Consolation de la Littérature

Le roman familial, en psychanalyse, est « l’espace fantasmatique de la réorganisation des liens parentaux ». 

Laure Murat. Proust, roman familial. Robert Laffont 2023

Pour Laure Murat, il s’agit de son enfance aristocratique retrouvée et réinterprétée dans la lecture de Proust : « En dévoilant les arcanes du milieu où j’étais née, Proust donnait (enfin) corps et relief à tout ce qui m’entourait et dont je n’avais eu jusque-là qu’une perception floue, indécise ». p. 78 

Cela nous vaut des pages jamais simplistes, critiques envers un milieu familial avec lequel l’auteure a rompu depuis longtemps, pages constituant une porte d’entrée originale dans l’œuvre de Proust.

Laure Murat montre en quoi le monde finissant de l’aristocratie est un lieu de formes vides, un univers de figurants et de silhouettes.

Il faut porter attention à la quatrième de couverture : « Proust ne m’a pas seulement décillée sur mon milieu d’origine. Il m’a constituée comme sujet, lectrice active de ma propre vie, en me révélant le pouvoir d’émancipation de la littérature, qui est aussi un pouvoir de consolation et de réconciliation avec le Temps. » 

Émancipation, consolation et réconciliation : voilà de quoi ravir les proustiens. Ici, dans le monde de sonneur, on est ravi. 

Laure Murat. Proust, roman familial. Robert Laffont 2023  

Femmes de lettres

Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 
Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 

Pour mieux lire cet ouvrage, il faut probablement remettre en son temps et son époque ce que l’on appelle le féminisme de Christine de Pizan, et ne pas réduire son œuvre à cette seule vision anachronique.

Cela fait, on appréciera le modernisme et le courage de ses écrits qui défendent les femmes, notamment en n’hésitant pas à entamer la critique de grands auteurs : Ovide, Cicéron, Jean de Meung (voir ses « Épîtres sur le Roman de la Rose »)…, ce qui à son époque et dans sa position ne manquait pas d’audace.  Christine est donc l’élue, appelée par la Raison, la Justice et la Droiture à édifier, dans le Champ des Lettres, la Cité des Dames, ce « royaume de féminie » dont on découvre qu’il est le livre lui-même.

La tâche de la femme de lettres consistera donc à mettre en avant, par l’écriture et son art de la narration, toutes les femmes de l’histoire ayant montré leur grande valeur : de Penthésilée à Artémise, de Bérénice à Clélie, de Claudine à Pauline, le catalogue est grandiose et permet à Christine de développer son grand art d’autrice cultivée et imaginative pour nous raconter un grand nombre de petites histoires édifiantes et instructives et rédiger des portraits saisissants, en citant fréquemment le Décameron de Boccace et les Métamorphoses d’Ovide.  

Le lecteur d’aujourd’hui lit tout cela avec étonnement et admiration.  « Qu’ils se taisent donc ! Qu’ils se taisent dorénavant, ces clercs qui médisent des femmes ! Qu’ils se taisent, tous leurs complices et alliés qui en disent du mal ou qui en parlent dans leurs écrits ou leurs poèmes ! Qu’ils baissent les yeux de honte d’avoir tant osé mentir dans leurs livres, quand on voit que la vérité va à l’encontre de ce qu’ils disent… » p.125 

Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021 

Christine en ballade

Christine de Pizan
Le Chemin de longue étude
Christine de Pizan
Le Chemin de longue étude

« Ici les paresseux n’ont que faire, car ce lieu est réservé à ceux qui s’efforcent de comprendre et se délectent à apprendre »

Christine prend Dante et Boèce pour modèles et se laisse entraîner en songe par la Sibylle de Cumes sur ce « Chemin de Longue Étude », qui est celui du savoir et de la sagesse, de la patience et de la sapience. L’œuvre va se développer dans la figure rhétorique de l’allégorie et dans les références aux auteurs anciens, mais laisse néanmoins sa place au quotidien de Christine, après que celle-ci ait exprimé la douleur de la perte de son mari dans des vers à la beauté poignante.  

Dans ces chemins réservés « aux esprits subtils, selon leurs appétits divers », Christine se désole des conflits et des guerres qui répandent le chaos sur terre, et si elle cherche pendant un moment des réponses au ciel, c’est finalement à la sagesse concrète des hommes qu’elle renverra le soin de prendre en charge le chaos, faisant appel à sa grande culture antique et à sa maîtrise de l’écriture poétique. 

Christine de Pizan. Le Chemin de longue étude. Lettres gothiques. Le livre de poche 1999 


 

Plaisir d’amour et de lecture

Christine de Pizan. Cent ballades d'amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard
Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard

De l’amour et de la poésie, allons-y, on ne va pas bouder ce plaisir.

Ça date de la fin du XIVe siècle et du début du XVe : voilà qui nous intéresse.

C’est écrit par une femme du moyen-âge, voilà qui est plus rare.  Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française, vivant de sa plume et inventant des formes d’écriture plaisantes et modernes.

Dans ces « Cent ballades d’amant et de dame », elle reprend à sa manière quelques codes de la poésie des troubadours, les renouvelant pour nous donner des textes formellement savants mais simples à lire, même pour le lecteur moderne.

Ça tient encore la route, c’est plein de beautés d’écriture rafraîchissantes et sensibles, c’est plaisant à lire tout en étant plein de profondeurs (le désir de l’autre, le langage du désir, la séparation…). 

Pour les lecteurs du XXIe siècle qui savent encore lire, et qui n’ont pas peur que la dame mène la barque. 

Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard  

Penser pour mieux vivre

Marcuse, p. 192 Herbert Marcuse. L'homme unidimensionnel. Éditions de Minuit. 1968
Marcuse, p. 192 Herbert Marcuse. L’homme unidimensionnel. Éditions de Minuit. 1968

Quand Marcuse fait une description critique, en 1964, de la société occidentale, on s’aperçoit à la relecture qu’il est encore pertinent aujourd’hui, sur de nombreux points :    

« Ses caractères principaux (ceux de la société occidentale) sont bien connus : les intérêts du grand capital concentrent l’économie nationale, le gouvernement joue le rôle de stimulant, de soutien et quelquefois de force de contrôle ; cette économie s’imbrique dans un système mondial d’alliances militaires, d’accords monétaires, d’assistance technique et de plans de développement ; les «cols bleus » s’assimilent aux « cols blancs », les syndicalistes s’assimilent aux dirigeants des usines ; les loisirs et les aspirations des diverses classes deviennent uniformes ; il existe une harmonie préétablie entre les recherches scientifiques et les objectifs nationaux ; enfin la maison est envahie par l’opinion publique, et la chambre à coucher est ouverte aux communications de masse. « (p. 45)  

Montrant la « cohérence interne » du capitalisme mondialisé, différant sans cesse le changement social, il observe déjà comment l’opinion publique et les communications de masse participent à ce maintien de la domination par les plus puissants dans une société où « la haine et la frustration sont privées de cible et le voile technologique dissimule l’inégalité et l’esclavage ». (p. 57)   

Il est donc probable que de nos jours, il montrerait que les réseaux sociaux et les influenceurs (ceux qui font concurrence aux publicitaires), ainsi que tous ceux qui se croient libres dans cet univers de l’opinion, participent et font le jeu du système dominant, en reproduisant les dominations, les inégalités et les modes de pensée qu’il développe.

Mais ils ne le savent pas, ayant depuis longtemps renoncé à pratiquer l’argumentation et la dialectique, c’est-à-dire à penser : ils sont devenus des êtres unidimensionnels.  Pour exemple, le chapitre 4 peut être considéré comme une description anticipée et judicieuse des discours de nos populistes contemporains qui cultivent la confusion du vrai et du faux. Plus loin, on trouve des outils conceptuels qui peuvent servir à décrire avant l’heure ce que l’on appelle maintenant le « buzz » sur les réseaux sociaux.

Marcuse : un classique de la critique sociale à relire d’urgence. Même s’il est impossible de soutenir qu’il est totalement d’actualité, il va plus loin que les simples anticipations relevées ci-dessus (il fait la critique de la linguistique d’Austin et de Wittgenstein), et relire ses analyses est un retour aux sources utile et revigorant pour comprendre notre monde actuel, et le critiquer de manière argumentée.

À noter, c’est important, que la traduction est de Monique Wittig.  

« encore régner, et tout règne suppose l’acceptation des schèmes d’asservissement. » 

G. Simondon, 1958 

« C’est seulement par l’intermédiaire de la technologie que l’homme et la nature deviennent des objets d’organisation interchangeables. Les intérêts particuliers qui organisent l’appareil auxquels ils sont soumis, se dissimulent derrière une productivité et une efficacité universelles. En d’autres mots, la technologie est devenue le grand véhicule de la réification – une réification qui est arrivée à la forme la plus achevée et la plus efficace. » 

Marcuse, p. 192 Herbert Marcuse. L’homme unidimensionnel. Éditions de Minuit. 1968 


Très riches heures

Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023
Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023

Le style de Quignard se déploie toujours, dans ce douzième volume de « Dernier Royaume », dans l’écriture fragmentaire.

Ces fragments, ces feuilles volantes aux paroles ailées, creusent le temps et approfondissent le vécu.

Ils sont comme des associations libres dans une cure psychanalytique, à la différence qu’ils sont voulus par l’auteur : révélateurs du « jadis », ils tentent de mettre au jour ce que les mots ne savent pas dire, ce que le langage échoue à exprimer.

Nourris de la grande culture littéraire et philosophique de l’auteur, ils naviguent entre récit, poésie et pensée pour nous entraîner à nouveau dans une expérience de lecture à nulle autre pareille, gratifiante et jouissive.

Quignard est aussi un conteur : il nous raconte de petits événements de son enfance, ou des anecdotes de la grande histoire dont on se demande où il va les chercher, et fait revivre des personnages fictifs ou réels oubliés.

Les heures heureuses (à prononcer en faisant ou pas la liaison) sont aussi celles de la lecture des livres de Pascal Quignard. 

Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023 

  

Un peu de vie néanmoins

Fritz Zorn. Mars. nrf Gallimard 2023
Fritz Zorn. Mars. nrf Gallimard 2023

Le ressassement, symptôme de la dépression parmi d’autres, permet à Zorn, dans l’écriture, d’analyser en spirales sa névrose : l’exploration par la littérature est ici vertigineuse et détaillée, et réserve quelques surprises de taille. La spirale en question est comme l’enfer de Dante, un cône renversé : chaque fois qu’on repasse en un point de l’analyse, c’est plus en profondeur.

Certes, le lecteur psychologue peut s’amuser à lister tous les symptômes et mécanismes de défense décrits au fil du récit, mais l’important semble être ailleurs.

Non seulement Zorn arrive à transformer positivement l’annonce de son cancer, mais à bas bruit, sans pour autant renverser la table, son livre est aussi une critique implacable de son éducation aliénante et pourvoyeuse de frustrations et d’impossibilités de se situer du côté de la vie.


Par le biais d’une écriture intelligente et clairvoyante, Fritz Zorn universalise son propos, qui devient ainsi un livre de révolte pour tous et paradoxalement, c’est au moment où la mort approche que la pulsion de vie prend le pas sur Thanatos.

Le langage, servant ici à décrire une agonie physique et psychique, est le vecteur de la vie et de la réussite contre l’échec total d’une existence. Un texte fort impressionnant. 

Fritz Zorn. Mars. nrf Gallimard 2023
 
 

Les moulins de son coeur

Monique Wittig. Le voyage sans fin. L'Imaginaire Gallimard. 
Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard. 

Après avoir voyagé avec Dante dans « Virgile, non », Monique Wittig continue sa remise en cause du langage dominant en transformant Don Quichotte et Sancho Pança en deux femmes errantes, et en choisissant cette fois-ci la forme théâtrale.

La fable est plaisante et émouvante, le combat est douloureux, les moulins à vent sont nombreux.

C’est le combat pour la liberté jusqu’au risque de la folie qui est défendu ici et Wittig réussit à universaliser ainsi une lutte particulière pour l’altérité, un combat qui – semble-t-il – reste d’actualité même en Europe de nos jours.

C’est encore un très beau texte que nous offre ici Wittig, élément d’une œuvre majeure de la fin du XXe siècle. 

Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard.  


 

Littérature et pouvoir

« … car c’est ainsi que m’apparaissent les écrivains, comme des fabricateurs de chevaux de Troie. » 

Monique Wittig. Le chantier littéraire. PU Lyon 2010

Entre littérature, politique et réflexion critique, ces textes sont d’abord un travail somptueux d’écrivain, un chantier sur les mots et les phrases, le vocabulaire et la syntaxe, autrement dit sur le pouvoir et la domination : une mise en forme du langage se prenant elle même pour cible critique afin de mieux faire la critique des forces dominant le langage et les structures sociales. 

 « Tout travail littéraire important est au moment de sa production comme un cheval de Troie, toujours il s’effectue en territoire hostile… » 

C’est donc avec Nathalie Sarraute, Virgile, Proust, Benveniste et quelques autres que Wittig explore le chaos de l’écriture d’un livre et comment le langage littéraire impacte la réalité autant qu’il est impacté par les structures sociales dans lequel il se déploie. Le dernier texte se présente comme l’aboutissement des précédents, avec un sommet vers la page 138 : Wittig y analyse le concept de genre comme catégorie politique et comme « un instrument qui sert à constituer le discours du contrat social », en rappelant l’évidence qu’aussitôt qu’un locuteur actualise un discours, il y a manifestation du genre, et que cette manifestation est une mesure de domination et de contrôle. 

Ce livre peut donc se lire comme un complément subtil ou une introduction à la lecture des romans de Monique Wittig ainsi qu’à son ouvrage majeur – « La pensée Straight » -, mais aussi comme un texte central de sa réflexion. Ce texte difficile est bien édité, avec préface, notes, notices et index.

Monique Wittig. Le chantier littéraire. PU Lyon 2010