Ernaux 1977

Ernaux, Annie - Ce qu'ils disent ou rien - nrf Gallimard
Ernaux, Annie – Ce qu’ils disent ou rien – nrf Gallimard

L’héroïne de quinze ans s’éloigne de sa classe sociale, de ses parents ouvriers dont elle dit « Il faut que je sois ce qu’ils disent, pas ce qu’ils sont ». Mais quand elle découvre la littérature : « Je ne me suis pas sortie du bouquin de la journée… et je ne comprenais pas comment des mots pouvaient me faire autant d’effet ».

L’expérience de la découverte d’un autre monde social est ici filtrée et compliquée par les troubles de l’adolescence. La confrontation à l’humiliation et à la violence symbolique paraît plus nuancée que dans le précédent roman de Annie Ernaux, elle n’en est pas moins cruelle, et l’auteure réussit la chronique attachante d’une adolescence au temps du Général. 

Ernaux, Annie – Ce qu’ils disent ou rien – nrf Gallimard
  
 

Ernaux 1974 (faux trésors)

Ernaux, Annie. Les armoires vides. Folio Gallimard
Ernaux, Annie. Les armoires vides. Folio Gallimard

Ernaux commence fort avec une scène difficile dès le début de son premier roman, et questionne dès le départ la littérature en se demandant pourquoi il n’y a rien dans les livres qu’elle étudie  pour une jeune fille de vingt ans sortant de chez la faiseuse d’anges : « Il n’y a rien pour moi là-dedans sur ma situation, pas un passage pour décrire ce que je sens maintenant ». Elle répond en posant quelques bases de son œuvre à venir : l’abord sans fards de questions féminines intimes, le questionnement du langage du transfuge de classe et les questions de pouvoir et de domination, la possibilité de toucher l’universel à partir de l’histoire individuelle…
La violence des mots sert à commencer ici « l’ethnographie de la violence symbolique » qui sera le sujet de ses livres à venir, un abord littéraire de ce qui sera théorisé par la sociologie de Bourdieu.
Relire ce texte fort alors qu’on connaît la suite est fort intéressant, l’autrice gardant encore la forme de la fiction et du roman dans ce premier livre, commençant un questionnement sur la langue qui mettra plusieurs livres pour trouver la forme qui sera la base des œuvres suivantes.
Le début épatant d’une œuvre majeure. À suivre… 

Ernaux, Annie. Les armoires vides. Folio Gallimard 
 
 

Brouillard dans le brouillon

Céline, Louis-Ferdinand - Londres - nrf Gallimard 2022
Céline, Louis-Ferdinand – Londres – nrf Gallimard 2022

Deuxième inédit de Céline après « Guerre » dont j’ai déjà parlé sur sonneur.fr, Louis-Ferdinand flirte encore avec l’abject et l’ignominie dans ce « Londres » dont l’histoire se déroule dans les bas-fonds de la prostitution vers 1916. Certes l’ignoble n’atteint pas les degrés infâmes des essais antisémites (à supposer qu’on puisse donner ici une mesure des degrés de l’ignoble, ce qui n’est pas évident), mais le moins qu’on puisse dire est que les obsessions de l’auteur (même s’il ne faut pas confondre les dits des personnages et ceux de l’écrivain) ne sont pas en phase avec l’ère post-metoo. Ce livre pour céliniens connaisseurs et lecteurs avertis constitue néanmoins un document important dans la réévaluation actuelle de l’œuvre du Dr Destouches, ainsi que comme témoignage du processus d’écriture, cet ouvrage étant manifestement un travail en cours. Il en est ainsi avec le paradoxe Céline : le lecteur qui apprécie les deux chefs-d’œuvre que sont « Voyage au bout de la nuit » et « Mort à crédit » et aime ses romans d’après guerre, et veut approfondir sa connaissance de l’œuvre devra aussi affronter des écrits débordant les limites de la littérature jusqu’à l’illisible, sans pouvoir résoudre le paradoxe. 

Céline, Louis-Ferdinand – Londres – nrf Gallimard 2022
  
 

Au vent mauvais

Brontë, Emily - Hurlevent (Wuthering Heigts) - Folio Classique
Brontë, Emily – Hurlevent (Wuthering Heigts) – Folio Classique

Ceux qui s’attendent à une lecture romantique seront ici déconcertés : Wuthering Heights est d’abord un livre de violence, de mort et de vengeance, au propos plus proche de Sade que de Chateaubriand, et à l’atmosphère rappelant les meilleurs romans gothiques du XIXe siècle.
Dans « La littérature et le mal », Georges Bataille y voit non seulement « l’un des plus beaux livres de tous les temps » mais aussi que, « le mal incarné dans le livre d’Emily Brontë, apparaît peut-être sous sa forme la plus parfaite ».
Il faut donc bien entendre les paroles du mal :« Je n’ai pas de pitié, je n’ai pas de pitié ! Plus je vois un ver de terre se tortiller sous ma semelle, plus j’ai envie de lui écraser les entrailles ! »
Le relire aujourd’hui, c’est redécouvrir un récit étrange, moderne, à la narration nerveuse et orageuse, avec des pages à citer en exemple dans un traité de psychiatrie concernant l’ambivalence et le clivage, l’amour et la haine, ou un traité de sociologie concernant les rapports de domination entre classes sociales et entre hommes et femmes.

Le livre est riche de plein d’autres thèmes, par exemple ceux de l’avidité et de la répétition mortifère, ou la violation des tabous anthropologiques, qui pourraient intéresser les psychanalystes. L’application avec laquelle certains personnages se dirigent vers leur destin funeste indique la tragédie grecque comme modèle sous-jacent possible.
Cette description laisse entendre que toute version abrégée destinée à la jeunesse de cette œuvre puissante est vouée à dénaturer le texte original.  

Ah oui, « Jane Eyre » de Charlotte Brontë, quoique différent, c’est pas mal non plus… 

Brontë, Emily – Hurlevent (Wuthering Heigts) – Folio Classique
 
 

Denis l’aérolithe

Podalydès, Denis - Célidan disparu - Mercure de France 2022
Podalydès, Denis – Célidan disparu – Mercure de France 2022

La référence à Michel Leiris faite par Podalydès dans son livre doit être probablement comprise comme un modèle de ces fragments autobiographiques dans lesquels l’auteur se livre avec une franchise surprenante. Son livre précédent sur le théâtre (« Les nuits d’amour sont transparentes ») était impressionnant, celui-ci autobiographique nous plaît tout autant, nous permettant d’approfondir la connaissance d’un comédien majeur de notre temps, et de partager avec lui des expériences concernant l’enfance, la famille, l’amour, la vocation, dans un mode d’écriture confirmant un vrai écrivain. 

Podalydès, Denis – Célidan disparu – Mercure de France 2022
  


 

Actéon à Cargèse

Thomas, Henri - Le promontoire - L'Imaginaire Gallimard
Thomas, Henri – Le promontoire – L’Imaginaire Gallimard

Dès le début du roman, le narrateur indique : « Mais la vérité d’une conversation ne vient pas de l’exactitude des anecdotes racontées ; elle est dans le mouvement, dans l’invention, dans l’amusement d’une parole qui peut faire apparaître bien des choses et même les plus vraies, détachées de la vie personnelle et projetées dans une réalité ouverte. » Henri Thomas semble nous donner ici comme un résumé de son roman, comme un programme d’écriture. On est en Corse du Sud, probablement au nord d’Ajaccio, non loin de Cargèse : le écrivain nous dit qu’il lui arrive quelque chose qu’il ne comprend pas. Le lecteur devine l’attirance irrémédiable que l’île provoque, et découvre une autre belle variation sur la solitude, comme celle lue dans « La nuit de Londres ».
Prix Femina 1961 (la même année, Sollers obtenait le Médicis pour « Le parc »), voici donc un beau roman mystérieux. 

Thomas, Henri – Le promontoire – L’Imaginaire Gallimard
  
 

Ping Ponge

Ponge, Francis - Cahier de l'Herne - L'Herne 1986
Ponge, Francis – Cahier de l’Herne – L’Herne 1986

Ce numéro des Cahiers de L’Herne, bien que datant de 1986, reste un livre précieux pour découvrir ou approfondir la lecture de l’œuvre de Francis Ponge. Dans les textes de Ponge qui parsèment ce Cahier, il y a ces billets publiés dans le « Progrès de Lyon » en 1942 qui, bien qu’en marge de la production littéraire de l’auteur, en sont une image introductive pleine d’humour et d’humanité. On peut compléter cette lecture avec le livre que Sollers avait consacré à Ponge, en 1963 je crois…
De beaux objets pour ouvrir la porte d’une œuvre majeure de la littérature française du XXe siècle. 

Ponge, Francis – Cahier de l’Herne – L’Herne 1986
   

Dérober Rimbaud

Thomas, Henri - Une saison volée - nrf Gallimard
Thomas, Henri – Une saison volée – nrf Gallimard

Le protagoniste, de retour d’Amérique, est à Paris, dans l’île Saint-Louis, où il se met à s’occuper d’un vieil arménien : cet aspect humaniste de ce roman de 1986 (donc écrit à la fin de la vie de l’auteur) nous surprend un peu par rapport à d’autres romans lus de Henri Thomas, mais nous plaît beaucoup. Il y a aussi une société plus ou moins secrète d’individus ayant joué des rôles peu reluisants pendant la guerre donnant un air modianesque au roman, et un manuscrit de Rimbaud rendant fou les personnages et l’écriture dans la dernière partie du livre. C’est donc un roman surprenant et déconcertant. 

Thomas, Henri – Une saison volée – nrf Gallimard
 
 

Les ondes des chats

Thomas, Henri - John Perkins suivi de Un scrupule - Gallimard
Thomas, Henri – John Perkins suivi de Un scrupule – Gallimard

Colère entre John (alcool) et Paddy (short noir à galons rouges). Mais John ne peut pas partir
La mort de Jim, l’ami guitariste, et il y a les oiseaux, le chien et des chats qui dégagent des ondes mystérieuses
Jamais John n’a frappé Paddy, mais il casse les meubles
Fracas
Le professeur Godwin qui regarde parfois par sa fenêtre habite en face
Les bureaux de l’outillage électronique et des souvenirs de Dijon et de la fille du notaire…

On est dans la région de Concord Massachusetts non loin de l’étang de Walden cher à Henri David Thoreau, et dans un roman ayant obtenu le prix Médicis en 1960, un roman étonnant avec deux fins distinctes, un procédé d’écriture analogique des hésitations du héros.
Encore un bon livre de l’oublié Henri Thomas.  

Thomas, Henri – John Perkins suivi de Un scrupule – Gallimard
 
 

Ombres de Londres

Thomas, Henri - La nuit de Londres - L'Imaginaire Gallimard
Thomas, Henri – La nuit de Londres – L’Imaginaire Gallimard

Le narrateur errant dans la nuit explore l’expérience du vide dont il fait son observatoire, essayant de comprendre la foule londonienne. Les événements sont avant tout textuels dans ce roman datant de 1956, dans lequel on goûte avec délectation (« on goûte avec délectation », quel poncif d’expression !) cette prose d’un auteur rangé sur l’étagère des oubliés, un lieu recelant pourtant des trésors. Si l’on omet le dernier chapitre, qui ramène le texte vers le classicisme, les pages précédentes, dans leur style d’écriture, semblent annoncer le nouveau roman.

Henri Thomas (1912-1993) est donc à ressortir de l’ombre. Certains de ses romans se lisent dans la collection L’imaginaire Gallimard, qui regorge de pépites (« regorge de pépites », quel lieu commun encore) littéraires. On y va. 

Thomas, Henri – La nuit de Londres – L’Imaginaire Gallimard