L’exercice de l’échec

« L’échec est une cage dans un oiseau ».

Claro 2024

Ce livre s’offre d’abord comme un paradoxe puisqu’il y est question de réussir à échouer.

Avec un humour réservé convoquant de nombreuses références littéraires discrètes voire masquées, Claro interroge en poète et traducteur le langage poétique et littéraire en commençant avec le verbe faillir.

En conteur réjouissant, il joue aux échecs avec son lecteur, dans une ballade plaisante mais pas superficielle puisqu’elle nous fait réfléchir sur la langue, sur l’écriture, la traduction et la lecture en prenant des exemples dans sa pratique d’écrivain et celle d’autres auteurs : Baudelaire, Flaubert, Shakespeare, Malcolm Lowry et bien d’autres, sans oublier Perec qui semble innerver tout le livre…

Le jeu peut prendre un tour désopilant quand l’auteur réécrit – en y insérant le mot « échec » – les incipits célèbres de grands romans (on le note pour les lecteurs pressés, dans l’ordre d’apparition : Proust, Céline, Paul Nizan, Rousseau, Diderot, de Gaulle, Nabokov, Hemingway, Camus, Molière, Queneau, Rousseau encore, Austen, Giono, Woolf, la Bible). Seulement deux femmes dans le lot, Claro encore un effort…

Mais autour de ce passage jubilatoire, l’ensemble garde un esprit de sérieux construisant une belle réflexion sur l’art d’écrire (avec Kafka, Benjamin, Pessoa, Cocteau…), de traduire et sur le métier d’écrivain, même si l’auteur nous convie à d’autres jeux subtils et malicieux comme réécrire les « Notes de chevet » de la délicieuse Sei Shōnagon ou décrypter les structures élémentaires de l’échec ou encore nous livrer les fragments d’une nouvelle cruelle ou encore écrire « une ritournelle de l’opaque ».

Et l’on se reconnaît bien dans cet étonnant chapitre sur la lecture dans lequel Claro nous démontre, en convoquant Proust et quelques autres, qu’il ne sait pas lire ! Mais cela ne résiste pas à l’humour : « Persévérer dans un livre qui résiste, c’est aussi faire l’expérience d’une traversée crépusculaire, quand le sens semble déjà disparaître derrière l’horizon des mots, et que ces derniers prennent sur eux de restituer toutes les couleurs du couchant (cette métaphore poétique vous est offerte par la société Claro Ltd.) »

Claro réussit donc à échouer et même à laisser apparaître l’émotion à la fin de son livre. Le lecteur comblé, à la fin de cette lecture, ne se sent plus coupable, comme d’habitude, d’échouer à écrire une recension digne de ce nom.


Christophe Claro – L’échec. Comment échouer mieux – Éditions Autrement 2024






Joseph et ses frères vol.4 – 1943

Joseph et ses frères vol.4

Dans ce quatrième et dernier livre de sa quadrilogie, avec lequel on clôt une expérience de lecture marquante, Thomas Mann ne se refuse rien avec un premier chapitre intitulé « Prélude dans les sphères célestes » qui semble esquisser une psychologie de Dieu à travers le personnage de Semael, celui qui n’avait pas encore chuté pour devenir Satan.

Joseph se dirige à nouveau vers une fosse après avoir eu affaire à la femme de Putiphar. Nouveau renversement : après son ascension qui lui avait fait remonter le fleuve vers le sud et côtoyer les hautes sphères du pouvoir, le voici redescendant vers le nord, vers la forteresse prison de Zawi-Râ dans le delta du Nil. Dans ce livre et les autres volumes, les déplacements géographiques entre nord et sud accompagnent en parallèle les ascensions et chutes sociales, ceux entre est et ouest les bouleversements de l’histoire.

Joseph va se sauver en interprétant les rêves et en se montrant encore maître du langage, ce qui nous entraîne à une apparente digression dans la lecture avec le souvenir de la passion égyptienne de Freud, l’autre grand herméneute des songes dont le père se nommait lui aussi Jacob ; Freud qui lisait la bible illustrée des frères Philippson dans son enfance, une édition bilingue hébreu-allemand ; qui donna une place importante à son oncle Josef dans son Interprétation des rêves (Die Traumdeutung – 1900) ; qui ouvrira à Vienne son cabinet privé le jour de Pâques (la commémoration de la sortie d’Égypte) et reviendra à la figure de Joseph dans « Moïse et le monothéisme ». Mann appréciait l’œuvre du viennois.
(On a ressorti de la bibliothèque le très beau « Freud » fauve et égyptien de Roger Dadoun paru chez Belfond en 1982, ainsi que l’article consacré à Amenhotep IV par Karl Abraham en 1912 – Œuvres complètes /1 pages 232 à 256).

« Autrement dit, le monde n’était pas simplement en soi et pour soi, mais aussi son monde à lui et donc susceptible d’être modelé de manière à se le rendre propice et accueillant. »
Même enchaîné, Joseph montre une confiance enfantine proche de l’inconscience laissant présager les difficultés et rencontre un geôlier qui lui dit : « … il existe deux sortes de poésie ; l’une jaillie de la naïveté populaire, l’autre de la quintessence scripturaire. Celle-ci est sans contredit supérieure mais j’estime qu’elle ne saurait s’épanouir si elle n’entretient des rapports amicaux avec l’autre », un geôlier qui est le premier à évoquer les rêves. On va pouvoir s’entendre…

Le thème du changement de nom (Joseph – Ousarsiph) revient à travers l’histoire des complots contre Râ et Pharaon : il est lié à celui du pouvoir,, de l’identité, à l’inégalité entre les biens et mal nommés ; la puissance en cachant son nom ou ses noms cryptiques ; la déchéance de se voir privé de son nom et d’être surnommé. Joseph va commencer l’interprétation des rêves sous son nom Ousarsiph ; Freud devra renoncer à se faire un nom dans la médecine viennoise de son temps et renoncer à un avenir tout tracé pour inventer la psychanalyse ; Joseph changera encore de nom pour devenir le nourricier.
« Tu es donc d’avis qu’on ne doit pas toujours porter le même nom, mais l’adapter aux circonstances, selon ce qu’il advient à chacun de nous et les sentiments qu’il éprouve ? » p. 151
Joseph a adapté son nom au gré des circonstances comme l’on fait les syriens sous la dictature des Assad…

L’action de différer, l’atermoiement, l’attente continuent de caractériser la narration, et c’est Pharaon qui raconte d’abord des histoires avant d’écouter les interprétations de Joseph. La loi du langage est ici de surseoir au passage à l’acte, attente qui permet le déploiement de la pensée, la poésie, l’accueil de l’autre. La quintessence scripturaire à laquelle Thomas Mann fait allusion aurait-elle quelques liens avec cette temporisation nommée « différance » derridienne ? À moins que la puissance du texte de Mann n’implique l’errance interprétative du lecteur, qui sera excusé au rappel de ce que l’interprétation est l’un des thèmes principaux de cette œuvre. Mais Thomas Mann insiste et nous dit, à propos de ses personnages : « …nous avons un avantage sur eux : la faculté de contracter ou d’allonger à notre guise le temps. » p.319. Il ne s’en prive pas.

L’exact milieu du roman – un indice de l’art de l’architecture romanesque de Thomas Mann – est le lieu d’un nouveau renversement : retour vers L’Est chez Jacob du côté d’Hébron, pour nous conter l’histoire étonnante de Thamar, une femme forte cherchant à s’inscrire à tout prix dans une filiation, et démarrer ainsi la dernière partie de la quadrilogie, celle qui mènera à la réconciliation et au pardon lors de la venue des frères en Égypte.

La phrase « Et ainsi fini la belle histoire, l’invention de Dieu, Joseph et ses frères » qui termine la quadrilogie semble répondre, dans sa forme, au « Il est dit que… » qui commence le premier volume, et paraît encadrer toute l’histoire dans la structure du conte : mais c’est bien la quintessence scripturaire du roman qui est mise en œuvre dans ce quatuor moins connu que « Les Buddenbrook », « La mort à Venise », « La Montagne magique » ou « Le Docteur Faustus » mais qui est pourtant à nos yeux une œuvre majeure du maître de Lübeck.




Thomas Mann – Joseph et ses frères vol. 4 – Joseph le nourricier – L’Imaginaire Gallimard N°70 – Traduction Louise Servicen (1886-1975)

Franz Anton Maulbertsch, Public domain, via Wikimedia Commons

Joseph et ses frères vol. 3 – 1936

Joseph et ses frères voL. 3

Des cercles de l’univers dont chaque humain est le centre : le désert hébergerait-il une théorie de solipsistes ?

Dans ce troisième volume de la quadrilogie de Thomas Mann, Joseph renaît : sorti du puits, de l’enfer de l’adolescence, le voici esclave devenant maître, maître du verbe, de l’écriture et des connaissances qui balisent toujours l’accès au pouvoir dans ce qu’il croit être le royaume des morts.

De Hébron vers Ashkelon, puis le long de la côte en traversant Gaza puis le nord du désert du Sinaï, Joseph et les Ismaélites voyagent vers l’Égypte : les difficultés du voyage et à la frontière résonnent terriblement et de manière moderne avec celles que rencontrent les migrants du XXIe siècle, ainsi qu’avec les conflits que connaît la région actuellement. Le discours du gardien de la forteresse de Tsell pourrait se retrouver de manière identique dans la bouche de l’un de nos douaniers d’aujourd’hui.

Joseph fait d’abord face à la figure du Sphinx (celui qui dissimule le sens) avant de se diriger vers le sud, c’est-à-dire à une énigme qui n’est que silence : Thomas Mann déploie la puissance du verbe en son absence même, et fait de sa quadrilogie une énigme, une étrangeté dans son œuvre, une statue dans le désert ; il y a les bavardages de la foule et des soldats, les questionnements incessants de Joseph, le verbe des échanges commerciaux, mais aussi celui des mythes et de la religion, celui du pouvoir et de Dieu, et le texte de Mann, qui nous entraîne dans des aventures dont l’ampleur des décors fait parfois penser aux péplums hollywoodiens des années cinquante, peuplés de colonnades papyriformes et lotiformes.

Renversement : on remonte vers le sud, à la voile sur le Nil, vers Louxor. Parti du fond d’un puits, Joseph-Ousarsiph monte, et démontre son pouvoir, celui du langage, en changeant de nom et en faisant preuve des mêmes dons que Shéhérazade. Il séduit ceux que les nains nomment les démesurés, autrement dit les hommes, et il faudrait aller voir du côté du texte original si cette nomination a un rapport avec l’hubris grecque.

Mais c’est à la patience qu’il lui faudra d’abord se confronter alors qu’il est et restera l’étranger. Comme en miroir, Thomas Mann semble mettre à l’épreuve la patience du lecteur : en étirant le temps, on l’a dit, mais aussi en mettant en œuvre une narration subtilement éclatée. Il faut ainsi attendre le milieu du roman (p. 268) pour lire la description d’un personnage important présent depuis le début, et une requête formulée en une phrase s’étire – à la mesure de son importance dans la narration – sur tout un chapitre, confirmant que le suspens(e) est pur langage. La réalisation du désir est sans cesse différée et ce sont les mots qui permettent cette maîtrise du temps : cela nous vaut des pages d’une beauté sidérante quand Putiphar déclare son amour et exprime son désir à Joseph, alors même que les mots lui manquent.

En creux, Thomas Mann (qui publie ce troisième volume en 1936) met en évidence que c’est quand le langage perd ses pouvoirs de séparation, quand il n’est plus porteur de la loi et que ses vertus performatives prennent le dessus que la tyrannie et la barbarie peuvent advenir. Il nous fait expérimenter l’attente et la lenteur propices à l’avènement de la raison poétique et de la rêverie.

« Qu’on ne nous croie pourtant pas insensible au blâme – exprimé ou tacite et sans doute tu par courtoisie – qui s’adresse à notre exposé, à notre mise au point de l’ “histoire”. Nos objecteurs arguent que la forme concise sous laquelle elle figure dans le texte d’origine ne saurait être surpassée, et que notre entreprise entière, qui par ailleurs n’a déjà que trop duré, est peine perdue. Mais depuis quand un commentateur fait-il concurrence à son texte ? Et l’explication du “Comment” ne comporte-t-elle pas une dignité et une importance vitales aussi grandes que la tradition affirmant le « Quoi ? » La vie ne s’accomplit-elle pas tout d’abord dans le « Comment ? ». » p.285


Thomas Mann – Joseph et ses frères vol. 3 – Joseph en Égypte – L’Imaginaire Gallimard N°69 – Traduction Louise Servicen

Louxor


L’affaire Balssa 1818

L’« Affaire Balsa » est un texte datant de 1934 de Henri de Lestang (1872-1958) que nous fait connaître le travail qu’effectue actuellement (fin 2024 – début 2025) François Bon à propos de Balzac sur son site https://www.tierslivre.net/, un texte que l’on peut lire en édition numérique.

Ce document, sous-titré « Louis Balssa, oncle d’Honoré de Balzac, fut-il un assassin » nous plonge dans l’ambiance début XIXe de la vallée rurale du Viaur, au nord du Tarn, à la limite entre Rouergue et Aveyron et dans une sombre histoire de féminicide perpétré au bord de cette rivière coulant vers l’ouest dans une vallée encaissée, verte et noire, qu’on nomme aujourd’hui les gorges du Viaur, dont les méandres confinés par d’étroites pentes forestières passent actuellement sous le grandiose viaduc de Tanus avant d’aller se jeter dans l’Aveyron à Laguépie : on est au cœur de l’Occitanie, à 40 km au nord d’Albi, à 20 mn de la cité verrière et minière de Carmaux (à l’époque, 4 heures à pied).

Henri de Lestang retrace cent-quinze ans après le meurtre de Cécile Soulié commis le 5 juillet 1818, une affaire se terminant par l’exécution de Louis Balssa en 1819. Aurait-on entendu parler de cette histoire si l’assassin présumé n’avait été l’oncle de Balzac et si celle-ci ne s’était passée à deux pas du hameau fief des Balssa (la Nougayrié), ancêtres de l’auteur de la Comédie Humaine, et lieu de naissance du père d’Honoré ? Peu importe, l’histoire racontée a ses qualités propres et réserve des surprises, malgré l’austérité des rapports de police et de justice dont elle est extraite.

On ne révélera donc rien des surprises de ce court récit et on insistera sur les qualités d’écriture de certains passages et sur l’intérêt anthropologique et sociologique de la description d’un lieu et d’une époque. On en notera aussi les limites liées à son temps, notamment, comme le fait remarquer François Bon, que la victime reste singulièrement absente des descriptions, débats et témoignages…

Voici donc un document dont la lecture est passionnante, et pas seulement parce qu’il est en lien avec Balzac.

Pas de page Wikipédia à propos de Henri de Lestang, mais des renseignements à son sujet rédigés en occitan sur un journal aveyronnais : il est né en 1872 au château de Labrousse à Saint-Salvadou, Aveyron, à 15 km à vol d’oiseau des lieux du crime qu’il relate. Devenu magistrat, il interrompt son parcours pour faire la guerre de 14-18. Il meurt à Toulouse en 1958. Entre-temps, il reçut le Prix de l’Académie Française en 1932 pour son livre « Le pays tarnais » (Prix Marcellin Guérin, 1000 F) et en 1952 pour « Un pays qui monte ».

Montirat - Tarn


 

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit

Dylan Thomas

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit


N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,

Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour;

Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.


Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,

Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils

N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.


Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs

Leurs actes frêles auraient pu danser en une verte baie

Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.


Les hommes violents qui prirent et chantèrent le soleil en plein vol,

Et apprennent, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,

N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.


Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante

que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,

Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.


Et toi, mon père, ici sur la triste élévation

Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,

Rage, enrage contre la mort de la lumière.


Traduction Alain Suied (Poésie/ Gallimard)

————————————————————–

Do not go gentle into that good night

Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieved it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

Dylan Thomas

                    

Le poème de Dylan Thomas mis en musique par Stravinsky – 1954.


 

 

Joseph et ses frères 2 – 1934

Joseph et ses frères 2 - 1934

Peut-on entendre pleurer dans le désert, peut-on y entendre les plaintes venues du fond des âges, y sentir sur la peau le souffle des pulsions archaïques venues du tréfonds de l’inconscient ?

Pour évoquer le jeune Joseph, Thomas Mann paraît envisager une psychologie de l’adolescent avant de se diriger plutôt vers une réflexion sur le concept de beauté : on retrouve donc dès le début du récit sa manière d’étirer le temps de la narration en donnant de l’ampleur au simple rapport des faits, en faisant de son texte le lieu d’une réflexion philosophique, ou anthropologique, philologique, etc.

Philologique, oui : « La sphère tourne et nul ne pourra jamais déterminer la véritable origine d’une histoire… » Le fait de fréquemment questionner les sources de ses récits semble être pour Thomas Mann une manière de s’approcher de la vérité du roman, de l’essence de l’art romanesque en lien avec la connaissance (revoir ce qu’en dit Hermann Broch dans « Création littéraire et connaissance – 1955 »).

Joseph est beau, il a dix-sept ans et il est très sérieux : ce deuxième volume de la quadrilogie se centre donc sur lui après que Thomas Mann nous aura conté les « Histoires de Jacob » dans le premier, jusqu’à la naissance de Joseph et la mort de Rachel sa mère, sans oublier les épisodes célèbres comme celui de L’Échelle de Jacob, celui de Jacob et Esaü, du puits ou celui de l’exil.

Mann donne certes de l’épaisseur réflexive à ses romans, mais il n’oublie pas de nous raconter des histoires qui nous concernent même si elles viennent du lointain passé. Il nous parle de l’hubris des êtres, de leurs envies et de leurs jalousies, de l’amour et de la haine, de leur génie, des rapports entre père et fils, entre frères. Il le fait alors qu’il est en exil à cause de la montée du nazisme et l’on ne peut s’empêcher de faire une double lecture de son récit, cherchant des échos du vécu de l’auteur dans son livre. Ceux-ci ne sont pas dans l’anecdote, mais dans le rapport au langage : c’est comme si Mann avait déjà conscience des caractéristiques du langage totalitaire pour lui opposer son art subtil et nuancé de romancier.

Joseph devient « le songeur », celui qui rêve et interprète les rêves. Des rêves littéraires pour lesquels il est peu question de condensation ou de déplacement (de figurabilité oui), mais d’imagination au royaume des dieux. « Les histoires descendent vers la sphère inférieure, tout de même qu’un dieu se fait homme ; elles s’embourgeoisent et deviennent terrestres, sans pour cela cesser de se dérouler sur le plan céleste aussi, ni de pouvoir être contées sous la forme qu’elles revêtent là-haut ». Le romancier peut-il être Dieu pour le lecteur ?

Le narcissisme du fils, l’aveuglement du père, le voile maternel, l’humiliation des frères nous ramèneront au fonds du puits. Il faut lever la tête pour voir la lumière.




« Ainsi donc le mot permet de lutter pour retarder la vérité en marche. Rien de pareil n’est possible quand c’est le signe qui est en jeu. Sa cruauté condensée n’admet ni fiction ni atermoiement. Il exclut toute équivoque et n’a pas besoin qu’on lui confère une réalité, étant la réalité même. Le signe est tangible, il ne condescend pas à vous ménager en se donnant l’apparence incompréhensible, il ne vous laisse aucune échappatoire. Il vous force à imaginer, dans votre propre tête, ce que vous rejetteriez comme une folie si vous l’entendiez exprimer par des mots ; ainsi vous oblige-t-il, soit à vous croire insensé, soit à admettre la vérité. Dans le mot comme dans le signe, le direct et l’indirect s’enchevêtrent diversement et l’on ne saurait décider lequel des deux est le plus directement brutal. Le signe est muet, pour l’unique raison qu’étant la chose signifiée, il n’a pas besoin de s’exprimer pour être compris. En silence, il vous jette à la renverse. » p.233

Thomas Mann – Joseph et ses frères 2 – Le jeune Joseph – L’imaginaire Gallimard N°68 – Traduction Louise Servicen 


Pierres
 

Joseph et ses frères vol.1 – 1933

Les histoires de Jacob - Thomas Mann

Les fils et filles du désert, accompagnés des dieux incompréhensibles, suivent leur destin dans un récit à l’ampleur inégalée. C’est le temps comme puits insondable qui est mis en avant au début du roman, alors que ce sont les profondeurs de l’histoire de l’humanité qui sont explorées dans ce récit, qui commence donc par une métaphore en lien avec l’infini. Plus on s’enfonce dans le passé, plus il est indéchiffrable.

Pourtant, avec « Les histoires de Jacob », Thomas Mann se lance pour quatre tomes dans le récit de l’existence de « Joseph et ses frères », le prophète de la bible et du coran. Il se demande « où chercher les premières assises de la civilisation humaine » et choisit de commencer avec l’histoire du fils de Jacob et Rachel.

Logiquement arrive l’interrogation sur les origines de l’écriture et de la parole. L’écrivain pourrait se demander d’où lui vient son art si complexe de romancier, mais ses réflexions semblent plus larges alors qu’il écrit sa tétralogie au moment de la montée du nazisme : c’est comme s’il avait besoin d’assurer les bases de la culture face aux destructions du fascisme, de rechercher les origines de la vie et de la pensée face au déploiement de la pulsion de mort, en questionnant l’origine des récits du déluge ou de la tour de Babel.

Le premier chapitre du premier volume de cette tétralogie publiée de 1933 à 1942 s’intitule donc « La descente aux enfers », mais l’auteur ne semble pas laisser toute espérance à l’entrée, il croit aux pouvoirs du langage et du roman et nous entraîne avec génie dans les abysses de la culture humaine.

Les interrogations géographiques concernant la localisation du paradis sont ainsi vertigineuses et illusoires, révèlent la profondeur incommensurable du puits abyssal de l’histoire humaine mais elles existent néanmoins dans le livre, dans la prose poétique dense et intellectuelle de Thomas Mann qui, si elle trouve ses sources dans l’histoire biblique, l’anthropologie et l’archéologie, la philologie et la théologie, n’en reste pas moins un texte d’écrivain romancier.

L’art du romancier va donc très loin quand, par exemple, il transforme une exploration de la notion de péché en véritable analyse psychologique de Dieu, un dieu du souci et de l’anxiété qui implique le nomadisme de ses sujets et renvoie à l’exil de l’auteur du livre. Le récit de la vie de Joseph, présenté d’abord comme un jeune fou de la lune assis au bord des profondeurs, peut alors se déployer en se centrant d’abord sur son père Jacob, âgé de soixante-sept ans au début de ce premier volume.

Le puits n’est pas seulement une métaphore, il est aussi le lieu auprès duquel les relations père fils se déploient dans une concentration de l’écriture qui étire le temps. Associé à la profondeur et au passé, il est aussi une représentation de l’enfer, que visitera Joseph et dont il ressortira pour le pardon.

Le père et le fils dialoguent au bord, à la margelle. Ils sont à la marge, ils font l’expérience des limites du langage, ils sont à la frontière entre raison et folie, au bord du précipice.

Les limites du moi sont floues, ne sont pas enfermées dans le corps. Un même nom peut renvoyer à deux personnes, une même personne peut avoir plusieurs noms. Le nom de Dieu reste imprononçable, se perd dans le souffle court d’une phrase inachevée.

Le lecteur fait lui aussi l’expérience du franchissement et de l’incertain, alors que Mann ne cesse d’interroger la fiabilité des sources de ses récits et tente ainsi de mettre en lumière l’essence de la vérité. Celle-ci peut s’approcher grâce au langage qui fait loi, en commençant par y mettre les formes : « … la prééminence apparente accordée aux belles formes, ainsi que le généreux gaspillage de temps qu’elle comporte, est un luxe, sur quoi est fondée la dignité humaine : il contraint la nature à se plier aux lois de la politesse, à se dépasser. » Une leçon pour notre époque ?

Thomas Mann – Jacob et ses frères – Les histoires de Jacob – L’Imaginaire Gallimard N°67

Jacques Réattu, Public domain, via Wikimedia Commons
                                     Jacques Réattu (1760-1833) – Le rêve de Jacob

Le roman de Thomas Mann

Tóibín Magicien

Ce roman biographique de Colm Tóibín nous plonge tout de suite dans l’ambiance mondaine et industrieuse, austère et protestante de Lübeck en 1891 au sein d’une famille d’exception, celle de l’écrivain Thomas Mann. La mère de Thomas Mann est une femme peu à sa place dans cette cité austère du nord de l’Europe où tout le monde s’observe ; le père a la mauvaise idée de mourir dès le premier chapitre et de rater sa sortie en laissant un testament écœurant ; Thomas a quinze ans, il commence à s’intéresser à la littérature, comme son grand frère Heinrich. Il va lui falloir s’exiler de sa cité et de sa famille pour pouvoir commencer sa vie d’écrivain et sa vie d’homme. Il commence par le faire en revenant symboliquement à Lübeck avec son grand roman « Les Buddenbrook » (1901) qui retrace en partie son vécu familial. Dans le chapitre « Venise 1911 », Tóibín retrace quelques faits en lien avec l’écriture par Mann de son livre « La mort à Venise » : le séjour de la famille Mann dans cette ville ; l’annonce à ce moment-là de la mort de Gustave Mahler ; la mort par suicide de l’une des sœurs de Thomas ; la rencontre d’une famille polonaise dans laquelle évolue un jeune adolescent qui sera le modèle de Tadzio… Le chapitre est aussi l’occasion pour Colm Tóibín de déployer son art d’écrivain dans de très belles pages décrivant un concert dirigé par Gustav Mahler : la rencontre de deux maîtres – l’écrivain et le musicien – préfigurant celle qui viendra plus tard en 1947 entre Thomas Mann et Arnold Schoënberg dans le roman « Le docteur Faustus ». Sans ralentir, Tóibín enchaîne avec le séjour de Katia, le femme de Mann, au sanatorium de Davos, expérience qui entraînera l’écrivain dans la rédaction de son chef-d’œuvre « La montagne magique » (1924). Tóibín décrit plus loin une scène pendant laquelle Thomas Mann lit des extraits de son roman « Le docteur Faustus » à ses proches : cela lui permet d’expliquer comment Mann s’inspirait de sa vie et y trouvait des modèles pour créer ses personnages. Le livre est un beau pavé de 600 pages, mais il faut bien cela pour romancer la vie de l’auteur des « Buddenbrook » et de « La montagne magique ». Il se lit facilement grâce au style élégant de l’écriture de Tóibín et à la fluidité de la narration. On prend un vrai plaisir à suivre ce récit subtil de la vie de Thomas Mann et à y retrouver les sources et l’atmosphère de ses fabuleux romans, à la lecture desquels on revient toujours. Tóibín retrace avec grâce l’histoire de Thomas Mann et de sa famille sans idéaliser l’écrivain, ainsi qu’une partie de l’histoire intellectuelle de l’époque : un vrai magicien.


Le magicien – Colm Tóibín – Grasset 2022

Lübeck - Garitzko, Public domain, via Wikimedia Commons


 

Oiseaux rebelles

Jaenada 2024

Les lecteurs des textes de Guy Debord et des situationnistes, ainsi que ceux de Modiano (l’un n’empêche pas l’autre) ont déjà entendu parler du bar « Chez Moineau », qui accueillait la jeune génération perdue au 22 rue du Four à Paris : c’était dans le Quartier Latin au début des années cinquante. Jaenada décrit en détail les parcours de ces enfants égarés et en particulier celui de Jacqueline, morte défenestrée en 1953 à l’âge de 20 ans. L’écrivain retrace un portrait émouvant de ces jeunes détruits par les conséquences des deux guerres mondiales ainsi que par les institutions de l’enfermement : famille, police, psychiatrie, domination masculine, services sociaux…
Comme on avait pu le découvrir dans son récit « La serpe (2018) », Jaenada prend les chemins de traverse avec humour, non seulement avec ses digressions habituelles, mais aussi en se mettant en scène dans ses recherches et son écriture, ainsi qu’en relatant un tour de France de villes en villes et d’hôtels en hôtels, voyage entamé au début de ses recherches.
Son livre nous replonge donc avec précision dans une ambiance, une époque, un milieu social disparus. L’auteur nous fait partager son émotion face à ces parcours brisés, nous montre les conséquences funestes des guerres et des insuffisances d’une époque, et nous fait découvrir les prémisses archéologiques de mai 68.
Tout cela dans un seul livre bien plaisant à parcourir, un livre qui du point de vue spatio-temporel fonctionne par oppositions : les premières lignes décrivent l’horizontale de la perspective de la longue plage de Malo-les-bains à Dunkerque à marée basse, horizontale qui va se déployer dans le voyage jusqu’à la plage d’Hendaye, et s’oppose à la verticale de la chute brève de Jacqueline depuis un troisième étage. Si l’on était malicieux, on pourrait rajouter la verticale de la descente des nombreux whiskys bus par l’auteur lors de son périple. 

Du point de vue temporel s’opposent le temps long du voyage et de la minutie de la recherche à celui, très bref (1,46 seconde) de la chute d’un corps dans une arrière-cour parisienne. Il est donc logique que ce livre si bien construit se termine avec le mot « vertige ». 

Philippe Jaenada – La désinvolture est une bien belle chose – Mialet Barrault 2024

Paris Rue du Four

L’amour au subjonctif

Il faut ne jamais avoir connu le sentiment amoureux – ou n’avoir jamais lu Proust, c’est pareil – pour ne pas comprendre les intermittences du cœur et les égarements de l’esprit, les mille et une tergiversations de la flamme qui sont l’objet du roman de Crébillon fils (1707-1777).

Déclarations, hésitations, tromperies, jalousies, incompréhensions et tensions, flatteries et flâneries : elles sont d’abord ici un fait de langage, la trame d’un discours qui prouve que la passion amoureuse a un lien direct avec l’imparfait du subjonctif. La sensualité de ce texte se rencontre donc d’abord dans les douceurs de la rythmique et des sonorités, de la syntaxe et du lexique de cette fabuleuse langue française du XVIIIᵉ siècle, à laquelle il faut revenir régulièrement si l’on veut apprécier les plaisirs de toute littérature francophone. La construction même de l’ouvrage a ses séductions, semblant culminer en son milieu dans une mise en abyme, une scène de commentaire d’un roman dans le roman. L’ensemble n’est pas dépourvu d’humour et d’ironie, ce qui met un peu de distance face à toutes ces circonvolutions : «  – Voilà sans contredit, s’écria-t-elle, une belle phrase ! Elle est d’une élégance, d’une obscurité et d’une longueur admirables ! Il faut, pour se rendre si inintelligible, furieusement travailler d’esprit. »

Ce livre est comme une référence non pas indépassable mais indispensable.

On y revient donc, et on n’en revient pas…