L’homme de Mytholmroyd

Ted Hugues
Poèmes
Ted Hugues
Poèmes

Le renard-esprit sous la coupe inclinée de la lune nous emmène dans la liberté sauvage du zoo des mots. Ted Hugues est ce monstre fatal timide comme une souris qui allume le feu vital, l’électricité essentielle de la poésie. Il sait comment faire vivre le vent et l’aube d’automne dans ses poèmes, il est un chantre de la nature.
Mais pas seulement. Il sait dire l’accident, la guerre, le martyre et écrire l’amour, il est le jaguar des lettres, les crocs plantés dans l’univers, il sait l’histoire et les mythes de Mytholmroyd.
Il écrit que « Crow n’a pas fini de rire ». Le lecteur, lui, est ébloui par ce volume magnifique, contenant l’essentiel de la production poétique de Hugues, à compléter avec les « Birthday letters ».


PIBROCK

La mer hurle de sa voix insensée,
Elle n’agit pas différemment envers ses vivants et ses morts,
Lasse sans doute de cette apparence de ciel
Après tant de millions de nuits sans sommeil, Sans but, sans illusions,

Ainsi la pierre. Un galet est prisonnier
Comme rien dans l’Univers.
Créé pour quel obscur sommeil. Ou conscient
Quelquefois de l’éclaboussure rouge du soleil,
Il rêve qu’il est le fœtus de Dieu.

Sur la pierre soudain se rue le vent
Capable de se mêler au néant,
Comme l’ouïe de la pierre aveugle elle-même.
Ou bien il tourne et alors c’est comme si la pierre se rappelait
Une fantaisie d’orientations.

À boire la mer à manger le roc
Un arbre lutte pour pousser ses feuilles –
Vieille femme tombée de l’espace
Et prise au dépourvu par sa nouvelle condition.
Elle tient bon, sa raison l’a complètement abandonnée.

De minute en minute, d’éternité en éternité
Rien ne décroît, rien ne s’épanouit.
Et il ne s’agit ni d’un mauvais film ni d’un bout d’essai.
C’est là où les anges hébétés traversent.
C’est là où toutes les étoiles sans exception s’inclinent.

Ted Hugues

Traduction Jacques Darras


LE RENARD-ESPRIT

J’imagine la forêt de ce moment de minuit :
Quelque chose est là, qui respire
Tout près de la solitude de l’horloge
Et de cette page blanche où mes doigts courent

Pas une étoile à la fenêtre :
Quelque chose de plus proche
Quelque chose de plus enfoui dans les ténèbres
Vient pénétrer cette solitude :

Aussi froid, aussi délicat que la neige obscure,
Le museau d’un renard frôle la branche, la feuille ;
Deux yeux servent un mouvement, lequel ici
Et maintenant là, puis là, puis là

Imprime ses traces nettes sur la neige
Entre les arbres, et une ombre suit
Prudemment le long des souches
Ce corps qui a l’audace d’aller

Au hasard des clairières, dont l’œil
D’un vert agrandi, approfondi,
Occupé de ce qui le regarde,
Brille, se concentre

Puis, dans une soudaine puanteur puissante de renard
S’introduit dans la cavité obscure de la tête.
La fenêtre demeure sans étoiles; l’horloge fait tic-tac,
La page est écrite.

Ted Hugues

Traduction Valérie Rouzeau