Le temps de relire Sollers

Évoquer et pratiquer l’ironie voltairienne, c’est sans nul doute prendre un grand bol d’air frais, celui d’une raison heureuse défiant le spectacle morbide du monde.

Parler de la Terreur au moment (1989) des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, c’est déliter un bloc d’abîme impensé et se poser en héritier de Sade et d’une liberté difficilement accessible. 

Il s’agit de s’éloigner de la religion de la mort, de déployer dans le langage tout ce qui peut s’opposer aux tendances mortifères de l’époque (la pulsion de mort, dit Freud), d’aller ou revenir vers la lumière, le grand soleil, d’admirer Fragonard plutôt que le sinistre David, et préférer Saint-Simon à Saint-Just. 

« Il s’agit de donner un maximum d’intensité et de diversité à l’activité du langage. » 

Relire un livre de Sollers datant de quarante ans, c’est replonger dans un esprit de sérieux épicé par son habituelle ironie ; c’est être confronté à une gravité toujours agrémentée de la légèreté du style ; c’est parfois être offusqué, agacé et en désaccord avec l’auteur, mais être finalement poussé du côté joyeux et lumineux de la pensée, de la vie et de l’art, dans un vif ballet érudit. 

On a donc le droit de pas partager son refus du théâtre et du cinéma, de ne pas être convaincu par les justifications de ses errements maoïstes de 1968, se perdre dans son discours avançant par sauts métonymiques, mais on est ramené, avec Sade, Artaud, Céline, Joyce, vers des hauteurs littéraires dont on ne se remet pas. 

Bref : si lui en a fini avec nous, on en a jamais fini avec Sollers.

Philippe Sollers – Improvisations – Gallimard Folio Essais N°165


Sollers 2024 : soleil noir

Philippe Sollers – La Deuxième Vie – Gallimard 2024

Sollers 2024

Voici, publié à titre posthume, le dernier livre de Sollers postfacé par Julia Kristeva, un court texte d’une densité et d’une concentration exceptionnelles, écrit (une photo du manuscrit dans le livre) et dicté jusqu’à la fin, dans lequel on retrouve bon nombre des thèmes de son œuvre passée.

Le livre est placé sous l’exergue de Sade (Juliette), c’est à dire dans la filiation d’une écriture de la liberté absolue et sous la protection des femmes, avec une citation dont ça n’est pas la première fois qu’on la lit dans l’œuvre de Sollers nous semble-t-il : « Le passé m’encourage, le présent m’électrise, je crains peu l’avenir ». Sade dont Sollers rappelle qu’il est « inimaginable dans une autre langue que le français ». Ce texte est aussi compagnon de l’insomnie, donc de l’éveil : l’acuité de tous les sens de l’écrivain est énergiquement activée comme un pied de nez envers la mort, la vraie vie c’est la littérature, et la vivacité rimbaldienne : « C’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil ».

Le passé, pour Sollers, c’est ici Sade, mais aussi Rimbaud et Picasso ; c’est la trinité de ce texte, mais il y en a eu beaucoup d’autres dans ses livres : Dante, Joyce, Proust ou bien Cézanne, De Kooning, Rothko, ou encore Montaigne, Voltaire, Diderot ; mais encore Flaubert, Baudelaire, Ponge ; sans oublier Bach, Haëndel, Mozart ; ainsi que la Sainte Trinité accompagnée par la Vierge Marie, etc. C’est l’objet de sa « Guerre du Goût » incessante, tout entière vouée à l’art dans ses plus hautes expressions, dans un combat intellectuel vaillant, parfois orgueilleux et insolent, contre la dépression contemporaine et l’ignorance époquale.

Le présent, c’est le lieu du regard ironique porté sur la déliquescence du temps et le cinéma social, le spectacle permanent d’une « époque qui préfère la copie à l’original », et si l’on ne partage forcément tous les avis de Sollers (son rejet de la littérature de Ernaux, son semblant d’acceptation ambiguë de celle de Houellebecq, sa réhabilitation de la télévision face au cinéma), on reste électrisé par ses visions acerbes de l’époque souvent teintées d’humour, et il ne faut jamais l’oublier avec lui, d’ironie : « La bêtise est surinformée à cause de son ignorance » et d’une manière malicieuse, il fantasme un grand remplacement qui est celui des hommes par les femmes. Rester électrisé par le présent, c’est cela qui importe.

L’avenir, c’est la mort, vue comme « une condamnation éternelle à l’ennui » : Sollers préfère donc vivre une Deuxième Vie, accordée par un nouveau Dieu rimbaldien sous la forme d’illuminations, en parallèle à la première et la prolongeant, une Deuxième Vie faite de révélations de l’expérience des limites, surtout celles de la littérature, de la peinture et de la musique. On se souvient que Sollers a choisi son pseudonyme en lui prêtant l’étymologie : « Tout entier art ».

L’expérience des limites pour Sollers, c’est bien sur celle des grandes écritures qu’il promeut dans son livre de 1968 (L’écriture et l’expérience des limites – Points Seuil N° 24) : Dante, Lautréamont, Mallarmé, Sade, Artaud, Bataille. C’est aussi le fait de porter le roman jusqu’à son évanescence : un narrateur qui se confond plus ou moins avec l’auteur ; peu de personnages tout juste nommés, souvent des femmes ; un récit minimal qui est surtout l’occasion de réflexions critiques sur l’art et la société contemporaine.

Sur son lit de mort, Sollers relit le dernier chant de la Divine Comédie de Dante, dans la traduction de Jacqueline Risset, et ne cesse pas de rire du conformisme ambiant, de « l’ensemble d’agrégats massifs d’illusions » de l’époque ; après avoir longtemps expérimenté, avec Joyce, « le silence, l’exil et la ruse », il promeut ici, non sans humour, l’impassibilité, la clarté, l’agilité et la subtilité du Corps Glorieux et se moque de lui-même : « Je n’ai pas été un bon saint lors de ma première vie, mais j’en suis un très convenable dans ma Deuxième ».

Le Paradis de Sollers, c’est l’un de ses livres les plus beaux, c’est aussi celui de Dante, et aujourd’hui celui de Rimbaud, ce « jeune poète français » qui n’a jamais cessé d’illuminer l’œuvre du maître de Ré : « L’essentiel est qu’ici tout est fluide, que le jour et la nuit s’équivalent, que le soleil et la mer sont perçus comme de même nature ».

Libre choix, vibration, lumière en sont les conséquences ou les supports. Les lumières sont celles du XVIIIe siècle cher à Sollers, mais aussi celles de la lagune de Venise, des promenades en bonne compagnie le long des Zattere et devant les tableaux de Tiepolo, celles encore d’une île de l’atlantique aux bleus légers faisant se confondre la mer et le ciel, l’air et la terre.

L’approche de la mort, c’est celle d’un trou noir dans l’univers (parmi les étoiles du paradis dantesque ? : « l’amour qui meut le soleil est les autres étoiles. »), mais aussi et surtout l’affirmation d’un regard singulier porté sur une mort n’appartenant qu’à celui qui la vit, « une disparition ultra personnelle dont la singularité n’apparaît dans aucun classement connu ».

La dernière phrase du livre semble contenir un hommage discret de Sollers à sa femme Julia Kristeva (« Soleil noir » est le titre d’un de ses livres), l’image est à la fois glaçante et pleine de lumière : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir ».

Billets doux

Philippe Sollers
Les surprises de Fragonard

Légèreté profonde, liberté des corps et donc des esprits ; solide fragilité épanouie, raison et désir, travail et plaisir en mouvement, Cythère ou Venise  : s’agit-il de la peinture de Fragonard (1732-1806) ou de l’écriture de Sollers (1936-2023) ? 

Le peintre et l’écrivain avancent masqués : chez l’un et l’autre ça pétille et ça virevolte ; ça pense et ça défie le monde, le reportage et la finance, la France moisie et ses verrous, pour préférer devenir philosophes et hommes d’action. Le rythme est celui de l’amour, des frottements de pinceau sur la toile, des phrases ciselées et des balancements de l’escarpolette. 

Le XVIIIe siècle est celui de l’idée d’une plénitude physique et dansante vue comme un rempart au totalitarisme et une thérapeutique contre le fascisme, la barbarie, le kitsch. Fragonard, Voltaire, Madame de Sévigné comme valeurs refuge pour le XXIe siècle : on joue…

Philippe Sollers. Les surprises de Fragonard. Gallimard 2015


 

Philippe & Francis

Correspondance : 1957-1982. Francis Ponge. Philippe Sollers. nrf Gallimard 2023 
Correspondance : 1957-1982. Francis Ponge. Philippe Sollers. nrf Gallimard 2023 

Voici donc le premier écrit de Philippe Sollers en publication posthume. Il faut donc se dégager de l’émotion première de lire un auteur qu’on avait l’habitude de fréquenter de son vivant, pour faire autrement : il en sera de même maintenant pour Milan Kundera…

Les lecteurs de Ponge et Sollers ne s’étonneront pas de retrouver, au début de cette lecture, la qualité de l’écriture de l’un et de l’autre, dans un parfait français classique qui paraît, à première vue, éloigné des parties « expérimentales » de leur production littéraire.

Cette correspondance est une belle et instructive incursion dans la vie littéraire, critique et éditoriale des années 60 à 70, qui est aussi la période du structuralisme et de la revue « Tel Quel ».

On y découvre au début un Sollers à la santé fragile, frôlant la mort dans un accident de voiture, affecté à divers titre par la guerre d’Algérie, qu’il évitera.

On y lit la rivalité avec la Nouvelle Revue Française, les liens avec Jean Paulhan, André Malraux, Breton, Mauriac et bien d’autres et on s’étonne de la surprenante différence d’appréciation entre les deux amis à propos de Céline et de son « Voyage au bout de la nuit ».

On a l’aperçu de ce qu’était la direction d’une revue d’avant-garde à l’époque, et des divergences plus politiques que littéraires qui on fait s’éloigner progressivement les deux amis.

On y aperçoit aussi la « capitalisation » des maisons d’édition, leur concentration et les pouvoirs et rapports de l’argent avec la création littéraire.

Un bel échange épistolaire entre deux maîtres de la littérature du XXe siècle. 

Correspondance : 1957-1982. Francis Ponge. Philippe Sollers. nrf Gallimard 2023 

Passion fixe

Philippe Sollers. La guerre du goût. Gallimard 1994
Philippe Sollers. La guerre du goût. Gallimard 1994

Philippe Sollers nous a quitté ce 5 mai 2023. Il rythmait ma vie de lecteur depuis longtemps, j’attendais la parution de son nouveau livre chaque année en fin d’hiver, il n’était pas venu cette fois-ci…

C’est le seul écrivain contemporain – parmi les plus grands – qui me faisait rire. Il m’apprenait beaucoup de choses dans ses essais sur la littérature, la musique, la peinture. Il était un passeur érudit et passionné et certains de ses livres ont été pour moi des mines de découvertes et d’ouvertures (ma passion pour Dante et pour Joyce, entre autres, vient des lectures de ses ouvrages critiques et théoriques). 

Ses récits expérimentaux des années 60, parallèles au structuralisme, proches de Barthes et à Lacan, m’ont fasciné longtemps. Ses romans à la prose rythmée et facétieuse, depuis « Une curieuse solitude » (1958) à « Graal » (2022), m’ont toujours enthousiasmé. Et « Paradis », son chef-d’œuvre, est pour moi un sommet inégalable de la poésie du XXe siècle. 

Je n’étais pas toujours en accord avec ce qu’il disait, faisait ou écrivait, mais j’aimais ses livres, et je les aime encore. L’hédoniste qu’il était cherchait le bonheur : pour moi, c’était un bonheur de lecture.

Les fins d’hiver seront un peu plus tristes et vides dorénavant, teintées d’une curieuse solitude. En attendant, je lève un verre en l’honneur de l’artiste : un Bordeaux rouge, évidemment… 


 
 

Société secrète

Sollers, Philippe - Le cœur absolu - nrf Gallimard 1987
Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987

Pour clore (peut-être) un été avec Dante (entre autres), replongée dans ce roman de Sollers datant de 1987, dans lequel L’Alighieri est très présent. Relire Sollers, c’est prendre la mesure d’une œuvre géniale qui depuis 60 ans à sa place à part dans l’histoire de la littérature française, au-dessus et à côté de la mêlée. Dans ce livre, le récit, la narration (une mise en abyme où le narrateur est un écrivain qui rédige le livre que vous, lecteur ou lectrice, êtes en train de lire), les personnages sont consistants, ont de l’épaisseur : ils deviendront de plus en plus évanescents dans les romans plus récents. La liberté, l’exception sont le propos et les entraves, les réductions sont traquées sans faiblir et sans donner de leçons, l’ensemble étant souvent accompagné d’un humour désopilant dans un style enlevé, molto vivace, en bonne compagnie : des femmes, bien sûr, mais aussi Bach, Mozart, Dante, Casanova et Venise et une bouteille de vin de Bordeaux. Tout va bien… 

Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987
 
 

Sollers chantre de Dante

Ces entretiens entre Sollers et Benoît Chantre, j’étais passé à côté lors de la première lecture, les trouvant trop difficiles à lire. Cette fois-ci, et après un été passé avec Dante, cette lecture me passionne et je lis le crayon à la main. Sollers note à juste titre : « On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire ». Ce dialogue de haute volée est une lecture de Dante qui convoque l’histoire de la philosophie, de l’art, la littérature et la peinture, la théologie ainsi que la critique sociale : ça étincelle et ça part dans tous les sens, il faut donc adapter sa lecture en conséquence. Comme souvent avec Sollers, cette relecture de la Divine Comédie est l’occasion de mettre en œuvre sa « Guerre du goût », c’est à dire de faire la critique de notre monde contemporain tout en faisant le passeur en littérature, et c’est toujours aussi savoureux. L’exception, la singularité dans l’expérience des limites sont ici la règle. Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Heidegger, Picasso et bien d’autres répondent à l’appel de Dante, ou de Sollers, allez savoir… Fascinant et brillant vont en bateau. 

« On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire »

Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000
 
 

Sollers, Philippe - La Divine Comédie - Desclée de Brouwer 2000
Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000

Traversée des signes

Sollers, Philippe - L'écriture et l'expérience des limites - Essais Points Seuil
Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil

Je ressors ce livre fameux pour relire l’un des textes qu’il contient, « Dante et la traversée de l’écriture (1965) ». Cet essai a été important pour la réception de Dante en France ainsi que dans l’œuvre de Sollers : dans une belle écriture à la fois savante et poétique, celui-ci détaille sa lecture de la Divine Comédie ainsi qu’une analyse précise de la Vita Nova. Ça n’est pas toujours facile à lire mais le lecteur est grandement récompensé de ses efforts : ce livre est un coup de maître toujours actuel, la lecture de Dante y est accompagnée brillamment par celles de Sade, Lautréamont, Artaud, Bataille. 

Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil
 
 

Rallumer les lumières

Rallumer les lumières

Sollers, depuis son île de Ré où il écrit, ne se voit pas en atlantiste (de l’Otan) mais en atlante (de l’Atlantide). Sous couvert de l’appellation roman, les allusions à sa biographie sont nombreuses et le lecteur sollersien retrouvera dans ce court texte la critique ironique (et parfois acerbe : on est sur qu’il ne passera pas à « La grande librairie ») du monde contemporain s’appuyant sur des citations philosophiques et littéraires, ainsi que sur des notes sur le langage et des références à des livres que personne n’a lu, ou alors inventées par Sollers. L’initiale référence à Rimbaud ne doit pas nous égarer : les lumières dont il s’agit ici sont bien celles du XVIIIÈME siècle. La provocation, elle, semble déjà prévoir la critique et vient toujours faire l’expérience des limites pour témoigner de ce que peut être la liberté de l’écrivain, pour conclure : « La question à été posée, la réponse donnée, il ne reste plus qu’à rallumer la lumière. »

Post-scriptum :

Sollers (1936-2023) est décédé après la publication de cette note ; Graal est donc son dernier livre publié de son vivant. On attend un livre posthume pour mars 2023 : « La deuxième vie ».

Sollers, Philippe – Graal – nrf Gallimard 2022

 Philippe Sollers