qu’un philosophe écrit : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. », Perec en fait un roman, flaubertien lit-on parfois… 

Un livre de Perec, ça c’est certain, plus jouissif à lire que « La société du spectacle ».

Hasard de lecture, on relit ce livre après la « Critique de la vie quotidienne » de Henri Lefebvre : le hasard fait parfois bien les choses.

Debord Société du spectacle
Lefebvre Vie quotidienne
Baudrillard Système des objets


Fragments :


La vie, là, serait facile, serait simple.

Car leurs moyens et leurs désirs s’accorderaient en tous points…

Ils auraient aimé être riches. Ils n’avaient que ce qu’ils méritaient d’avoir.

Certains jours, l’absence d’espace devenait tyrannique.

Le cœur n’y était pas : ils ne pensaient qu’en termes de tout ou rien.

Leur amour du bien-être, du mieux-être, se traduisait par un prosélytisme bête…

Et pourtant, ils se trompaient ; ils étaient en train de se perdre.

Il leur arrivait d’avoir peur.

L’histoire, là encore, avait choisi pour eux.

Rien de ce qui est humain ne leur fut étranger.

Les chemins qu’ils suivaient, les valeurs auxquelles ils s’ouvraient, leurs perspectives, leurs désirs, leurs ambitions, tout cela, il est vrai, leur semblait parfois désespérément vide.

Avec leurs amis, la vie, souvent, était un tourbillon. Ils appartenaient, presque tous, aux milieux de la publicité.

L’Express était sans doute l’hebdomadaire dont ils faisaient le plus grand cas.

Où auraient-ils pu trouver plus exact reflet de leurs goûts, de leurs désirs ?

ils lorgnaient avec envie, avec désespoir, vers le confort évident, le luxe, la perfection des grands bourgeois.

Une analyse poussée aurait décelé aisément, dans le groupe qu’ils formaient, des courants divergents.

ils finissaient par perdre tout contact avec le réalité.

Ils étaient épris de liberté. Il leur semblait que le monde entier était à leur mesure…

Ils n’étaient pas malheureux. Certains bonheurs de vivre, furtifs, évanescents, illuminaient leurs journées.

Il ne fallait pas grand-chose pour que tout s’écroule.

Ils se sentaient enfermés, pris au piège, faits comme des rats.

Ils voulaient jouir de la vie, mais, partout autour d’eux, la jouissance se confondait avec la propriété.

Ils s’étaient installés dans le provisoire. Mais les dangers les guettaient de toutes parts.

Ils avaient du temps libre, mais le temps travaillait contre eux.

L’économique, parfois, les dévorait tout entiers.

la guerre d’Algérie avait commencé avec eux, elle continuait sous leurs yeux. Elle ne les affectait qu’à peine…

La guerre continuait pourtant, même si elle ne leur semblait être qu’un épisode, qu’un fait presque secondaire. Certes, ils avaient mauvaise conscience. Mais…

Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les pièges fascinants du bonheur.

L’ennemi était invisible. Ou plutôt, il était en eux…

Ainsi rêvaient-ils, les imbéciles heureux : d’héritages, de gros lots, de tiercé.

Un jour même, ils rêvèrent de voler.

Alors, par bouffées, survenaient d’autres mirages.

Mais ils étouffaient sous l’amoncellement des détails.

Ils tentèrent de fuir.

Leur solitude était totale.

Leur vie était comme une trop longue habitude, comme un ennui presque serein : une vie sans rien.

Ils ne se connaissaient plus d’envie.

Tout aurait pu continuer ainsi.

Mais il ne leur sera pas facile d’échapper à leur histoire.

Ils reviendront donc, et ce sera pire.

Mais le repas qu’on leur servira sera franchement insipide.


Reconnaître le fascisme

Umberto Eco - Le Fascisme

Relire « Reconnaître le fascisme » de Umberto Eco et sa liste célèbre de quatorze caractéristiques permettant de l’identifier.
 

Et cocher les cases…

Ce livre bref n’est pas qu’une simple énumération synthétique des caractéristiques de ce que Eco nomme l’Ur-fascisme, mais s’appuie d’abord de manière émouvante sur ses vécus personnels durant son enfance et sa jeunesse, qu’il évoque brièvement et pudiquement, avant de mettre en avant sa science de l’analyse.

 

Les quatorze caractéristiques pour reconnaître le fascisme primitif et éternel, selon Umberto Eco (résumé) :



1. Le culte de la tradition, dans lequel il ne peut pas y avoir d’avancée du savoir, la vérité ayant déjà été énoncée une fois pour toutes.

2. Le refus du modernisme, lié à l’idéologie du sang et de la terre et le rejet des idées des Lumières.

3. Le culte de l’action pour l’action, impliquant la mise à l’écart de la pensée, la méfiance envers la culture et le monde intellectuel.

4. Le refus de l’esprit critique, croyant que le désaccord est trahison.

5. La culture de la peur de la différence, impliquant le racisme et le rejet de l’autre différent.

6. L’appel aux classes moyennes frustrées.

7. L’obsession du complot en lien avec le nationalisme et l’appel à la xénophobie et à l’antisémitisme.

8. Rhétorique de l’ennemi fort et faible. Les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l’ennemi, qui doit néanmoins pouvoir être vaincu.

9. Le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente. La bataille finale amène le contrôle du monde.

10. L’élitisme populaire. Tout citoyen appartient au peuple le meilleur du monde. Le leader est dominateur face à la faiblesse des masses.

11. Culte de l’héroïsme et de la mort. Où chacun est éduqué pour devenir un héros.

12. Transfert de la volonté de puissance sur les questions sexuelles. Impliquant le machisme et l’intolérance envers les mœurs sexuelles non conformistes.

13. Le populisme qualitatif. Le peuple n’est plus qu’une fiction théâtrale, cela amenant à l’anti-parlementarisme.

14. Le fascisme parle la « novlangue », impliquant un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, les formes de novlangue pouvant prendre l’aspect innocent d’un populaire talk-shaw.


Un bel outil de réflexion et d’analyse.


 

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit

Dylan Thomas

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit


N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,

Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour;

Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.


Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,

Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils

N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.


Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs

Leurs actes frêles auraient pu danser en une verte baie

Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.


Les hommes violents qui prirent et chantèrent le soleil en plein vol,

Et apprennent, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,

N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.


Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante

que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,

Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.


Et toi, mon père, ici sur la triste élévation

Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,

Rage, enrage contre la mort de la lumière.


Traduction Alain Suied (Poésie/ Gallimard)

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Do not go gentle into that good night

Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieved it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

Dylan Thomas

                    

Le poème de Dylan Thomas mis en musique par Stravinsky – 1954.


 

 

L’amour au subjonctif

Il faut ne jamais avoir connu le sentiment amoureux – ou n’avoir jamais lu Proust, c’est pareil – pour ne pas comprendre les intermittences du cœur et les égarements de l’esprit, les mille et une tergiversations de la flamme qui sont l’objet du roman de Crébillon fils (1707-1777).

Déclarations, hésitations, tromperies, jalousies, incompréhensions et tensions, flatteries et flâneries : elles sont d’abord ici un fait de langage, la trame d’un discours qui prouve que la passion amoureuse a un lien direct avec l’imparfait du subjonctif. La sensualité de ce texte se rencontre donc d’abord dans les douceurs de la rythmique et des sonorités, de la syntaxe et du lexique de cette fabuleuse langue française du XVIIIᵉ siècle, à laquelle il faut revenir régulièrement si l’on veut apprécier les plaisirs de toute littérature francophone. La construction même de l’ouvrage a ses séductions, semblant culminer en son milieu dans une mise en abyme, une scène de commentaire d’un roman dans le roman. L’ensemble n’est pas dépourvu d’humour et d’ironie, ce qui met un peu de distance face à toutes ces circonvolutions : «  – Voilà sans contredit, s’écria-t-elle, une belle phrase ! Elle est d’une élégance, d’une obscurité et d’une longueur admirables ! Il faut, pour se rendre si inintelligible, furieusement travailler d’esprit. »

Ce livre est comme une référence non pas indépassable mais indispensable.

On y revient donc, et on n’en revient pas…

Le temps de relire Sollers

Évoquer et pratiquer l’ironie voltairienne, c’est sans nul doute prendre un grand bol d’air frais, celui d’une raison heureuse défiant le spectacle morbide du monde.

Parler de la Terreur au moment (1989) des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, c’est déliter un bloc d’abîme impensé et se poser en héritier de Sade et d’une liberté difficilement accessible. 

Il s’agit de s’éloigner de la religion de la mort, de déployer dans le langage tout ce qui peut s’opposer aux tendances mortifères de l’époque (la pulsion de mort, dit Freud), d’aller ou revenir vers la lumière, le grand soleil, d’admirer Fragonard plutôt que le sinistre David, et préférer Saint-Simon à Saint-Just. 

« Il s’agit de donner un maximum d’intensité et de diversité à l’activité du langage. » 

Relire un livre de Sollers datant de quarante ans, c’est replonger dans un esprit de sérieux épicé par son habituelle ironie ; c’est être confronté à une gravité toujours agrémentée de la légèreté du style ; c’est parfois être offusqué, agacé et en désaccord avec l’auteur, mais être finalement poussé du côté joyeux et lumineux de la pensée, de la vie et de l’art, dans un vif ballet érudit. 

On a donc le droit de pas partager son refus du théâtre et du cinéma, de ne pas être convaincu par les justifications de ses errements maoïstes de 1968, se perdre dans son discours avançant par sauts métonymiques, mais on est ramené, avec Sade, Artaud, Céline, Joyce, vers des hauteurs littéraires dont on ne se remet pas. 

Bref : si lui en a fini avec nous, on en a jamais fini avec Sollers.

Philippe Sollers – Improvisations – Gallimard Folio Essais N°165


Arrêtez, inhumains !

Jean Racine (1639-1699) – La Thébaïde (1664)

Thébaïde - Jean Racine

Jocaste a peur. Elle redoute l’affrontement annoncé de ses deux fils, Étéocle et Polynice, dont le duel inévitable est l’une des conséquences de son union incestueuse avec Œdipe.

« Ô toi soleil, ô toi, qui rends le jour au monde,

Que ne l’as-tu laissé dans une nuit profonde ? »

Traumatisée par la marche inéluctable du destin de la tragédie des Labdacides, elle préférerait que le soleil ait laissé le monde dans l’obscurité. Elle préférerait ne pas voir. Comme Œdipe, qui lui, a préféré ne plus voir, elle voudrait que la mort lui ferme les yeux à jamais. C’est l’apparition de l’admirable Antigone, la fille et la sœur, qui pousse Jocaste à l’action, et à regarder le monde.

Elle voit le monde, elle voit les traces de sang sur le manteau d’Étéocle, mais ça n’est pas encore celui de Polynice. Pas encore : répit cruel de l’action théâtrale, qui a besoin de prolonger la souffrance de ses personnages, pour augmenter la jouissance de ses spectateurs.

« Mais il ne tient qu’à vous si l’honneur vous anime,

De nous donner la paix, sans le secours d’un crime »

Elle se trompe : ça n’est pas une question d’honneur, mais plutôt, comme toujours, de domination et de pouvoir sans partage. Sous l’habit de la démocratie, c’est la puissance et la violence qui déchaînent la démesure, l’Hubris grecque qui révèle le moteur inlassable du drame humain, la haine de l’autre.

La tempérance et la bienveillance sont du côté du féminin : heureusement que ces frères ont des mères et des sœurs pour tenter – elles y échouent – de les empêcher de s’entre-tuer. Elles sont la respiration de la tragédie.

« L’innocence vaut bien qu’on parle pour elle »

Elle croit en l’innocence de la jeunesse, alors que Créon et tous les autres hommes pensent que les fils sont tous coupables et sont par avance condamnés. L’oracle enfonce le clou et l’acte théâtral est la porte de l’enfer. Les déclarations d’amour entre Antigone et Hémon n’empêcheront pas le rideau de tomber.

« Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître? »

Le masque tombe. L’amour n’a aucune chance de faire la loi, le désir ne peut rien choisir : seul le sang parle, seule la tyrannie apporte la satisfaction aux mâles dominants. La pulsion de mort est à l’œuvre, entraîne son moteur mortifère et destructif dans la répétition.

« Tout ce que je puis faire, hélas ! C’est de mourir. »

Dans la tragédie, Éros n’a aucune chance. Seule la discorde satisfait ceux qui disent que c’est toujours l’autre le tyran : c’est ainsi qu’il y aura toujours des maîtres et des esclaves.

« Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez inhumains »

Seul le sacrifice, l’entrée en scène d’un humaniste suicidaire (Ménécée), peut faire reculer les belligérants : mais ça n’est que pour un temps, et ce don de soi s’avère inutile. C’est l’erreur des femmes, de Jocaste et Antigone, de croire que le don de l’agneau apaisera ceux qui sont des loups pour les hommes.

« Ô dieux ! Aimer un frère est-ce un plus grand effort,

Que de haïr la vie et courir à la mort? »

Rien de ce qui est humain n’est étranger à Jean Racine. La beauté des vers raciniens continue de nous parler aujourd’hui du monde comme il va, et tout ce que nous pouvons faire, du moins en tant que lecteurs, c’est le lire et relire, parce que cela nous fait du bien…

Jean Racine - Oeuvres complètes


 

Giotto & Dante au paradis

Giotto, de Marcelin Pleynet
Giotto, de Marcelin Pleynet

Le « Giotto » de Marcelin Pleynet, édité en 1985 et réédité en 2013, deviendrait-il un classique de l’histoire de l’art ? Pleynet y analyse l’art du maître italien à la lumière de l’apparition à la fin du XIIIe siècle du dogme du purgatoire. Il le fait en s’appuyant sur les travaux de l’historien Jacques Le Goff (La naissance du purgatoire, 1981), et en rappelant la présence de Giotto et Cimabue dans la « Divine comédie » de Dante, œuvre poétique contemporaine de l’œuvre picturale de Giotto. Il montre ainsi comment le passage d’un paradigme binaire (Enfer et Paradis) à une vision ternaire (Enfer, Purgatoire, Paradis) laisse un espace imaginaire grand ouvert à Giotto pour peindre les fresques de la chapelle Scrovegni à Padoue pendant que, non loin de là, l’Alighieri écrivait son « Enfer ». Un espace à deux dimensions est ainsi subverti par le poète et le peintre : les artistes témoignent des bouleversements historiques et de la pensée de leur époque. Cette manière d’analyse permet d’éviter les anachronismes et c’est une leçon : la nécessité difficile de toujours faire l’effort de replacer dans la pensée mouvante de son époque la production et les comportements d’un artiste.

L’édition Hazan du livre de Pleynet est richement illustrée et dans un format presque de poche, ce qui le rend accessible à tous. Marcelin Pleynet. Giotto. Hazan 2013