Avec cette parution des soixante-quinze feuillets, les proustiens
(« Proust-addict », ai-je lu récemment, peut-être cela
n’aurait-il pas déplu à Marcel) sont à nouveau à la fête,
juste après l’édition du « Cahier de l’Herne »
consacré à Proust (mars 2021), précédé par « Le Mystérieux
Correspondant et autres nouvelles inédites » (Octobre 2019),
« Proust, prix Goncourt : Une émeute littéraire » de
Thierry Laget (Avril 2019), « Marcel Proust: Croquis d’une
épopée » de Jean-Yves Tadié (Novembre 2019) sans oublier
« Marcel Proust – Mélanges » de Roland Barthes (octobre
2020) et les Carnets publiés en 2002, quelques ouvrages auxquels on
pourrait ajouter le lieu de découvertes que constitue le site
internet Proustonomics, qui nous gratifie de révélations récentes
dans un article sur Willie Heath, c’est la fête, vous dis-je…
Les
soixante-quinze feuillets, Graal légendaire de la critique
proustienne – comme l’indique la quatrième de couverture
– constituent une trace
unique et la plus ancienne des écrits préparatoires d’À la
recherche du temps perdu où
sont déjà présents
« maman » et grand-mère, l’épisode du « baiser
du soir » dans ses
différentes variantes dont celle laissant apparaître le personnage
de Swann, les deux côtés
de la promenade (nommés ici le côté de Villebon – qui
deviendra plus tard Garmantes puis Guermantes –
et celui de Méséglise), la prédilection pour les aubépines et les
jeunes filles en fleurs, ainsi que Venise et
l’archéologie de ce qui deviendra l’embrayeur de la mémoire
involontaire, la madeleine présente sous forme du pain rassis puis
du pain grillé et de la biscotte ; et
surtout et sans en être étonné, on note déjà la présence de la
petite musique proustienne, celle qui nous procure ce plaisir de
lecture particulier,
unique, inimitable
et rythmé dans des phrases qui tourbillonnent et retournent sur
elles-mêmes et perdent le lecteur pressé dans un univers situé
quelque part entre le sommeil et le rêve, aux
frontières du songe nocturne
et de la rêverie diurne.
Nathalie
Mauriac Dyer est l’éditrice de ces textes et la rédactrice de
l’appareil critique (notice, chronologie, notes, bibliographie) qui
occupe la moitié du livre et permet l’approfondissement
vertigineux de cette lecture archéologique.
Ce
livre se lit donc d’abord à grandes enjambées, comme celles de
l’oncle du narrateur chaussé de ses knickerboxers sur la plage qui
ne se nomme pas encore
Balbec, puis – en deuxième lecture – se déguste à la petite
cuillère, peut-être
celle tintant contre une
assiette dans le temps retrouvé et
constitue un excellent
échauffement pour une relecture de la recherche (çavapatarder).
Marcel
Proust – Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits
– Édition établie par Nathalie Mauriac Dyer, préface de
Jean-Yves Tadié – nrf Gallimard – mars 2021 – 376
pages