Woolf 1933 : eaux pour le thé

Virginia Woolf – Flush, une biographie – Folio N° 7142

Woolf 1933

Ce petit livre (1933), venant après le chef-d’œuvre « Les vagues » (1931) et avant les grands livres que sont « Les années » (1937) et « Entre les actes » (1941) peut apparaître comme mineur dans l’œuvre de Woolf et un retour en arrière du point de vue formel, mais il n’en est rien.

Formellement, il semble reprendre la veine historique du roman « Orlando », mais ça n’est pas aussi simple, car l’écriture met en scène la biographie d’un chien, et donc le flux de pensées et de ressentis d’un animal, ce qui est pour le moins inattendu.

Le livre est aussi un beau portrait de femme, comme en contiennent tous les livres de Woolf, avec pour modèle la poétesse Elizabeth Barret Browning (1806-1861), mais cache sans nul doute un portrait de Woolf elle-même. Ce roman contient donc une description critique de la vie bourgeoise londonienne telle que Virginia a pu la subir, mais aussi une vision dantesque de la misère et des inégalités lors de l’échappée vers Witechapel au milieu de l’ouvrage.

L’humour est présent, voir une véritable loufoquerie, par exemple dans l’une des notes (la N° 2) de fin d’ouvrage rédigées par Woolf. La précision des descriptions et de la rédaction des flux de pensées, la reprise de thématiques des autres romans fait que ce livre moins connu recèle des profondeurs qui en font un tome non négligeable dans la production de Woolf, enserrées dans une vraie perfection formelle.

La solitude, la maladie, la fuite, la poésie, la conscience du monde tel qu’il est marquent la vie de Woolf aussi bien que celle de son héroïne : vécues sous le regard tendre de Flush, elles se déploient dans un texte apaisé.


 

L’écriture de l’ineffable

Le convoi – Beata Umubyeyi Mairesse – Flammarion 2024

Umubyeyi 2024

Beata Umubyeyi Mairesse a d’abord mis à distance son vécu de survivante du génocide des Tutsi par les Hutus en 1994 au Rwanda en utilisant l’écriture de la fiction dans les recueils de nouvelles « Ejo » (2015) et « Lézardes » (2017) puis dans son roman « Tous tes enfants dispersés » en 2019.

Dans « Ejo », elle nous racontait les histoires de Fébronie, Pélagie, Kansilda… sous forme de courtes nouvelles à travers le regard des femmes, dont beaucoup s’inspiraient d’histoires réelles. « Lézardes » est mis sous le signe de l’enfance et du conte, et le roman « Tous tes enfants dispersés » se déploie dans le regard de deux personnages féminins et d’un enfant.

Dans « Convoi », Beata avance en sautant le pas, en franchissant avec prudence un seuil psychologique et littéraire, en rédigeant le récit terrible des semaines vécues jusqu’à son sauvetage le 18 juin 1994. Ça n’est plus de la fiction, l’autrice enserre donc son précieux récit dans un écrin d’interrogations sur la possibilité même de ce récit : comment l’écrire, quels mots employer, comment faire entendre l’inaudible, face aux mots occidentaux (Rwanda, machette, génocide) qui simplifient une réalité complexe dans un contexte ou l’ethnicisation de la société rwandaise a été une construction coloniale et où le rôle de la France de l’époque dans le soutien au gouvernement hutu génocidaire est maintenant bien connu.

Beata Umubyeyi Mairesse s’appuie sur la littérature pour mettre en perspective son récit, évoque les grands textes de Imre Kertesz, de Charlotte Delbo, de Primo Levi et fait des liens entre le vécu des victimes du génocide rwandais et le vécu de celles de la Shoah. Elle s’appuie sur ses recherches dont elle fait le compte-rendu, ainsi que sur ses expériences de témoignages auprès des lycéens, s’interroge sur la manière dont les médias occidentaux ont rendu compte du génocide, et elle fait progressivement tomber des préjugés, pour remettre des mots et des idées à leur place. La réflexion sur l’écriture de son histoire pourrait prendre une allure de texte post-moderne, mais elle est justifiée par les difficultés qu’il y a l’écrire et à la faire entendre.

Et lorsque ce récit arrive, terrible, inouï, effrayant, récit dans lequel on découvre que la vie de Beata n’a plus d’une fois tenue qu’à un fil, le lecteur a ainsi été mis en condition pour mieux le penser, le comprendre, l’intégrer, l’accepter.

Beata Umubyeyi Mairesse nous ouvre les yeux, fait de nous de meilleurs lecteurs, nous donne les moyens de comprendre et pour cela, nous lui devons de la reconnaissance. Son livre est une étape cruciale dans la construction d’une grande œuvre littéraire pour notre temps.

Umubyeyi 2019
Umubyeyi 2015 2017


 

L’écriture du tueur

Mémoires de guerre – Winston Churchill – Volumes 1 & 2 

Churchill a ceci en commun avec Charles de Gaulle : le don de l’écriture et celui de la parole.

C’est l’une des raisons qui rend passionnante la lecture de ses Mémoires, l’autre étant que son texte est un récit documenté des évènements principaux de la seconde guerre mondiale.

L’édition par François Kersaudy permet, grâce aux notes de bas de page, de remédier aux omissions et exagérations du maître de Downing Street. Il en est de même pour l’édition des Mémoires du général de Gaulle dans la Pléiade, les deux lectures étant complémentaires.

Certaines envolées lyriques de Churchill pourront paraître ridicules au lecteur moderne, mais certains de ses discours ne manquent pas de panache et de beautés d’écriture qui laissent s’exprimer l’émotion (voir, dans la même collection, l’ouvrage « Discours de guerre »).

Le récit de la guerre met en avant l’héroïsme de beaucoup, c’est indéniable, et les lâchetés de quelques autres, ainsi que la brutalité nazie. 

Lors de la lecture de ces deux volumes, le lecteur ne peut s’empêcher d’être horrifié lorsqu’il prend conscience des milliers de morts qui ont lieu chaque fois qu’il tourne l’une des 1600 pages de cette œuvre historique : la guerre est certes une succession d’actions héroïques et tragiques, c’est aussi le sacrifice d’une génération de jeunes par une génération de vieux…

Une jouissance de lecture paradoxale. 


Churchill Mémoires 2

Churchill Discours

Sollers 2024 : soleil noir

Philippe Sollers – La Deuxième Vie – Gallimard 2024

Sollers 2024

Voici, publié à titre posthume, le dernier livre de Sollers postfacé par Julia Kristeva, un court texte d’une densité et d’une concentration exceptionnelles, écrit (une photo du manuscrit dans le livre) et dicté jusqu’à la fin, dans lequel on retrouve bon nombre des thèmes de son œuvre passée.

Le livre est placé sous l’exergue de Sade (Juliette), c’est à dire dans la filiation d’une écriture de la liberté absolue et sous la protection des femmes, avec une citation dont ça n’est pas la première fois qu’on la lit dans l’œuvre de Sollers nous semble-t-il : « Le passé m’encourage, le présent m’électrise, je crains peu l’avenir ». Sade dont Sollers rappelle qu’il est « inimaginable dans une autre langue que le français ». Ce texte est aussi compagnon de l’insomnie, donc de l’éveil : l’acuité de tous les sens de l’écrivain est énergiquement activée comme un pied de nez envers la mort, la vraie vie c’est la littérature, et la vivacité rimbaldienne : « C’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil ».

Le passé, pour Sollers, c’est ici Sade, mais aussi Rimbaud et Picasso ; c’est la trinité de ce texte, mais il y en a eu beaucoup d’autres dans ses livres : Dante, Joyce, Proust ou bien Cézanne, De Kooning, Rothko, ou encore Montaigne, Voltaire, Diderot ; mais encore Flaubert, Baudelaire, Ponge ; sans oublier Bach, Haëndel, Mozart ; ainsi que la Sainte Trinité accompagnée par la Vierge Marie, etc. C’est l’objet de sa « Guerre du Goût » incessante, tout entière vouée à l’art dans ses plus hautes expressions, dans un combat intellectuel vaillant, parfois orgueilleux et insolent, contre la dépression contemporaine et l’ignorance époquale.

Le présent, c’est le lieu du regard ironique porté sur la déliquescence du temps et le cinéma social, le spectacle permanent d’une « époque qui préfère la copie à l’original », et si l’on ne partage forcément tous les avis de Sollers (son rejet de la littérature de Ernaux, son semblant d’acceptation ambiguë de celle de Houellebecq, sa réhabilitation de la télévision face au cinéma), on reste électrisé par ses visions acerbes de l’époque souvent teintées d’humour, et il ne faut jamais l’oublier avec lui, d’ironie : « La bêtise est surinformée à cause de son ignorance » et d’une manière malicieuse, il fantasme un grand remplacement qui est celui des hommes par les femmes. Rester électrisé par le présent, c’est cela qui importe.

L’avenir, c’est la mort, vue comme « une condamnation éternelle à l’ennui » : Sollers préfère donc vivre une Deuxième Vie, accordée par un nouveau Dieu rimbaldien sous la forme d’illuminations, en parallèle à la première et la prolongeant, une Deuxième Vie faite de révélations de l’expérience des limites, surtout celles de la littérature, de la peinture et de la musique. On se souvient que Sollers a choisi son pseudonyme en lui prêtant l’étymologie : « Tout entier art ».

L’expérience des limites pour Sollers, c’est bien sur celle des grandes écritures qu’il promeut dans son livre de 1968 (L’écriture et l’expérience des limites – Points Seuil N° 24) : Dante, Lautréamont, Mallarmé, Sade, Artaud, Bataille. C’est aussi le fait de porter le roman jusqu’à son évanescence : un narrateur qui se confond plus ou moins avec l’auteur ; peu de personnages tout juste nommés, souvent des femmes ; un récit minimal qui est surtout l’occasion de réflexions critiques sur l’art et la société contemporaine.

Sur son lit de mort, Sollers relit le dernier chant de la Divine Comédie de Dante, dans la traduction de Jacqueline Risset, et ne cesse pas de rire du conformisme ambiant, de « l’ensemble d’agrégats massifs d’illusions » de l’époque ; après avoir longtemps expérimenté, avec Joyce, « le silence, l’exil et la ruse », il promeut ici, non sans humour, l’impassibilité, la clarté, l’agilité et la subtilité du Corps Glorieux et se moque de lui-même : « Je n’ai pas été un bon saint lors de ma première vie, mais j’en suis un très convenable dans ma Deuxième ».

Le Paradis de Sollers, c’est l’un de ses livres les plus beaux, c’est aussi celui de Dante, et aujourd’hui celui de Rimbaud, ce « jeune poète français » qui n’a jamais cessé d’illuminer l’œuvre du maître de Ré : « L’essentiel est qu’ici tout est fluide, que le jour et la nuit s’équivalent, que le soleil et la mer sont perçus comme de même nature ».

Libre choix, vibration, lumière en sont les conséquences ou les supports. Les lumières sont celles du XVIIIe siècle cher à Sollers, mais aussi celles de la lagune de Venise, des promenades en bonne compagnie le long des Zattere et devant les tableaux de Tiepolo, celles encore d’une île de l’atlantique aux bleus légers faisant se confondre la mer et le ciel, l’air et la terre.

L’approche de la mort, c’est celle d’un trou noir dans l’univers (parmi les étoiles du paradis dantesque ? : « l’amour qui meut le soleil est les autres étoiles. »), mais aussi et surtout l’affirmation d’un regard singulier porté sur une mort n’appartenant qu’à celui qui la vit, « une disparition ultra personnelle dont la singularité n’apparaît dans aucun classement connu ».

La dernière phrase du livre semble contenir un hommage discret de Sollers à sa femme Julia Kristeva (« Soleil noir » est le titre d’un de ses livres), l’image est à la fois glaçante et pleine de lumière : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir ».

Woolf 1931 : eaux mouvantes

Virginia Woolf  – Les Vagues – 1931

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:George_Charles_Beresford_-_Virginia_Woolf_in_1902_-_Restoration.jpg

Le lecteur se laisse porter par ces vagues comme s’il faisait la planche dans le courant de la marée, dans les échos entrecroisés de ces six monologues intérieurs. Se laisser porter n’implique pas ici une lecture passive : la concentration et l’agilité sont requises devant ce texte à rebonds, ce puzzle devant lequel on mène l’enquête. Voici le roman (1931) de Woolf dont on pourrait penser qu’il est le plus influencé par Joyce dont pourtant elle n’appréciait que modérément « Ulysse » (1922), Joyce qui attribuait l’invention du monologue intérieur à Édouard Dujardin dans son roman « Les lauriers sont coupés » (1887). Mais Woolf fait tout autre chose que Joyce ou Proust : un livre unique, un hapax dans son œuvre, à la limite du roman et de la poésie. Ces vagues, toujours recommencées, alimentent un texte prenant l’allure d’un poème élégiaque dans lequel les personnages ne sont plus que leurs pensées, fantômes qui renvoient au passé tous les types romanesques de la littérature du XIXème anglais, un écrit dans lequel Woolf atteint le plus haut degré de la maîtrise formelle. « Nous ne sommes que des silhouettes, des fantômes creux qui bougent dans un brouillard  sans décor. » p. 124 

Ces vagues peuvent paraître expérimentales, elles invitent néanmoins à un vécu sensuel de lecture, la poésie qui s’en dégage étant sans limites, à la mesure de la rêverie qu’elle implique.

On le lit donc aujourd’hui dans trois traductions différentes (celle de Marguerite Yourcenar, de Cécile Wajsbrot, celle de Michel Cusin parue dans La Pléiade), c’est un chef-d’œuvre qui vaut bien qu’on joue, et on se réfère avec intérêt au journal de traduction de Christine Jeanney en cours sur son site Internet « Tentatives », un travail passionnant qui montre l’inépuisabilité des lectures qu’on peut faire d’une telle œuvre.

Woolf tu nous tiens jusqu’au dénouement mélancolique qui, dans la solitude et le silence, serre la gorge et mouille les yeux.  

Pour le plaisir, voici les trois traductions que nous avons lues du début du roman :  


« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.
Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche.
 »

Traduction de Marguerite Yourcenar

« Le soleil n’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel mais elle était un peu froissée, telle une nappe marquée de plis. À mesure que la lumière blanchissait, une ligne sombre s’étirait à l’horizon, séparant la mer du ciel et la nappe grise se striait sous sa surface de larges bandes mouvantes qui se suivaient, se poursuivaient perpétuellement.
Approchant du rivage, chaque barre levait, gonflait, se brisait, étendait un voile d’écume fine sur le sable.
 »

Traduction de Cécile Wajsbrot

« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel, sauf que la mer se plissait légèrement comme si une étoffe avait des rides. Progressivement, à mesure que le ciel blanchissait, une ligne sombre marqua l’horizon qui séparait le ciel de la mer et l’étoffe grise se barra de traits épais qui se déplaçaient, les uns après les autres, sous la surface, se suivaient, se poursuivaient, perpétuellement.
À mesure qu’elles approchaient du rivage chaque barre se soulevait, s’enflait, se brisait et balayait un fin voile d’eau blanche sur le sable.
 »

Traduction de Michel Cusin 
 Woolf - Vagues - Wajsbrot Woolf - Vagues - Cusin
Woolf - Vagues - Yourcenar
  

Les êtres et le néant

Description des hommes – François Bon – Tiers Livre 2023   


Ce livre qui s’appelait « Fictions du corps » à l’origine (2016) est fait de courts chapitres placés clairement sous la tutelle de Henri Michaux, et il est vrai que ces petites histoires prenant la forme de micro-nouvelles écrites dans une prose poétique étrange rappellent fréquemment les écrits du poète belge.

Description des hommes - François Bon

Mais ça va plus loin qu’un simple hommage : c’est de nous dont parle François Bon quand il décrit « l’homme démembré » ou « les hommes sans pensée », « les hommes jetables » ou « les hommes fragmentés », le mot homme étant pris clairement ici dans le sens neutre d’être humain.

Dans cet univers presque de science-fiction, le but de tout une vie peut être de ne plus avoir de corps. 
Dans cette dystopie poétique, avoir une vision aiguë vous laisse à l’écart, tandis qu’il est de bon ton de ne pas faire remarquer aux hommes qu’ils s’effritent ; le corps y est transpercé, démembré, immobilisé ; il peut être augmenté ou fatigué, indifférent ou aplati.

Le livre prend donc une dimension de critique sociale et on cherche d’autres influences du côté de la critique de l’aliénation ou de la réification, et l’on se demande par moments si José-Luis Borges ne serait pas passé par là. On peut aussi lire ces notes comme des descriptions cliniques des maladies de l’âme  d’une époque qui va mal : la nôtre.

L’espoir vient alors, peut-être, du personnage du prestidigitateur qui revient plusieurs fois dans le texte, magicien qu’on choisit ici – c’est le tour de passe-passe du lecteur – de lire comme un masque de l’écrivain lui-même.  


 

Lacan 1968

Jacques Lacan – Séminaire XV 1967-1968 – L’acte psychanalytique.

Lacan Séminaire XV

Jacques-Alain Miller accélèrerait-il la publication des séminaires ? Un an après l’édition du séminaire XIV, qu’on a commenté ici dans une note précédente, voici l’édition d’une année fameuse : 1967-1968. (Allez, Jacques-Alain, un petit effort, plus que sept…). On retrouve ici la pensée toute en circonvolutions et spirales de frère Jacques, par exemple quand il annonce qu’il va nous parler de Winnicott et déploie plutôt son exposé sur le Ménon de Platon, mais on découvre aussi un Lacan  prudent, qui prend soin de rappeler que son discours s’adresse aux psychanalystes, qu’il ne saurait prendre sens hors de son contexte et de ce qui l’a précédé, il indique aussi que s’il approche par petites touches, c’est afin d’éviter le malentendu. 

En ces temps troublés, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Lacan, après Freud, promeut le terme « analysant » plutôt que celui de « psychanalysé » pour indiquer que dans le transfert, le sujet est en position active et non passive. 

Idéalisant un sujet supposé savoir, l’analysant s’engage dans la loi de l’analyse (la règle fondamentale, tout dire ; le non passage à l’acte, etc) en recherche incessante de sa vérité et de ses signifiants grâce au transfert, notamment dans les failles du discours.

Pour cela, Lacan n’hésite pas à mettre à l’épreuve le discours analytique lui-même dans le registre de la critique féroce, combattant la réduction toujours renouvelée de la psychanalyse au registre de la psychologie générale, semblant même plutôt désabusé à la fin du séminaire sur les discours de certains de ses collègues. 

Il en revient incessamment au socle, les écrits de Freud, et il refait appel à son fameux triangle RSI (réel, symbolique et imaginaire) sur lequel il resitue le sujet barré, le trait unaire et l’objet a, ainsi que la jouissance, le symptôme et la vérité. Il continue, comme dans son séminaire précédent, d’utiliser la logique
Aristotélicienne ainsi que celles de Pierce et de Frege

Son discours paraît abstrait à première vue mais il en revient toujours à l’expérience analytique pour, par exemple dans la séance du 17 janvier 1968, décrire par la logique l’analyste comme sujet supposé savoir voué au « désêtre » et l’analysant comme destiné à découvrir le manque à être ; il distancie aussi le discours logique comme lieu de la vérité en le qualifiant d’artefact du point de vue du vivant.
Spirales, circonvolutions, vagues : la pensée oralisée de Lacan est en perpétuelle recherche d’elle-même, ce qui fait que sa publication à l’écrit, venant en quelque sorte la figer, est presque un paradoxe. En prime, dans les séances d’avril et mai 1968, il commente à sa manière les évènements.

« Et il faut quelque décalage, quelque fissure, quelque ébranlement, quelque moment de jeu dans le savoir, pour que l’on s’avise tout d’un coup qu’il savait avant – pour qu’ainsi se renouvelle ce savoir. » p. 108

« Il ne suffit pas de s’élever contre le désordre du monde pour ne pas, de cette protestation même, s’en faire le plus permanent support  » p. 120

L’organisation du chaos

Czerniakow - Varsovie 1942

Adam Czerniakow – Carnets du ghetto de Varsovie – 6 septembre 1939 – 23 juillet 1942 – La Découverte Poche 2003

Ce livre n’est ni un roman ni une œuvre littéraire, comme le sont celles de Primo Levi ou Robert Antelme à propos de la « Solution Finale », mais un document historique dont on a fait connaissance en visionnant « Shoah », l’œuvre documentaire monumentale de Claude Lanzmann, notamment dans les passages où il s’entretient avec Raul Hilberg, le grand historien auteur de  La destruction des juifs d’Europe ».
Un document historique qui induit une lecture austère et nécessaire, pour entrevoir ce qu’a été l’enfermement des juifs dans le ghetto de Varsovie puis leur destruction par déportation dans les camps d’extermination.
Czerniakow le témoin est bien placé puis qu’il s’agit du président du Judenrat du ghetto, qui en assurait l’administration. Il prend des notes sur le quotidien jusqu’à quelques heures de son suicide, à la veille de la déportation.
C’est un document historique bien édité et préfacé par Raul Hiberg et Stanislaw Staron, un livre qui permet de mieux comprendre quel peut être le travail de l’historien à propos d’une période aussi sombre, et le livre est captivant pour cela (cf. l’appareillage de notes de bas de pages).
Concernant la description du vécu des populations du ghetto entre 1939 et 1942, c’est l’horreur qui prévaut à la lecture… Dans cet enfer, Czerniakow, malgré tout, trouvait le temps la nuit de lire Proust et de citer Flaubert dans ses notes.

German Federal Archives, Public domain, via Wikimedia Commons
Shoah - Lanzmann
Raul Hilberg




 

Woolf 1928 : eaux héraclitéennes

Orlando Woolf

Cet ouvrage, surprenant lorsqu’on lit ou relit les livres de Woolf dans l’ordre chronologique, présenté comme une biographie, semble prendre l’allure d’un roman historique au début mais la présence de portraits féroces et la tournure fantastique et loufoque de la description du Grand Gel ou de la débâcle de la Tamise en font tout autre chose. Sixième roman de Woolf après Mrs Dalloway et La promenade au phare, ce livre est surprenant dans sa forme – en apparence celle du roman historique, on l’a dit – un récit qui prend vite l’allure du fantastique poétique par moments. On ne s’étonnera donc pas que Orlando soit présenté d’abord comme un jeune homme déluré de seize ans en 1550 pour devenir ensuite une femme évoluant dans le roman jusqu’au début du XXème siècle : on s’en étonne moins lorsqu’on connaît la biographie et les livres de son modèle dans la réalité, Vita Sackville-West (1892-1962), avec laquelle Woolf a entretenu une liaison et une belle correspondance…

On est donc à nouveau comblé par la maîtrise dont fait preuve Woolf, tant dans la menée du récit que dans le style de l’écriture, pour nous présenter un jeun homme confronté aux délices et désillusions de l’amour ; qui se réveille d’un sommeil dont la description pourrait bien être une analogie avec les périodes de dépression vécues par l’autrice ; qui effectue une tentative pour devenir écrivain, aventure dont la description ne manque pas d’ironie et devient un châtelain matérialiste, une sorte de « Des Esseintes » allégé ; qui fait dire à l’un de ses personnages que le participe présent est le diable incarné ; et ainsi de suite pour découvrir à Constantinople que la Vérité est de devenir une femme.

La Vérité est ici celle d’une langue inventive qui comprime le temps, brouille les identités et rend fantastique la réalité, dans des variations narratives magistrales et étonnantes, renouvelant  l’expression de thèmes déjà rencontrés dans les romans précédents : l’identité, l’opposition entre moi social et intime, la féminité et la domination masculine, l’écriture réflexive sur elle-même, etc.

« poètes ; pas plus que leur climat ; pas plus même que leurs légumes. Tout était différent. » p. 44

« Nous devons modeler nos mots au point qu’ils constituent le tégument le plus fin de nos pensées. » p. 182 


 

Le style Nathalie

Nathalie Quintane 2023

Nathalie Quintane prend à nouveau dans ce livre ce ton si particulier qu’on lui connaît, fait d’ironie, de loufoquerie mais aussi d’esprit de sérieux pour déployer, par petites touches discrètes, une critique sociale implacable de notre temps. 

Mais elle ne le fait pas sous la forme d’un pamphlet ou d’un pensum politique, car c’est toujours et avant tout la poésie qui envahit son écriture et son univers, son style mettant à l’écart l’académisme. 

En poussant aux limites la situation de départ ou les événements visés par sa critique, elle en montre avec humour l’absurdité et l’inanité, en révélant leur potentiel poétique lorsqu’ils sont étirés dans un style littéraire semblant apprécier les coq-à-l’âne à tendance métonymique. 

Le titre « Tout va bien se passer » semble donc être une adresse au lecteur, une invitation à se laisser entraîner dans un univers poétique où une promenade près du palais de l’Élysée devient une odyssée dans le brouillard finissant par donner la réponse à la question fondamentale : qu’est-ce qu’une banane ? 

En prime, on est incité au ressouvenir de Lucile Messageot (1780-1803), peintre ayant seulement vécu 22 ans ainsi qu’à une belle leçon sur les Lusiades de Luís de Camões

Nathalie Quintane nous convie donc ici de manière savoureuse à un partage en faisant confiance aux pouvoirs du langage et de la littérature, de la poésie et de l’imagination.