Joseph et ses frères vol.4 – 1943

Joseph et ses frères vol.4

Dans ce quatrième et dernier livre de sa quadrilogie, avec lequel on clôt une expérience de lecture marquante, Thomas Mann ne se refuse rien avec un premier chapitre intitulé « Prélude dans les sphères célestes » qui semble esquisser une psychologie de Dieu à travers le personnage de Semael, celui qui n’avait pas encore chuté pour devenir Satan.

Joseph se dirige à nouveau vers une fosse après avoir eu affaire à la femme de Putiphar. Nouveau renversement : après son ascension qui lui avait fait remonter le fleuve vers le sud et côtoyer les hautes sphères du pouvoir, le voici redescendant vers le nord, vers la forteresse prison de Zawi-Râ dans le delta du Nil. Dans ce livre et les autres volumes, les déplacements géographiques entre nord et sud accompagnent en parallèle les ascensions et chutes sociales, ceux entre est et ouest les bouleversements de l’histoire.

Joseph va se sauver en interprétant les rêves et en se montrant encore maître du langage, ce qui nous entraîne à une apparente digression dans la lecture avec le souvenir de la passion égyptienne de Freud, l’autre grand herméneute des songes dont le père se nommait lui aussi Jacob ; Freud qui lisait la bible illustrée des frères Philippson dans son enfance, une édition bilingue hébreu-allemand ; qui donna une place importante à son oncle Josef dans son Interprétation des rêves (Die Traumdeutung – 1900) ; qui ouvrira à Vienne son cabinet privé le jour de Pâques (la commémoration de la sortie d’Égypte) et reviendra à la figure de Joseph dans « Moïse et le monothéisme ». Mann appréciait l’œuvre du viennois.
(On a ressorti de la bibliothèque le très beau « Freud » fauve et égyptien de Roger Dadoun paru chez Belfond en 1982, ainsi que l’article consacré à Amenhotep IV par Karl Abraham en 1912 – Œuvres complètes /1 pages 232 à 256).

« Autrement dit, le monde n’était pas simplement en soi et pour soi, mais aussi son monde à lui et donc susceptible d’être modelé de manière à se le rendre propice et accueillant. »
Même enchaîné, Joseph montre une confiance enfantine proche de l’inconscience laissant présager les difficultés et rencontre un geôlier qui lui dit : « … il existe deux sortes de poésie ; l’une jaillie de la naïveté populaire, l’autre de la quintessence scripturaire. Celle-ci est sans contredit supérieure mais j’estime qu’elle ne saurait s’épanouir si elle n’entretient des rapports amicaux avec l’autre », un geôlier qui est le premier à évoquer les rêves. On va pouvoir s’entendre…

Le thème du changement de nom (Joseph – Ousarsiph) revient à travers l’histoire des complots contre Râ et Pharaon : il est lié à celui du pouvoir,, de l’identité, à l’inégalité entre les biens et mal nommés ; la puissance en cachant son nom ou ses noms cryptiques ; la déchéance de se voir privé de son nom et d’être surnommé. Joseph va commencer l’interprétation des rêves sous son nom Ousarsiph ; Freud devra renoncer à se faire un nom dans la médecine viennoise de son temps et renoncer à un avenir tout tracé pour inventer la psychanalyse ; Joseph changera encore de nom pour devenir le nourricier.
« Tu es donc d’avis qu’on ne doit pas toujours porter le même nom, mais l’adapter aux circonstances, selon ce qu’il advient à chacun de nous et les sentiments qu’il éprouve ? » p. 151
Joseph a adapté son nom au gré des circonstances comme l’on fait les syriens sous la dictature des Assad…

L’action de différer, l’atermoiement, l’attente continuent de caractériser la narration, et c’est Pharaon qui raconte d’abord des histoires avant d’écouter les interprétations de Joseph. La loi du langage est ici de surseoir au passage à l’acte, attente qui permet le déploiement de la pensée, la poésie, l’accueil de l’autre. La quintessence scripturaire à laquelle Thomas Mann fait allusion aurait-elle quelques liens avec cette temporisation nommée « différance » derridienne ? À moins que la puissance du texte de Mann n’implique l’errance interprétative du lecteur, qui sera excusé au rappel de ce que l’interprétation est l’un des thèmes principaux de cette œuvre. Mais Thomas Mann insiste et nous dit, à propos de ses personnages : « …nous avons un avantage sur eux : la faculté de contracter ou d’allonger à notre guise le temps. » p.319. Il ne s’en prive pas.

L’exact milieu du roman – un indice de l’art de l’architecture romanesque de Thomas Mann – est le lieu d’un nouveau renversement : retour vers L’Est chez Jacob du côté d’Hébron, pour nous conter l’histoire étonnante de Thamar, une femme forte cherchant à s’inscrire à tout prix dans une filiation, et démarrer ainsi la dernière partie de la quadrilogie, celle qui mènera à la réconciliation et au pardon lors de la venue des frères en Égypte.

La phrase « Et ainsi fini la belle histoire, l’invention de Dieu, Joseph et ses frères » qui termine la quadrilogie semble répondre, dans sa forme, au « Il est dit que… » qui commence le premier volume, et paraît encadrer toute l’histoire dans la structure du conte : mais c’est bien la quintessence scripturaire du roman qui est mise en œuvre dans ce quatuor moins connu que « Les Buddenbrook », « La mort à Venise », « La Montagne magique » ou « Le Docteur Faustus » mais qui est pourtant à nos yeux une œuvre majeure du maître de Lübeck.




Thomas Mann – Joseph et ses frères vol. 4 – Joseph le nourricier – L’Imaginaire Gallimard N°70 – Traduction Louise Servicen (1886-1975)

Franz Anton Maulbertsch, Public domain, via Wikimedia Commons

Joseph et ses frères vol. 3 – 1936

Joseph et ses frères voL. 3

Des cercles de l’univers dont chaque humain est le centre : le désert hébergerait-il une théorie de solipsistes ?

Dans ce troisième volume de la quadrilogie de Thomas Mann, Joseph renaît : sorti du puits, de l’enfer de l’adolescence, le voici esclave devenant maître, maître du verbe, de l’écriture et des connaissances qui balisent toujours l’accès au pouvoir dans ce qu’il croit être le royaume des morts.

De Hébron vers Ashkelon, puis le long de la côte en traversant Gaza puis le nord du désert du Sinaï, Joseph et les Ismaélites voyagent vers l’Égypte : les difficultés du voyage et à la frontière résonnent terriblement et de manière moderne avec celles que rencontrent les migrants du XXIe siècle, ainsi qu’avec les conflits que connaît la région actuellement. Le discours du gardien de la forteresse de Tsell pourrait se retrouver de manière identique dans la bouche de l’un de nos douaniers d’aujourd’hui.

Joseph fait d’abord face à la figure du Sphinx (celui qui dissimule le sens) avant de se diriger vers le sud, c’est-à-dire à une énigme qui n’est que silence : Thomas Mann déploie la puissance du verbe en son absence même, et fait de sa quadrilogie une énigme, une étrangeté dans son œuvre, une statue dans le désert ; il y a les bavardages de la foule et des soldats, les questionnements incessants de Joseph, le verbe des échanges commerciaux, mais aussi celui des mythes et de la religion, celui du pouvoir et de Dieu, et le texte de Mann, qui nous entraîne dans des aventures dont l’ampleur des décors fait parfois penser aux péplums hollywoodiens des années cinquante, peuplés de colonnades papyriformes et lotiformes.

Renversement : on remonte vers le sud, à la voile sur le Nil, vers Louxor. Parti du fond d’un puits, Joseph-Ousarsiph monte, et démontre son pouvoir, celui du langage, en changeant de nom et en faisant preuve des mêmes dons que Shéhérazade. Il séduit ceux que les nains nomment les démesurés, autrement dit les hommes, et il faudrait aller voir du côté du texte original si cette nomination a un rapport avec l’hubris grecque.

Mais c’est à la patience qu’il lui faudra d’abord se confronter alors qu’il est et restera l’étranger. Comme en miroir, Thomas Mann semble mettre à l’épreuve la patience du lecteur : en étirant le temps, on l’a dit, mais aussi en mettant en œuvre une narration subtilement éclatée. Il faut ainsi attendre le milieu du roman (p. 268) pour lire la description d’un personnage important présent depuis le début, et une requête formulée en une phrase s’étire – à la mesure de son importance dans la narration – sur tout un chapitre, confirmant que le suspens(e) est pur langage. La réalisation du désir est sans cesse différée et ce sont les mots qui permettent cette maîtrise du temps : cela nous vaut des pages d’une beauté sidérante quand Putiphar déclare son amour et exprime son désir à Joseph, alors même que les mots lui manquent.

En creux, Thomas Mann (qui publie ce troisième volume en 1936) met en évidence que c’est quand le langage perd ses pouvoirs de séparation, quand il n’est plus porteur de la loi et que ses vertus performatives prennent le dessus que la tyrannie et la barbarie peuvent advenir. Il nous fait expérimenter l’attente et la lenteur propices à l’avènement de la raison poétique et de la rêverie.

« Qu’on ne nous croie pourtant pas insensible au blâme – exprimé ou tacite et sans doute tu par courtoisie – qui s’adresse à notre exposé, à notre mise au point de l’ “histoire”. Nos objecteurs arguent que la forme concise sous laquelle elle figure dans le texte d’origine ne saurait être surpassée, et que notre entreprise entière, qui par ailleurs n’a déjà que trop duré, est peine perdue. Mais depuis quand un commentateur fait-il concurrence à son texte ? Et l’explication du “Comment” ne comporte-t-elle pas une dignité et une importance vitales aussi grandes que la tradition affirmant le « Quoi ? » La vie ne s’accomplit-elle pas tout d’abord dans le « Comment ? ». » p.285


Thomas Mann – Joseph et ses frères vol. 3 – Joseph en Égypte – L’Imaginaire Gallimard N°69 – Traduction Louise Servicen

Louxor


Joseph et ses frères 2 – 1934

Joseph et ses frères 2 - 1934

Peut-on entendre pleurer dans le désert, peut-on y entendre les plaintes venues du fond des âges, y sentir sur la peau le souffle des pulsions archaïques venues du tréfonds de l’inconscient ?

Pour évoquer le jeune Joseph, Thomas Mann paraît envisager une psychologie de l’adolescent avant de se diriger plutôt vers une réflexion sur le concept de beauté : on retrouve donc dès le début du récit sa manière d’étirer le temps de la narration en donnant de l’ampleur au simple rapport des faits, en faisant de son texte le lieu d’une réflexion philosophique, ou anthropologique, philologique, etc.

Philologique, oui : « La sphère tourne et nul ne pourra jamais déterminer la véritable origine d’une histoire… » Le fait de fréquemment questionner les sources de ses récits semble être pour Thomas Mann une manière de s’approcher de la vérité du roman, de l’essence de l’art romanesque en lien avec la connaissance (revoir ce qu’en dit Hermann Broch dans « Création littéraire et connaissance – 1955 »).

Joseph est beau, il a dix-sept ans et il est très sérieux : ce deuxième volume de la quadrilogie se centre donc sur lui après que Thomas Mann nous aura conté les « Histoires de Jacob » dans le premier, jusqu’à la naissance de Joseph et la mort de Rachel sa mère, sans oublier les épisodes célèbres comme celui de L’Échelle de Jacob, celui de Jacob et Esaü, du puits ou celui de l’exil.

Mann donne certes de l’épaisseur réflexive à ses romans, mais il n’oublie pas de nous raconter des histoires qui nous concernent même si elles viennent du lointain passé. Il nous parle de l’hubris des êtres, de leurs envies et de leurs jalousies, de l’amour et de la haine, de leur génie, des rapports entre père et fils, entre frères. Il le fait alors qu’il est en exil à cause de la montée du nazisme et l’on ne peut s’empêcher de faire une double lecture de son récit, cherchant des échos du vécu de l’auteur dans son livre. Ceux-ci ne sont pas dans l’anecdote, mais dans le rapport au langage : c’est comme si Mann avait déjà conscience des caractéristiques du langage totalitaire pour lui opposer son art subtil et nuancé de romancier.

Joseph devient « le songeur », celui qui rêve et interprète les rêves. Des rêves littéraires pour lesquels il est peu question de condensation ou de déplacement (de figurabilité oui), mais d’imagination au royaume des dieux. « Les histoires descendent vers la sphère inférieure, tout de même qu’un dieu se fait homme ; elles s’embourgeoisent et deviennent terrestres, sans pour cela cesser de se dérouler sur le plan céleste aussi, ni de pouvoir être contées sous la forme qu’elles revêtent là-haut ». Le romancier peut-il être Dieu pour le lecteur ?

Le narcissisme du fils, l’aveuglement du père, le voile maternel, l’humiliation des frères nous ramèneront au fonds du puits. Il faut lever la tête pour voir la lumière.




« Ainsi donc le mot permet de lutter pour retarder la vérité en marche. Rien de pareil n’est possible quand c’est le signe qui est en jeu. Sa cruauté condensée n’admet ni fiction ni atermoiement. Il exclut toute équivoque et n’a pas besoin qu’on lui confère une réalité, étant la réalité même. Le signe est tangible, il ne condescend pas à vous ménager en se donnant l’apparence incompréhensible, il ne vous laisse aucune échappatoire. Il vous force à imaginer, dans votre propre tête, ce que vous rejetteriez comme une folie si vous l’entendiez exprimer par des mots ; ainsi vous oblige-t-il, soit à vous croire insensé, soit à admettre la vérité. Dans le mot comme dans le signe, le direct et l’indirect s’enchevêtrent diversement et l’on ne saurait décider lequel des deux est le plus directement brutal. Le signe est muet, pour l’unique raison qu’étant la chose signifiée, il n’a pas besoin de s’exprimer pour être compris. En silence, il vous jette à la renverse. » p.233

Thomas Mann – Joseph et ses frères 2 – Le jeune Joseph – L’imaginaire Gallimard N°68 – Traduction Louise Servicen 


Pierres
 

Joseph et ses frères vol.1 – 1933

Les histoires de Jacob - Thomas Mann

Les fils et filles du désert, accompagnés des dieux incompréhensibles, suivent leur destin dans un récit à l’ampleur inégalée. C’est le temps comme puits insondable qui est mis en avant au début du roman, alors que ce sont les profondeurs de l’histoire de l’humanité qui sont explorées dans ce récit, qui commence donc par une métaphore en lien avec l’infini. Plus on s’enfonce dans le passé, plus il est indéchiffrable.

Pourtant, avec « Les histoires de Jacob », Thomas Mann se lance pour quatre tomes dans le récit de l’existence de « Joseph et ses frères », le prophète de la bible et du coran. Il se demande « où chercher les premières assises de la civilisation humaine » et choisit de commencer avec l’histoire du fils de Jacob et Rachel.

Logiquement arrive l’interrogation sur les origines de l’écriture et de la parole. L’écrivain pourrait se demander d’où lui vient son art si complexe de romancier, mais ses réflexions semblent plus larges alors qu’il écrit sa tétralogie au moment de la montée du nazisme : c’est comme s’il avait besoin d’assurer les bases de la culture face aux destructions du fascisme, de rechercher les origines de la vie et de la pensée face au déploiement de la pulsion de mort, en questionnant l’origine des récits du déluge ou de la tour de Babel.

Le premier chapitre du premier volume de cette tétralogie publiée de 1933 à 1942 s’intitule donc « La descente aux enfers », mais l’auteur ne semble pas laisser toute espérance à l’entrée, il croit aux pouvoirs du langage et du roman et nous entraîne avec génie dans les abysses de la culture humaine.

Les interrogations géographiques concernant la localisation du paradis sont ainsi vertigineuses et illusoires, révèlent la profondeur incommensurable du puits abyssal de l’histoire humaine mais elles existent néanmoins dans le livre, dans la prose poétique dense et intellectuelle de Thomas Mann qui, si elle trouve ses sources dans l’histoire biblique, l’anthropologie et l’archéologie, la philologie et la théologie, n’en reste pas moins un texte d’écrivain romancier.

L’art du romancier va donc très loin quand, par exemple, il transforme une exploration de la notion de péché en véritable analyse psychologique de Dieu, un dieu du souci et de l’anxiété qui implique le nomadisme de ses sujets et renvoie à l’exil de l’auteur du livre. Le récit de la vie de Joseph, présenté d’abord comme un jeune fou de la lune assis au bord des profondeurs, peut alors se déployer en se centrant d’abord sur son père Jacob, âgé de soixante-sept ans au début de ce premier volume.

Le puits n’est pas seulement une métaphore, il est aussi le lieu auprès duquel les relations père fils se déploient dans une concentration de l’écriture qui étire le temps. Associé à la profondeur et au passé, il est aussi une représentation de l’enfer, que visitera Joseph et dont il ressortira pour le pardon.

Le père et le fils dialoguent au bord, à la margelle. Ils sont à la marge, ils font l’expérience des limites du langage, ils sont à la frontière entre raison et folie, au bord du précipice.

Les limites du moi sont floues, ne sont pas enfermées dans le corps. Un même nom peut renvoyer à deux personnes, une même personne peut avoir plusieurs noms. Le nom de Dieu reste imprononçable, se perd dans le souffle court d’une phrase inachevée.

Le lecteur fait lui aussi l’expérience du franchissement et de l’incertain, alors que Mann ne cesse d’interroger la fiabilité des sources de ses récits et tente ainsi de mettre en lumière l’essence de la vérité. Celle-ci peut s’approcher grâce au langage qui fait loi, en commençant par y mettre les formes : « … la prééminence apparente accordée aux belles formes, ainsi que le généreux gaspillage de temps qu’elle comporte, est un luxe, sur quoi est fondée la dignité humaine : il contraint la nature à se plier aux lois de la politesse, à se dépasser. » Une leçon pour notre époque ?

Thomas Mann – Jacob et ses frères – Les histoires de Jacob – L’Imaginaire Gallimard N°67

Jacques Réattu, Public domain, via Wikimedia Commons
                                     Jacques Réattu (1760-1833) – Le rêve de Jacob

Le roman de Thomas Mann

Tóibín Magicien

Ce roman biographique de Colm Tóibín nous plonge tout de suite dans l’ambiance mondaine et industrieuse, austère et protestante de Lübeck en 1891 au sein d’une famille d’exception, celle de l’écrivain Thomas Mann. La mère de Thomas Mann est une femme peu à sa place dans cette cité austère du nord de l’Europe où tout le monde s’observe ; le père a la mauvaise idée de mourir dès le premier chapitre et de rater sa sortie en laissant un testament écœurant ; Thomas a quinze ans, il commence à s’intéresser à la littérature, comme son grand frère Heinrich. Il va lui falloir s’exiler de sa cité et de sa famille pour pouvoir commencer sa vie d’écrivain et sa vie d’homme. Il commence par le faire en revenant symboliquement à Lübeck avec son grand roman « Les Buddenbrook » (1901) qui retrace en partie son vécu familial. Dans le chapitre « Venise 1911 », Tóibín retrace quelques faits en lien avec l’écriture par Mann de son livre « La mort à Venise » : le séjour de la famille Mann dans cette ville ; l’annonce à ce moment-là de la mort de Gustave Mahler ; la mort par suicide de l’une des sœurs de Thomas ; la rencontre d’une famille polonaise dans laquelle évolue un jeune adolescent qui sera le modèle de Tadzio… Le chapitre est aussi l’occasion pour Colm Tóibín de déployer son art d’écrivain dans de très belles pages décrivant un concert dirigé par Gustav Mahler : la rencontre de deux maîtres – l’écrivain et le musicien – préfigurant celle qui viendra plus tard en 1947 entre Thomas Mann et Arnold Schoënberg dans le roman « Le docteur Faustus ». Sans ralentir, Tóibín enchaîne avec le séjour de Katia, le femme de Mann, au sanatorium de Davos, expérience qui entraînera l’écrivain dans la rédaction de son chef-d’œuvre « La montagne magique » (1924). Tóibín décrit plus loin une scène pendant laquelle Thomas Mann lit des extraits de son roman « Le docteur Faustus » à ses proches : cela lui permet d’expliquer comment Mann s’inspirait de sa vie et y trouvait des modèles pour créer ses personnages. Le livre est un beau pavé de 600 pages, mais il faut bien cela pour romancer la vie de l’auteur des « Buddenbrook » et de « La montagne magique ». Il se lit facilement grâce au style élégant de l’écriture de Tóibín et à la fluidité de la narration. On prend un vrai plaisir à suivre ce récit subtil de la vie de Thomas Mann et à y retrouver les sources et l’atmosphère de ses fabuleux romans, à la lecture desquels on revient toujours. Tóibín retrace avec grâce l’histoire de Thomas Mann et de sa famille sans idéaliser l’écrivain, ainsi qu’une partie de l’histoire intellectuelle de l’époque : un vrai magicien.


Le magicien – Colm Tóibín – Grasset 2022

Lübeck - Garitzko, Public domain, via Wikimedia Commons