Valéry, Paul – La Jeune Parque – nrf Gallimard 1974
« Qui pleure là ? » est la question initiale.
Qui est-elle cette jeune Parque dont le nom même la situe entre la vie et la mort ?
Quel est ce texte, dans lequel les influences de Rimbaud et Mallarmé sont évidentes, où apparaît le thyrse baudelairien et où les alexandrins ont des couleurs raciniennes ?
Entre intellectualité et sensualité, cérébralité et émotion, Valéry nous envoûte toujours autant, parce qu’il « s’occupe en profondeur à éliminer la bestialité. »
Un beau programme pour notre époque.
Valéry, Paul – La Jeune Parque – nrf Gallimard 1974
Voilà
une poétique de chercheur en littérature. Néo-classique sûrement, comme
l’a été Stravinsky dans les années 1940 : pour voir comment ça
fonctionne.
Voici donc des vers savants, connaissant le grec, le latin et les règles de la versification classique, ainsi que les subtilités de la pensée antique : cela n’empêche pas d’y trouver des beautés fulgurantes, des lieux communs et platitudes aussi. Une poésie comme la mer valéryenne, toujours recommencée…
En recherche d’une poésie pure, l’œuvre de Valéry est géniale dans ses
imperfections. Descendu de son piédestal, le poète devient plus proche
du lecteur, sa poésie plus limpide et émouvante.
Pynchon, Thomas – L’arc-en-ciel de la gravité – Points Seuil 2010
C’est
un pavé (1105 pages dans l’édition de poche), un livre-monde proposant
une expérience de lecture inédite s’adressant probablement aux lecteurs
expérimentés.
On est à Londres en 1944, sous les bombardements et parmi
les officines d’espionnage, plus tard à Peenemünde et à Berlin : si
l’ambiance fait penser à certains romans de Céline, l’écriture
post-moderne trouve plutôt sa filiation chez James Joyce (auquel il est
fait allusion p. 378), dans un style qui trouve sa voix originale du
côté des ruptures incessantes du fil narratif et de la profusion des
personnages et des situations : un texte explosif à plus d’un titre, un
John Le Carré sous acide susceptible de briser en mille morceaux le
lecteur lui-même (mais pas autant que Finnegans Wake de Joyce).
Slothrop, le héros ithyphallique de ce délire sous les bombes, se
promène dans l’Europe d’après-guerre déguisé en Rocketman et en cochon
rose et apprends à jouer de la cornemuse. L’arc-en-ciel de la gravité,
c’est probablement la parabole, l’arc que constitue le trajet des fusées
V1 et V2 entre Peenemünde et Londres. Le mot parabole a aussi un autre
sens en littérature…
Un grand livre dans l’histoire de la littérature américaine. Pour les Indiana Jones de la lecture qui voudraient se lancer dans l’aventure, les articles de Wikipedia intitulés « Thomas Pynchon », « L’arc-en-ciel de la gravité » et « Littérature post-moderne » constituent une bonne préparation à cette lecture.
Pynchon, Thomas – L’arc-en-ciel de la gravité – Points Seuil 2010
Valéry, Paul – Monsieur Teste – L’Imaginaire Gallimard 1978
Peut-être
que la tentation du clivage entre l’esprit et le corps est commune à
tous. Ce texte à l’incipit célèbre est dans la liste des écrits lus et
relus : cette fois-ci m’y apparaît la sensualité de l’écriture poétique
de Valéry, qu’on n’attendait pas forcément dans ce livre dédié au
solipsisme intellectuel. Si la bêtise n’est pas son fort, il a oublié
d’être seulement un pur esprit pour être aussi un poète. Un poète
intelligent.
On sent bien que Valéry se confond avec son narrateur, mais aussi qu’il s’identifie avec Monsieur Teste, sa création miroir, l’un des personnages les plus étonnants de la littérature du XXème siècle. Quand Valéry écrit : « Nous approchions de la nuée. Des noms s’illuminaient. Le ciel s’emplissait de météores politiques et littéraires. Les surprises crépitaient. Les doux bêlaient, les aigres miaulaient, les gras mugissaient, les maigres rugissaient. Les partis, les écoles, les salons, les cafés, tout se faisait entendre. On était assourdi par le cliquetis d’un duel dont les épées étaient des éclairs, et bien des pauvretés se propageaient jusqu’aux extrémités du monde avec la vitesse de la lumière. », on a l’impression qu’il parle, dans son style parfait, de notre monde contemporain.
Je complète cette relecture par la lecture du « Paul Valéry » de Hubert Fabureau (1905-1951), un livre datant de 1937 trouvé chez un libraire d’ouvrages anciens, que je déguste comme on apprécie un vieux film en noir et blanc : l’auteur, un oublié qui n’a même pas les honneurs d’une page Wikipedia ni ceux de la base de données bibliographiques Electre, y développe une lecture instructive et détaillée du « « Monsieur Teste » » de Paul Valéry, une critique formidablement bien écrite avec en prime une page étonnante de pastiche de Huysmans…
Valéry, Paul – Monsieur Teste – L’Imaginaire Gallimard 1978
Schoendoerffer, Pierre – Le Crabe-Tambour – Le Livre de Poche 1978
Schoendoerffer
publie le roman en 1976 et réalise le film un an plus tard.
Je lis son livre pour la première fois après avoir revu le film pour la énième fois, et je ne suis pas déçu : c’est un très beau récit sur la mort, la mer et l’amitié – un vrai roman très bien écrit qui est aussi, à travers la description du personnage principal insaisissable, un récit d’aventures intégré dans l’histoire coloniale française.
Schoendoerffer, Pierre – Le Crabe-Tambour – Le Livre de Poche 1978
Truffaut, François – Correspondance avec des écrivains 1948-1984 – Gallimard 2022
On
se demande si ce genre de livre est encore lisible et compréhensible de
nos jours, tant les modes de communication ont changé : une
correspondance !
À l’heure où même les téléphonages (comme disait
Proust) étaient toute une histoire, et où les échanges obligeaient à
prendre en compte la distance spatiale et temporelle.
Une époque où l’on envoyait encore des télégrammes (successeurs des pneumatiques et ancêtres des sms ?).
Ce beau livre permet de retrouver le rebelle Truffaut et nous plonge de
belle manière dans une partie de l’histoire culturelle de son temps,
avec du beau monde (Cocteau, Ray Bradbury, Henry Miller…) et parfois
des surprises (Louise de Vilmorin ! Lucien Rebatet ! )
Bien édité avec en prime une très belle photo de couverture.
Truffaut, François – Correspondance avec des écrivains 1948-1984 – Gallimard 2022
Louÿs, Pierre – (1870-1925) – Les Chansons de Bilitis – nrf Poésie/Gallimard 1990
Relecture
de ce trésor de la littérature de la fin du XIXème siècle, un délice de
mystification littéraire, dont on conseille de compléter la lecture en
écoutant sa mise en musique par Debussy dans l’enregistrement réalisé
avec la voix de Delphine Seyrig lisant le texte : une merveille…
Louÿs, Pierre – (1870-1925) – Les Chansons de Bilitis – nrf Poésie/Gallimard 1990
Debussy, Claude – Les Chansons de Bilitis CD – The Nash Ensemble – Delphine Seyrig récitante – EMI
Pynchon, Thomas – Vente à la criée du lot 49 – Points Seuil 2013
La
suite des phrases, avec ses micro-digressions permanentes, semble
dilater le temps.
La lecture, le fil narratif semblent suivre le trajet
du courant électrique dans un circuit imprimé auquel il est fait
allusion au début du roman, trajet électrique qui arrive toujours à son
but même s’il dissémine ses multiples branches dans tout le réseau.
On ne s’étonne donc pas qu’un personnage indique : « Notre beauté réside dans cette aptitude à la circonvolution. »
Ce deuxième roman de Pynchon est plus accessible que « V », sa première œuvre, parce qu’il est plus court et que la ligne narrative y est moins tourmentée : mais rassurez-vous, le fil du récit est néanmoins le lieu de chemins de traverse qui raviront le lecteur hardi, et ce deuxième livre est tout aussi dérangé que le premier.
Pynchon, Thomas – Vente à la criée du lot 49 – Points Seuil 2013
Ça
commence par une virée apocalyptique dans un bar de Norfolk qui semble
donner le ton et le style de la suite du roman. Métaphore et métonymie
vont en bateau ; comme dans le rêve freudien, condensation et
déplacement (dé)sorganisent le rêve, à moins qu’il ne s ‘agisse d’un
cauchemar, ou d’un trip sous acide, allez savoir.
Évidemment, viennent à
l’esprit du lecteur, dans le désordre, le Tristram Shandy de Sterne, le
Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki ou les premiers essais
romanesques de Joyce. On n’est donc pas dans un récit narratif plat et
linéaire, dans lequel continuent de se complaire bon nombre d’auteurs
contemporains, mais dans un texte qui demande l’adaptation de la
lecture, comme c’est le cas pour les grands romans qui inventent leur
propre langage poétique (Proust, Joyce…), ou ceux qui déconstruisent
la narration.
La lettre V, c’est un peu comme le McGuffin dans les films d’Hitchkock :
un signifiant aux multiples signifiés, une lettre volée en quelque
sorte. Tout ça est moins difficile à lire qu’il n’y paraît, demande un
peu d’attention et d’accepter de se laisser mener vers l’inattendu et de
ne pas tout comprendre : les efforts de lecture seront récompensés par
une expérience inouïe, excitante et dépaysante.
On peut ainsi passer un peu de temps avec des aviateurs pendant la guerre mondiale puis assister de manière détaillée à une opération de chirurgie esthétique, et quelques pages plus loin se retrouver à chasser les alligators dans les égouts de New York, pour se retrouver un peu plus loin comme dans un roman d’espionnage de Graham Greene en 1899 à Florence : pas le temps de s’ennuyer… Un livre pour lecteurs de labyrinthes post-modernes.
Agamben, Giorgio – Quand la maison brûle – Bibliothèque Rivages 2021
Agamben
en feu
Pourquoi des poètes en temps de détresse, questionnait Hölderlin.
Agamben – qui a beaucoup écrit sur le poète allemand – repose la
question devant la maison qui brûle (notre monde en déshérence) en
indiquant que c’est le témoignage qui devient la tâche incontournable de
la pensée, autrement dit le fait de continuer à parler le dialecte de
la philosophie et de la poésie.
Dans ce très beau texte, Agamben nous indique comment laisser notre
langage dans l’ouvert, comment faire l’expérience du jaillissement de la
parole.
À l’heure où l’on confond en permanence opinion et vérité dans
le brouillard des fausses informations, Agamben nous invite à tout faire
avec précision et soin. Pour le lecteur, il s’agira sans doute de
choisir avec soin ses lectures.
J’aime ce livre. Cela est une opinion.
La vérité, elle, est plus
complexe, quelque part entre poésie et philosophie.
Agamben, Giorgio – Quand la maison brûle – Bibliothèque Rivages 2021