Fin de partie

Jacques Henric 2025

Jacques Henric, 86 ans, écrivain et critique d’art, compagnon de route de la génération Tel Quel et Art Press, publie son journal rédigé de 1971 à 2015, de quoi attirer le lecteur qui a suivi de près cette aventure intellectuelle ayant animé surtout les années 60 et 70.

Le livre rend compte sans fioritures de style des querelles littéraires et politiques de l’époque, avec des empoignades dont on avait oublié la violence. Les batailles d’ego entre les uns et les autres font plutôt sourire aujourd’hui, donnent un air infantile et ridicule à ces « grands intellectuels », et une teinte désuète aux mœurs politico-culturelles de ce temps.

Se dessinent par petites touches des portraits bienveillants et d’autres sans concession des maîtres de l’époque : Sollers, Pleynet, Denis Roche… accompagnés de maîtres anciens comme Gilbert Lely notamment ou de plus jeunes auteurs comme Christine Angot, Houellebecq.

On voit l’un éméché, l’autre passant l’aspirateur… ; on redécouvre les magouilles des prix littéraires, les frasques sexuelles des uns et des autres, les mille-et-une vicissitudes du narcissisme des auteurs et l’on se demande ce qu’il reste de tout ce chaos ridicule, à quoi rime toute cette énergie dépensée dans des polémiques dépassées et des controverses futiles : ce qu’il reste, bien sûr, ce sont les œuvres, et de ce côté-là, les relectures nous réservent bien des aventures…

Heureusement, le livre offre, en guise de fil rouge, deux portraits tendres disséminés tout au long de l’ouvrage : celui de l’écrivain Pierre Guyotat, être rempli d’angoisses, mais aussi capable de loufoquerie ; celui de Catherine Millet, la femme de Jacques Henric, décrivant une belle et originale histoire d’amour. On a là les meilleures pages de ce journal, qui vient marquer la fin d’une époque : Sollers est mort, d’autres sont en fin de parcours, plus personne ne sait lire et tout le monde achète des SUV…

Il est donc temps de relire.





 

Naomi Fontaine ne flanche pas

Eka Ashate Ne flanche pas est le quatrième livre de Naomi Fontaine, après Kuessipan en 2011, Manikanetish en 2017, Shuni en 2019, les trois derniers publiés chez Mémoire d’Encrier.

Depuis son premier livre qu’on avait découvert en numérique grâce à François Bon, on suit avec attention le parcours de cette autrice innue écrivant en langue française depuis Uashat, près de Sept-Îles, développant une œuvre contenant un récit autobiographique, mais aussi l’épopée tragique de sa communauté.

Si on suit ce parcours, c’est parce qu’on aime ces livres écrits avec simplicité, dans lesquels, sans en rajouter, l’émotion finit toujours par emporter le lecteur. On note qu’avec ce quatrième récit, l’écriture de Naomi Fontaine, sans abandonner sa spontanéité, a gagné en profondeur, en gravité et précision.

Tout au long de ces 180 pages, Naomi Fontaine retrace des fragments de vie, entre la rivière Sainte-Marguerite et la rivière Moisie, dans de courtes nouvelles sans aucune faiblesse d’écriture tout au long du livre.

La place des femmes est la plus importante dans ces récits, des mères, tantes, grand-mères, jeunes filles qui ont résisté ou résistent encore pour ne pas sombrer et, sans le vouloir, donnent des leçons de vie aux plus endurcis. L’histoire de la manière dont le gouvernement a traité le peuple innu apparaît aussi dans ces nouvelles, comme dans les autres livres de Fontaine : on commence maintenant à connaître cette épopée atroce faite de répressions et de brimades, d’emprisonnements et d’enfermements dans des pensionnats ou des réserves, de destruction culturelle réalisée avec la complicité de l’Église catholique. Naomi Fontaine en rend compte à travers des histoires individuelles qui témoignent de la résistance et de l’insoumission de héros du quotidien qui ne cessent de se répéter : « Ne flanche pas ».

Elle nous conte donc l’histoire de ce chef de communauté qui débarque à Ottawa dans le bureau du ministre pour défendre l’avenir de sa collectivité, celle du dealer fou qui prend conscience du mal qu’il fait à sa ville, celle d’amours réalisés contre vents et marées ; elle décrit à plusieurs reprises les aventures quotidiennes de femmes élevant seules leurs enfants, raconte son expérience d’un séjour en forêt avec ses petits, ne cache pas sa propension au refuge dans la consommation de l’alcool, rend hommage au courage de sa mère…

Le parcours est varié, permet à l’autrice d’explorer en profondeur les différentes dimensions de son sujet, et emmène le lecteur dans les arcanes d’une culture et d’un pays qu’on a envie de mieux connaître. Avec ce quatrième livre, Naomi Fontaine consolide la construction d’une œuvre originale et captivante.

Naomi Fontaine – Eka Ashate Ne flanche pas – Mémoire d’Encrier 2025



Dans les « Notes de sonneur », on peut lire aussi les pages consacrées à Manikanetish et Shuni.


 


Du côté du je-ne-sais-quoi et du presque-rien.

Bourrion 2025

« Je ne sais par où commencer… » est le début de ce roman poétique aux résonances probablement autobiographiques : la phrase résonne avec la difficulté que l’on peut rencontrer à rendre compte de la lecture d’un tel livre : le mieux est donc de s’appuyer sur ce que l’auteur en dit.


L’auteur évoque des impressions informes, des souvenirs rendus accessibles par leur lien à l’espace, celui d’une route « d’où on voit le plus loin ». Il indique que son texte témoigne d’une quête, une recherche dans un « fatras flou qui ne cesse d’augmenter à mesure qu’on avance… » Il s’agit ici d’effleurer.


C’est là qu’apparaît la phrase nodale : « Je tente ma chance malgré cette difficulté, puisque c’est seulement à ça que servent les mots, ceux qui les écrivent, parler des morts, les faire vivre, et tous les morts, particulièrement ceux dont personne ne parle plus, afin qu’au moins quelqu’un crée la trace qu’ils n’ont même pas tentée.« , la phrase qui semble résumer la démarche du narrateur.


La mort et la trace, donc. Et leurs corollaires, la vie et l’écriture. Le sentier est celui du langage poétique.


On peut rappeler ici le mot seriné de René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

Daniel Bourrion est le poète qui écrit pour laisser la trace de l’autre en faisant ce qu’il peut, en essayant, en procédant à ce qu’il nomme un défrichement, en s’efforçant de brasser ce brouet de l’absence, de l’ombre. Il ne se met pas à la place de l’autre, il tente avec ses mots d’en raviver le souvenir, de rendre présente l’absence.


Cette recherche de ce qui échappe, de ce qui reste dans les marges, esquisse – en creux – une critique sociale de ce qui fait système ou institution en imposant ses normes, mais le poète n’insiste pas, ça n’est pas le sujet : il sait que dans cette mécanique, « il y a du jeu ».


Ce puzzle concernant un autre fuyant et inaccessible, assemble petit à petit quelques pièces du portrait de l’auteur-narrateur lui-même. C’est dans la quête de l’autre que l’écrivain décrit par petites touches quelques bribes de sa propre vie, lie les fragments d’une époque. Sans aller jusqu’à être un autre, il donne valeur de découverte au chemin plus qu’à la destination, à ce parcours mélancolique qui rend transitif le verbe marcher et trouble le lecteur.

Daniel Bourrion – Le pays dont tu as marché la terre – Éditions Héloïse d’Ormesson – Paris 2025 – 125 pages


Lire aussi :

La recension de Claro : https://towardgrace.blogspot.com/2025/08/la-certitude-de-labsence-bourrion-au.html?m=1





Le monde est fou

Robert Burton

«… si tu fais jouer ton imagination, ou si tu escalades la montagne, tu verras bientôt que le monde entier est fou, qu’il est mélancolique et qu’il délire… »


Robert Burton (1577-1640), contemporain de Shakespeare, Montaigne, Descartes & Pascal, Brantôme & Cervantès, a publié « L’anatomie de la Mélancolie » en 1621, seize ans après le « Don Quichotte » de Cervantès et cinq ans après « Les Tragiques » d’Agrippa Aubigné.

Membre de l’Église et universitaire d’Oxford où il passera sa vie, il avance masqué à une époque où l’Inquisition est encore très active. Loin d’être isolé, il côtoie les intellectuels et savants de son temps et manie la médecine, la géographie, la géologie, les mathématiques et l’art de la digression.

On peut se demander quel est l’intérêt de lire de nos jours un traité médical du XVIIe siècle : c’est que le livre de Burton est beaucoup plus que cela : débordant de références latines et grecques, de sentences morales, il expose la science de son temps (la médecine humorale) mais aussi les préjugés et idées reçues de l’époque. Non sans humour parfois, il défie les censures du moment pour exposer des modes de pensée qui nous sont devenus étrangers : il le fait d’une manière originale dans des modes d’écriture qui placent son texte dans le champ de la littérature et viennent déranger le lecteur moderne dans ses habitudes en nous rappelant que « l’inactivité de l’esprit est bien pire que celle du corps ». Se posant en scientifique, Burton n’est pas exempt lui-même de méconnaissance, puisqu’il passera à côté d’une découverte majeure de son époque, celle de la circulation sanguine.

Le goût pour les chemins de traverse est ce qui fait l’un des intérêts de ce livre : on en découvre un exemple dès la préface avec l’exposition d’une utopie faisant référence à celle de Thomas More et l’affirmation répétée selon laquelle c’est le monde entier qui est fou, mélancolique et délirant, affirmation derrière laquelle Burton s’abrite en s’excusant de sa propre folie en indiquant que son livre est « un florilège de textes des autres, ce n’est pas moi, mais eux qui le disent ».

« Ces digressions réjouissent et reposent le lecteur fatigué ; elles agissent comme une sauce sur un estomac malade, c’est pourquoi je m’en sers si volontiers. »

Dans le domaine des maux de l’esprit, loin encore de se nommer psychiatrie, certaines observations de Burton montrent les limites de son temps, d’autres font preuve d’intuition, par exemple à propos des symptômes de ce que l’on appellera plus tard l’hystérie de conversion et le développement de l’idée des liens entre corps et psychisme qui existe depuis l’Antiquité. On a ainsi droit à des histoires plaisantes de patients qui guérissent ou tombent malades seulement avec les mots du docteur, quelques scènes qui auraient bien intéressé Freud.

À propos de l’alimentation, Burton parle de l’eau pure, ce qui l’amène à évoquer les aqueducs romains, et il va chercher chez Avicenne l’argument selon lequel il n’y a rien de pire que de consommer une grande diversité de mets ou en trop grande quantité, mais il se pose en scientifique expérimental quand il affirme que l’expérience est notre meilleur médecin et que le régime le plus adapté à l’un est souvent le plus souvent néfaste pour l’autre : cela peut paraître banal, mais témoigne d’une belle autonomie de la pensée. Il n’hésite donc pas à nous gratifier d’un chapitre sur la rétention et l’évacuation, digressant vers le thème des bains et nous amuse quand il prône la modération dans la pratique de ce qu’il nomme l’acte vénérien.

Quand Burton nous parle de l’air rectifié, on n’est pas chez Knock ou Diafoirus, mais dans une digression fabuleuse nous menant d’abord au pôle Nord et dans des considérations sur les variations de l’aiguille magnétique et dans d’autres problèmes géographiques lui faisant parcourir le monde entier et toute la culture de l’Antiquité au Moyen Âge, de Horace à Cicéron, Sénèque et Lucain, à Érasme et Galilée, Tycho Brahé et Duns Scot, Kepler et bien d’autres encore…

Burton voudrait que nous soyons toujours en mouvement : cela lui permet de fustiger l’oisiveté de la noblesse et de promouvoir, avec modération, l’exercice du corps et de l’esprit : cela nous vaut de belles envolées à propos du sport, de la fauconnerie, de la musique associée au vin et à la joyeuse compagnie (« Elle chassera le diable en personne. ») ; on est pas loin de la méthode Coué quand il nous est indiqué que les médecins prescrivent généralement la gaieté comme remède à la mélancolie…

Burton s’intéresse aux signes et aux symptômes, cela ne l’empêche pas d’être pris, parfois, par les préjugés de son époque : voilà de quoi inciter le lecteur moderne à pourchasser sans relâche les lieux communs contemporains et les idées pré-digérées dont il pourrait être la victime, même si cette leçon n’est guère à la mode.

C’est une recherche sans fin, qui remplit les bibliothèques, une lutte contre le désespoir, cet « abrégé de l’enfer ». 


Chronologie


Adour contrarié

Marie Cosnay

Dans ce livre, il y a plusieurs scènes qui se superposent ou s’entremêlent : celle du théâtre shakespearien (le Roi Lear), celle du crime et du polar, la scène politique et sociale, celle de l’imaginaire poétique, celle de la guerre et celle de la lecture…

Une multitude de personnages nous est présentée dans trois pages dédiées au début du livre, et cela est bienvenu, permet de ne pas trop se perdre dans ce texte labyrinthique qui semble vouloir priver le lecteur des repères narratifs habituels (les suspects habituels).

Ces personnages ont souvent des doubles, des alias qui naviguent entre les différentes rives du fleuve, ce qui fait parfois douter ou hésiter sur leur identité.

Mais une fois qu’on est calé, on joue le jeu volontiers, pour entrer dans des choix d’écriture et de narration originaux, des déplacements dans l’espace déconcertants, des mouvements temporels aux aléas inattendus, des hallucinations : dans ce récit éclaté et fourmillant jusqu’à la dilution, c’est à une dystopie de la lecture qu’on est convié, comme par analogie avec son contenu.

L’inspecteur Durruty aura bien du mal à s’y retrouver, dans une géographie qui pourrait ressembler aux environs de Bayonne, mais paraît plutôt se perdre dans les parages d’un Adour cubiste déconstruit, un espace multidimensionnel entre Nive et Bidassoa devenant de plus en plus dystopique : à moins qu’on ne soit dans un univers étrange proche de celui du cinéaste David Lynch auquel Marie Cosnay fait référence par ailleurs*.

L’autrice narratrice semble elle-même se demander ce qu’il en est du devenir de ses personnages, jusqu’à ce que l’un d’eux disparaisse ou se métamorphose (Cosnay est traductrice d’Ovide) après que l’on aura assisté à la multiplication des pains… Euh non, des livres.

Mais qu’on se rassure : une fois les règles du jeu acceptées, la lecture peut se dérouler dans cet univers poétique particulier que développe la prose de Marie Cosnay et il n’est pas obligatoire de relire Shakespeare pour s’y retrouver. (pas obligatoire, mais c’est un bon prétexte…)

Au fil de ses livres, Cosnay déploie une poétique politique : la guerre est celle du langage, dans laquelle se confrontent dominants et dominés, assassins et inspecteurs, clochards et municipaux, immigrants et administration préfectorale, hommes et femmes… La prise en compte par l’autrice des problèmes de la cité démocratique implique une réflexivité éthique de l’écriture : comment rendre compte des tragédies individuelles réelles, comment parler à la place des autres, quel équilibre entre l’action et la réflexion ?

En équilibre, Marie Cosnay apporte dans ce livre un original début de réponses à ces questions, et les réitère dans ses autres ouvrages, dans la fiction, le reportage ou le mélange des deux.



* « Hiboux, rubis et filles aux cheveux de feu », page 108, in : Marie Cosnay – Traverser les frontières, accueillir les récits. Éditions L’Ire des Marges 2022

« Toujours autre chose, toujours autre chose. Derrière un signe, un autre, c’est ça, s’il y avait une autre chose que je voudrais qu’on retienne. Derrière un visage, un autre, derrière une richesse une autre, un livre un autre, un personnage, un nom, un autre. »

Marie Cosnay


Marie Cosnay – Cordelia la guerre – Éditions de l’Ogre 2015 – ISBN 9791093606231

  

Marie Cosnay

J’ai la flemme !…

« Macounaïma » (1928) de Mário de Andrade (1893-1945) : voici un roman aussi luxuriant que la forêt brésilienne et aussi dérangé qu’un conte dadaïste ou un écrit de Joyce, susceptible de plaire tant aux rabelaisiens qu’aux lecteurs de Claude Lévi-Strauss.

Le héros éponyme oscille entre rêve et réalité, manie et dépression, jungle forestière et urbaine, entre fornications diverses et tueries de ses ennemis fantastiques ; il ne cesse de maltraiter ses frères ou bien de les sauver de dangers divers ; il a tout le temps envie de boire et de manger et ne cesse de répéter « J’ai la flemme !… »

Il devient un héros de l’épopée culturelle brésilienne, grâce à la langue richement imagée de l’écrivain, soutenue par les connaissances ethnologiques et anthropologiques de l’auteur, rythmée par ses dons de musicien, du moins pour autant qu’on puisse en juger en traduction.

Macounaïma, cousin de Pantagruel, est le passeur de la culture populaire brésilienne ; il est aussi inventeur de mots et collectionneur de jurons, ce qui nous vaut, comme chez Rabelais, quelques listes savoureuses et des explications fantastiques sur les origines d’expressions communes de la langue parlée contemporaine.

Alors que, quarante ans plus tard, Garcia Marquez contera somptueusement, dans « Cent ans de solitude », une Amérique du Sud hantée par une compulsion de répétition mortifère, Mário de Andrade choisit d’être du côté de la pulsion de vie, de l’Éros (Même si Thanatos n’est jamais bien loin) et entraîne ses lecteurs dans les palpitations forestières de la culture amazonienne : il se permet même de faire de Blaise Cendrars, furtivement, l’un des personnages de son roman et on n’a pas la flemme de le lire.

Bref, pendant que De Andrade écrivait son Macounaïma en 1927, Heidegger publiait « Être et Temps » en Europe, Proust était mort depuis quatre ans, et ça n’a vraiment, mais vraiment aucun rapport. Il serait plus judicieux de noter que l’auteur accueillait Lautréamont et Rabelais dans sa bibliothèque.

L’édition critique de ce texte accueille la traduction révisée de Jacques Thiériot dans la collection Stock/Unesco/ALLCA XX (1996), et divers textes d’accompagnement, dont un glossaire, une chronologie et une bibliographie. Ces différents écrits donnent des informations sur les étapes de la création du livre, les sources utilisées ainsi que sur la structure du roman et les implications politiques de ce texte.


 

Cénaclières

« Notre lectorat entre donc dans Cénaclières comme les promeneurs imprudents des forêts celtes la nuit. Il vient surprendre la ronde que nous édifions toutes ensemble et il ne peut plus rien faire que de danser aussi. »

Cénaclières

Ce livre – mais est-ce bien un livre ? – oui, il y a du texte et des images dedans – est garanti sans conservateurs par son éditeur, qui indique « qu’aucune intelligence artificielle n’a été maltraitée durant la réalisation de cet ouvrage », une formulation ambiguë qui semble exclure le recours à l’I.A. pour la réalisation du volume.

Chez Abrüpt éditeur en 2025 donc : l’ouvrage est écrit – mais doit-on le croire – par un mystérieux collectif féminin créé au début du XXVe siècle dans un style, pour la préface, qui rappelle par moments certains textes de la revue Internationale Situationniste, en beaucoup plus poétique et moins austère, une manière porteuse d’un humour discret.

Cette poésie politique de science-fiction semble, dans la manière de déformer le mot cénacle, s’affirmer dans une référence discrète à Monique Wittig (Les guérillères) et on n’est pas étonné de la trouver rapidement, page 21 et plus loin. Par moments, le fantôme de Valérie Solanas semble apparaître furtivement.

C’est bien d’une guerre dont il s’agit, celle qui se déroule pendant plusieurs siècles, opposant divers collectifs féminins (Nor Do, les Poétesses Tokyoïtes de New York, les Skyblogueuses Hackeuses du Septième Réseau Mondial…) à la dictature mondiale des masculinistes de l’Odonomos.

Un collectif féministe du futur, qui survient là où on ne l’attend pas, nous propose une anthologie de textes illustrés, notamment par des doubles pages de montages graphiques et photographiques dans lesquels ont reconnaît facilement Victor Hugo, et pas du tout d’autres personnes…

Ces textes imaginaires et ces fines illustrations se caractérisent par une délicieuse et faussement désuète délicatesse, mais n’en sont pas moins modernes et combatifs. Aux cénacles littéraires du XIXe siècle, exclusivement composés d’hommes, s’oppose l’image de la ruche telle qu’on la découvre sur la couverture du livre : on pense un instant aux abeilles de Sylvia Plath, mais il s’agit plutôt d’un réseau de « jeunes chercheuses désargentées… de jeunes lectrices avides de textes écrits par d’autres femmes », de « mathématiciennes opiniâtres des siècles effacés et des mots disparus » qui placent leurs interventions sous le signe du chuchotement.

Le livre rend compte d’une dystopie, on suppose qu’une machine à faire voyager les textes dans le temps a été inventée pour nous transmettre cet ensemble étonnant, fait de poèmes, d’autobiographie, de recensions, de comptes-rendus techniques ou historiques, de correspondances, d’un éloge funèbre poignant, etc. illustrés somptueusement en noir et blanc.

C’est le langage poétique qui est ici prioritairement mis en œuvre dans différentes situations, dans « des formes hybrides, aléatoires et monstrueuses » nous dit-on, mais dont l’ensemble, sous la forme du réseau, ne manque pas de cohérence.

Ce livre est étonnant et, quelle que soit l’entité qui l’a rédigé (on comprend que Marie-Anaïs Guégan et Romain Lossec ne sont pas étrangers à l’affaire), l’ensemble compose une belle réussite poétique et politique, féministe et écologique, imaginative et originale.

Marylin

« Arbres tristes et doux – je vous souhaite – le repos mais vous devez rester sur vos gardes. »

Marylin Monroe – Fragment 1955

Musée Marylin - Anne Savelli

À l’occasion de la lecture de « Musée Marylin » d’Anne Savelli, je ressors de la bibliothèque « Marylin Monroe – Fragments – Poèmes, écrits intimes, lettres » paru au Seuil en 2010 dans la traduction de Typhaine Samoyault. Je devrais aussi ressortir “Blonde” de Joyce Carol Oates : son roman puissant est une autre manière subtile d’explorer le mystère Norma Jeane Baker. Serait-il judicieux de saisir aussi le volume des “Mythologies” de Roland Barthes ?

La façade pour tous qui nous est souvent présentée, souriante, la plupart du temps sublime et parfois un peu vulgaire, n’a pas réussi à masquer totalement l’être plus complexe qu’il n’y paraît, cet « être humain chaleureux, impulsif, timide et solitaire, sensible et craignant d’être repoussé, et pourtant toujours affamé de vie et de satisfaction. » (Lee Strasberg). Cette quête de l’être derrière le mythe anime les livres les plus intéressants sur Marylin, dont celui d’Anne Savelli.

Alors, quoi de plus trompeur que les photographies : pourtant, Anne Savelli nous propose un voyage muséal érudit dans le monde des images afin d’aller voir derrière le miroir. Elle nous propose d’entrer dans un musée en compagnie d’un guide, mais en vérité, c’est une invitation à rentrer dans une expérience d’écriture : c’est bien par l’écriture que se fait l’approche de Marylin, ce sont le style et la poésie, les choix narratifs de l’autrice qui tentent de lever le voile en commentant des photographies absentes du livre (un tour de force, écrit Sabine Huynh) pour nous offrir un texte subtil en forme d’approche littéraire et poétique de Marylin Monroe.

On entre donc dans ce musée presque comme Dante accompagné de Virgile à l’entrée de l’Enfer, (« …passé le seuil, vous ne pourrez plus faire demi-tour » nous dit le guide) mais c’est d’un trottoir sans abri du soleil qu’on est parti, pas d’une forêt obscure, et l’éblouissement suivra.

Mary Jeane Baker, Marylin, tu es regardée sans être vue, on ne devine que la lumière que tu captes, tu deviens cette lumière et tu aveugles les photographes.

Les relations avec les photographes et le public sont ainsi décryptées, de manière plus générale celles avec les hommes, mais aussi la place du mythe dans l’économie hollywoodienne et la société américaine de l’époque. On approche aussi l’intimité de Marylin et s’esquisse ainsi – avec empathie – une psychologie de l’artiste ainsi qu’une analyse de son rapport à son propre corps ; le parcours est chronologique, commencé dans une usine en 1944 pour se terminer dans un palace.

« S’exposer, on le sait, possède deux acceptions : c’est se montrer aux autres, mais aussi se mettre en danger. » Sexe posé.

Anne Savelli s’engage dans ce livre, met en jeu son écriture : on ne lit pas une biographie ou un catalogue, mais un parcours d’autrice mettant en œuvre ses talents d’écrivain pour esquisser un portrait allant au-delà des apparences, creusant les mots pour creuser l’être, travaillant la syntaxe et la narration pour écrire la grammaire Marylin.

C’est tellement bien réussi qu’on est en droit de se demander à quoi pourrait ressembler une autre expérience similaire d’écriture d’Anne Savelli, à propos de Sylvia Plath par exemple…


Anne Savelli – Musée Marylin – Éditions Inculte 2010

Marylin Monroe - Fragments



Le temps, la mort, la nuit

Armand Robin 1942

Lueurs de paille 1936

La vie survit – Chevaux oiseaux – Les témoins parallèles – Un homme – Seul avec de grands gestes 1941

L’hiver se prolonge dans un gris épais et fangeux, emprisonnant la volonté des hommes s’en allant malgré tout vers leur labeur. L’un manie la hache, l’autre lie les fagots et un premier chant breton résonne dans le vent alors que la méfiance envers les livres a été proclamée. Qui est l’esclave, qui est le maître ? Qui est Yann, celui qui reçoit sans précautions la nouvelle de la mort de sa mère ?

La mort d’une femme, épouse et mère, voilà par quoi commence ce texte étrange, à la fois épopée rurale et long chant poétique nous racontant comment Yann et son père vont survivre. Pour l’instant affleurent la légende des ancêtres et les souvenirs du malheur quotidien et des lumières furtives : il faut s’occuper de la morte.

Attention, ce récit n’est pas un ouvrage régionaliste misérabiliste, c’est un voyage : une randonnée langagière dans le vent violent transportant les embruns tragiques d’un pays et d’une époque qui ont fait quelque chose aux mots, d’un temps où les fils s’opposent aux pères, de même que les envies de lire et de découvrir le monde s’opposent à la servitude du travail vital de la terre et que l’intense cri du poète s’oppose à l’éternité du grand silence.

Ce récit au lyrisme tourmenté peut devenir chant ancien ou échange théâtralisé, narration violente ou douce mélodie, comme si les variations de formes enveloppaient analogiquement les turbulences de l’existence prométhéenne de ces esclaves de la terre et de la mer et les tourments intérieurs de ces lignées bretonnes. Comment s’engager dans un mouvement qui fera lever les yeux de la terre vers les étoiles ? Quel langage l’écrivain polyglotte va-t-il mettre en œuvre pour chanter la révolte qui frémit derrière l’apparente immobilité de la soumission.

Car c’est bien du langage que sourdra la lumière. La libération viendra des livres, c’est en nommant le destin que les mots parviendront au ciel qui meut les étoiles, que les paroles réussiront à réunir à nouveau le fils et le père.

Le poète ne renonce pas : il creuse les mots comme le paysan creuse sa terre. Il aurait pu, comme Joyce qu’il connaît bien, écrire en plusieurs langues. Il préfère forer son propre langage, inventer les formes de sa propre révolte au risque d’y diluer son identité – comme il le fera dans ses poèmes et traductions – afin de proclamer, au gré des vents, « la litanie morne des tyrannies ».

Diverses voix sont portées par le vent, à moins que ce ne soient embruns dans la tête : la mère parle mais aussi les fous, le temps, les herbes, Taliesin et le Christ… Même Rimbaud et Homère, les fées et les lavandières sont de la partie dans cette tempête sous un crâne animée par tous les livres de la bibliothèque.

Lorsque Treithir maître des mots prend la parole, la langue du poète se fait encore plus inventive et laisse aux oiseaux le soin de chanter l’avènement de l’aube et du printemps : la réconciliation, la reconnaissance suivront après les regrets et le pardon, jusqu’à la parole du père : « Je ne voulais pas faire de bruit » ; après que se soit déployée la volonté d’émancipation d’un homme par l’usage des livres.

Armand Robin (1912-1961) – Le temps qu’il fait 1942 – L’Imaginaire Gallimard

On a lu aussi :

Armand Robin – La fausse parole – Éditions Le temps qu’il fait – Introduction, postface et notes de Françoise Morvan

Un livre étonnant sur l’activité d’auditeur polyglotte de Robin, analyste des radios européennes, dont beaucoup de propos concernant la propagande trouvent des résonances actuelles.


Françoise Morvan – Armand Robin ou le mythe du poète – Garnier Flammarion Classiques jaunes Essais 2022

Ce livre est une somme sur Armand Robin, se lecture permet de remettre en perspectives l’œuvre et la vie de cet auteur étrange, mais aussi de faire un sort à toute une mythologie éditoriale qui a troublé et continue de troubler sa lecture de nos jours.


On consultera avec profit le site internet de Françoise Morvan : https://francoisemorvan.com/



 

Armand Robin 1979

Françoise Morvan 2022


Inspirer & expirer

Juliette Mézenc - Bassoléa 2025

Il s’agit d’abord d’apprendre des choses simples, même si l’acte d’incorporation fait peur. Un signe macabre est comme un sésame pour être soi-même objet d’un engloutissement qui dérègle le temps. Cela passe dans un regard qui devient un basculement, un franchissement des limites, le passage derrière le miroir. L’avalement devient plus tactile et donne les réponses, est déterminant, se transforme en « danse avec les bestioles ». L’enfouissement naturel apparaît paradoxalement comme un moyen de faire face à l’angoisse de claustration dans la boîte ultime : le paradoxe est le même que celui de l’enfermement dans l’addiction à la drogue en vue de se libérer. Aller sous terre, donc, pour construire une véranda souterraine et observer ce qui se passe à l’ombre pour « lire dans la terre vivante comme dans un livre », observer comment poussent et se décomposent les plantes, comment l’air et l’eau circulent dans les galeries animales. La narratrice nous fait donc vivre des grandes vacances nécrophores grâce à sa prose imaginative, entraîne le lecteur dans son bloc de texte ininterrompu comme dans un tunnel d’écriture, la forme et le fond sont analogiques. Ce parcours vivant n’est pas seulement une belle ode écologique, il est aussi incidemment parsemé de critique sociale : la vanité bourgeoise, l’école, le travail, la politique sociale, le règne de l’argent… ne sont pas épargnés par ces écarts ironiques et le texte poétique devient écrit d’intervention en plus d’être une hymne à la vie et au monde animal. Quand l’observation devient de plus en plus microscopique, le propos tend modestement et brièvement vers la métaphysique et la lumière du soleil, revient au thème de l’incorporation pour enfin poser la question : « Qu’est-ce que je veux inspirer et qu’est-ce que je veux expirer ? ». Les deux verbes polysémiques témoignent, comme toutes les phrases de ce texte, de la puissance de l’écrit littéraire et des possibilités expressives et de conviction qui échappent au discours politique, idéologique, scientifique… On ne peut croire que ce récit est celui d’une échappée de l’HP ou d’une narratrice en hallucination due au cannabis ou trip sous psilocybine : c’est parce que la poésie démontre ici sa puissance de vérité, sa capacité à entrer en nous par tous les pores de la peau.

Juliette Mézenc – Bassoléa ou de l’herbe dans le ventre – Éditions la Contre Allée 2025


Nature vivante