Ses forêts sont les nôtres

Hélène Dorion. Mes forêts. Éditions Bruno Doucey 2023  
Hélène Dorion
Mes forêts

Il faut espérer que les jeunes lecteurs qui étudient ce texte pour le bac cette année 2023 pourront aller au-delà du pensum lycéen, car ce livre mérite beaucoup plus qu’une seule lecture scolaire. Ce texte est de ceux qui montrent que le paysage – ici la forêt – est d’abord et avant tout un paysage intérieur.

Ceux parmi nous qui ont l’esprit sylvestre se souviendront combien ils ont été détruits en dedans chaque fois qu’une tempête a mis les arbres à terre. Dans ce monde poétique limite entre le dedans et le dehors, la forêt des mots est le lieu d’une expérience du monde étayée par la marche forestière, parce que « les forêts apprennent à vivre avec soi-même ».

La forêt peut aussi être un contenant psychique : alors que psychologues et philosophes ont depuis longtemps démontré l’importance des récits de vie (Ricoeur, Butler…), la forêt arpentée est aussi la forêt du langage et de la biographie.

Hölderlin, Thoreau, Rilke et Dante sont passés par là et Dorion ne les a pas oubliés.  Sa poésie savante dans l’écriture s’offre à une lecture en toute simplicité. Il faut faire l’expérience de l’entendre et la voir en vidéo sur l’Internet lire quelques-uns des poèmes de « Mes forêts », c’est de la magie. 

Hélène Dorion. Mes forêts. Éditions Bruno Doucey 2023  

Alice au pays de Gertrude

Gertrude Stein. Autobiographie d'Alice Toklas. L'Imaginaire Gallimard 1980
Gertrude Stein. Autobiographie d’Alice Toklas. L’Imaginaire Gallimard 1980

Ce texte écrit en 1933 nous plonge tout de suite dans la vie des avant-gardes picturales et littéraires du début du XXème siècle à Paris.

On y fait des rencontres en atelier avec Picasso, Derain et Matisse au début de leur carrière, on y voit Alice et Gertrude chez le galeriste Vollard acheter des Cézanne, des Matisse et des Picasso en quantité et pas cher.

On croise aussi Henri-Pierre Roché, Isadora Duncan, Braque, Valloton, Max Jacob et Apollinaire, Marie Laurencin et Erik Satie, William James et Bertrand Russell, Félix Fénéon, le douanier Rousseau et André Salmon, Jacques-Émile Blanche et bien d’autres encore, mais pas Proust. 

Même les seconds rôles furtifs nous parlent, comme Édith Sitwell, poétesse britannique (p. 142) qui n’est autre que la sœur du romancier Osbert Sitwell (qu’on retrouve p. 248), auteur d’un beau roman oublié (« L’homme qui se perdit lui-même », 1923), ouvrage devenu introuvable aujourd’hui.

Après guerre, on voit apparaître Sylvia Beach et Adrienne Monnier, Valéry Larbaud et Tristan Tzara, Ezra Pound et Sherwood Anderson, Djuna Barnes mais pas James Joyce, Hemingway et William Carlos William.

On pourrait continuer ainsi cette liste fascinante : on comprend que ce livre nous promène dans toute une époque agitée de la vie littéraire et picturale et c’est passionnant. 

Gertrude Stein. Autobiographie d’Alice Toklas. L’Imaginaire Gallimard 1980 

CHATgpt et Pierre Michon

Pierre Michon. Le roi vient quand il veut. Albin Michel. 2007

Voici ce que produit l’intelligence artificielle Chatgpt à propos du style de l’écriture de Pierre Michon :

« Pierre Michon est un écrivain français réputé pour son style d’écriture dense et poétique. Son écriture se caractérise par l’utilisation de phrases longues et complexes, ainsi que par une attention minutieuse aux détails et à la métaphore. Il crée des univers littéraires riches en histoire et en culture, et ses œuvres sont souvent comparées à des tableaux vivants. Michon explore fréquemment des thèmes liés à l’histoire, à la mémoire collective et à la condition humaine. Ses œuvres les plus connues incluent « Vies minuscules et « Mythologies d’hiver ». 

C’est pas faux. Tout cela est un peu léger et d’une platitude absolue : il vaut donc mieux se fier à ses propres lectures, et lire des livres sur ce sujet. 

Chatgpt est bien meilleure quand on lui demande la recette de la carbonade flamande, recette qu’on ne trouve pas dans l’œuvre de Pierre Michon, ni dans celle de Claude Simon. 

À propos de Claude Simon, très belle exposition à son sujet au génial musée « La piscine » à Roubaix en ce moment. (Oct.-Nov. 2023)

Pierre Michon. Le roi vient quand il veut. Albin Michel. 2007


Lolita post-metoo

Vladimir Nabokov. Lolita. nrf Gallimard
Vladimir Nabokov. Lolita. nrf Gallimard

Relecture post-metoo, donc, du chef-d’œuvre de Nabokov, fréquenté il y a longtemps. L’occasion de mettre un terme à l’image commerciale de nymphette tentatrice longtemps associée à Lolita par la « domination patriarcale hétérosexuelle », comme dirait Monique Wittig, (comme c’est le cas avec la couverture de l’édition folio de 1981 que je relis), pour lire vraiment ce livre pour ce qu’il est : une dénonciation claire et nette de la pédophilie. 

Ce grand livre est cité par Vanessa Springora dans « Le consentement » (p. 117) et par Neige Sinno dans « Triste tigre » (citation en exergue) pour ses qualités littéraires. Le talent littéraire ironique de Nabokov explose même en traduction dès les premières lignes. Dès que le mot « nymphette » apparaît (p. 27), on comprend la nature tordue du narrateur, dont la description des comportements et pensées s’approche du traité de psychopathologie.

Même s’il peut incidemment se poser les bonnes questions (« À propos, je me suis souvent demandé ce qu’il advenait de mes nymphettes ‘après’. » p. 34), sa nature perverse le rend incapable d’y répondre, et on a là un exemple de la subtilité de l’écriture de Nabokov.  S’il peut y avoir malaise à la lecture des divagations de ce narrateur, le trouble est fréquemment désamorcé par le récit des maladresses et énormités de ses pensées (alors que par ailleurs il est capable de citer Ronsard et Rémy Belleau, il fait d’une simple liste de noms rédigée par Lolita un poème), notamment sa manière systématiquement faussée d’interpréter les attitudes de celle qui n’est encore qu’une enfant : c’est tout l’art de Nabokov que de faire des comportements hors limites et anormaux de Humbert Humbert l’objet d’une lecture limite et hors normes pour ses lecteurs.  

Springora, Sinno, Nabokov, mais aussi Wittig, Cixous, Beauvoir, Kristeva et bien d’autres encore… Tout un continent littéraire, de témoignage, philosophique à lire ou relire à l’ère post-metoo.

Certes, certaines de ces lectures ne sont pas destinées aux plus jeunes, mais plutôt aux lect(rices)eurs expérimenté(e)s, mais allez-y voir vous-mêmes, vous n’en reviendrez pas.  

Vladimir Nabokov. Lolita. nrf Gallimard 


Tout ici hurle en silence

Vladimir Nabokov. Lolita. nrf Gallimard
Vladimir Nabokov. Lolita. nrf Gallimard

L’écrivain et le photographe entendant « Circulez, il n’y a rien à voir !  » continuent obstinément de circuler sur les lieux maintenant nettoyés et arasés de massacres anciens (Massacres de Babi Yar 1941) ou contemporains (Tueries de Boutcha 2021). Le texte de Jonathan Littell (dont on avait apprécié « Les bienveillantes » en 2006) décrit les errances de l’écrivain dans les lieux de mémoire, dans les rues de la banlieue de Kiev (la rue Yablonska notamment), dans les carrefours urbains ou la rase campagne, de manière détaillée et respectueuse.  Les 329 images du photographe (et d’archives) sont à l’opposé du voyeurisme et du spectaculaire journalistique, plutôt dans les marges et la précision sans éluder l’horreur. De manière décalée, ils nous proposent ainsi un témoignage original et documenté sur le passé et l’aujourd’hui des drames ukrainiens, une errance dans l’espace qui est aussi un voyage dans le temps. 

Il s’agit donc d’un grand livre humaniste avec lequel le lecteur n’est pas un voyeur mais un promeneur effaré et bouleversé. C’est là, juste à côté, mais sait-on le voir ? À leur manière, Littell et D’Agata répondent à la question  : « Que peut la littérature ? ». 


 À lire le poème Babi Yar (1961) de Evtouchenko à l’adresse : 
https://www.monde-diplomatique.fr/mav/100/EVTOUCHENKO/17947 

Jonathan Littell. Antoine d’Agata. Un endroit inconvénient. Gallimard 2023  

Errance psychogéographique

Modiano, Francis - La danseuse - nrf Gallimard 2023
Modiano, Francis – La danseuse – nrf Gallimard 2023

Dès la première page on est dans l’ambiance Modiano : les rues et quartiers de Paris dans un passé indéfini reconstruit comme un puzzle, des numéros de téléphone des années 50, la mémoire et la photographie, la lumière voilée des mois de novembre et décembre, des personnages aux contours flous voire peu recommandables, la présence de personnages historiques réels (ici, l’éditeur Maurice Girodias).  

La phrase : « Voilà qu’un instant du passé s’incruste dans la mémoire comme un éclat de lumière qui vous parvient d’une étoile que l’on croit morte depuis longtemps. » semble résumer le livre, et peut-être aussi tous les livres de Modiano.

La critique selon laquelle Modiano semble écrire toujours le même livre tombe si on veut bien considérer son œuvre comme prenant la forme chère aux musiciens du « thème avec variations ». La surprise vient ici de ce qu’il insère dans cette histoire un thème contemporain dont on laisse la surprise, dans une époque indéfinie mais plus proche des années 70.

L’économie de moyens avec laquelle écrit Modiano (96 pages pour ce livre dans un style concentré) semble le placer aux antipodes de Proust : il lui suffit de quelques mots pour décrire de manière critique et saisissante le Paris contemporain, comparé à un immense duty free.

Un petit livre parfait.  

Modiano, Francis – La danseuse – nrf Gallimard 2023



 

Boîte à malices

Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature française. Le livre de poche 2009

Voici plus de 1100 pages en collection de poche qui se dévorent assez vite, de manière suivie ou bien en picorant dans les notices. Ce volume est ce genre de livres qui donnent envie de lire ou relire beaucoup d’autres, qui entretiennent la lecture par ricochet. 

On y trouve des lectures critiques inattendues de grands auteurs (Baudelaire, Proust, Musset, Genet, Barrès, Stendhal…), ainsi que des résurrections d’auteurs oubliés (Bouillet et Péladan, Sorel, Henri de Régnier, Henry Bernstein, Mathurin Régnier…).

Charles Dantzig critique parfois cruellement des auteurs que l’on aime, mettant en évidence les imperfections des grandes œuvres, et cela oblige le lecteur à réévaluer ses goûts ou bien à être en désaccord avec lui : cela rajoute du sel à son ouvrage.

C’est intelligent, érudit et instructif, ne manquant pas d’humour, parfait pour approfondir ses connaissances en littérature et élargir le champ de l’addiction à la lecture. Un pavé à conserver comme référence, écrit par un grand lecteur redoutable. 

Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature française. Le livre de poche 2009  


 

Proust emmitouflé

Joseph Czapski. Proust contre la déchéance. Libretto 2022
Joseph Czapski. Proust contre la déchéance. Libretto 2022

Vingt ans après la mort de Marcel Proust, des prisonniers polonais venant d’Ukraine assistent, dans le camp de Starobielsk en 1941, à une série de conférences sur l’auteur de « À la recherche du temps perdu », et survivent.

Épuisés par le labeur par moins quarante-cinq degrés, ils écoutent le soir les histoires de Swann, du narrateur, de Bergotte, narrées de mémoire par Joseph Czapski (1896-1993), et découvrent ainsi qu’ils sont encore capables de penser en enfer.

Ces circonstances tragiques et étranges suffiraient à porter nôtre intérêt envers ces conférences, mais ça n’est pas tout : leur contenu est magistral et constitue une introduction de haut niveau à la lecture de Proust.

Czapski réussit à partager ses émotions de lecteur proustien et c’est à notre tour d’être ému, autant par le contexte de ces conférences que par la sincérité du conférencier qui nous permet de retrouver nos propres émotions éprouvées à la lecture de Proust.

Bien édité dans la collection Libretto, le livre nous offre des reproductions des manuscrits de Czapski, qui était aussi un peintre : on y découvre des schémas qui ressemblent à des fleurs, comme des dessins d’enfants…

Czapski lui aussi a survécu jusqu’à l’âge de 96 ans. Gloire à ce lecteur d’élite. 

Joseph Czapski. Proust contre la déchéance. Libretto 2022  


 

Proust fait des vagues

Charles Dantzig. Proust océan. Grasset 2022  
Charles Dantzig. Proust océan. Grasset 2022  

Dans cet essai sur La Recherche, Charles Dantzig semble connaître par cœur le grand œuvre de Proust, et il nous en fait parcourir les détails et les labyrinthes avec passion, humour et intelligence.  Analysant les motivations des personnages et celles du narrateur, il nous emmène au plus profond de l’océan proustien, et on se laisse mener en bateau avec grand intérêt dans cette étude du « jeu hydraulique de la société proustienne ». 

Plongée en eaux profondes dans le grand roman de Proust, le livre de Dantzig (sauf erreur de lecture de ma part) ne défend pas une thèse unique, mais rend hommage avec brillance et multiplicité à l’écriture et au génie de Marcel, en étudiant de manière détaillée mille facettes du style, des personnages et des situations.

Filant la métaphore maritime, il porte attention à la forme, jusqu’à l’exercice hilarant (p. 271). Dantzig élargit souvent le propos et nous parle plus généralement de littérature : on trouve aussi dans son livre une belle envolée de « réhabilitation » de Zola et une autre belle page sur Cocteau. Encore un beau cadeau pour les proustiens, … et les autres : tout lecteur n’est-il pas destiné à devenir proustien un jour ou l’autre ?

Charles Dantzig. Proust océan. Grasset 2022  


 

Narration au savon

Claro
Tout autre chose
Claro
Tout autre chose

L’écriture de Claro sort les choses de leur immobilité pour les transformer en fantasmes littéraires, pour les animer et les personnifier par la langue écrite et les mettre en récits.

Ces fragments – une page pour chaque objet – semblent se transformer en prose poétique, quelque part entre Henri Michaux et Francis Ponge : c’est clair pour ce dernier, puisque la page 42 est consacrée au savon. À moins qu’on ait là les fausses pistes d’une lecture paresseuse… Mais ces choses ne sont pas que des objets : on trouve le couteau, la bougie, la passoire, mais aussi l’eau, le visage, le silence en soi… il y a même la brume, et la corde pour se pendre (un souvenir du « Sonneur » de Mallarmé ?).

Dans ce livre ou le verre devient « de l’eau prise dans sa propre transpiration », ces choses sont désignées comme étant des matières, ce qui fait perdre son latin, à la fin, à la table du même nom. Cette phénoménologie si particulière nous offre des phrases inattendues : 

À propos de l’eau : « Dans ton café, même,  elle complote, suçant le marc pour en chasser l’amer ».

À propos de la bûche, l’humour est lié au jeu des assonances et allitérations : « …la voilà nue et froide à même le sol, chacune de ses fibres ressassant ce que seule une bûche saurait ressasser – et qu’on ne saura pas ».

Quand à la clé, « Où l’égarer est notre seul souci. »

On s’égare donc volontiers dans ces petites narrations dont on se demande si, dans le fond, elles ne contiendraient pas un peu de pensée, de philosophie.    

Une note de sonneur bio (pour inviter à lire un livre et un auteur que j’apprécie) rédigée à la main : peut-être avec peu d’intelligence, mais au moins, elle n’est pas artificielle… 

Christophe Claro. Tout autre chose. Éditions Nous 2023