Expériences des limites 1

Cosnay 2020 - 2021

Avec « Des  îles. Lesbos 2020. Canaries 2021. », Marie Cosnay nous propose le premier livre de sa trilogie consacrée aux migrants européens, à l’exil vers l’occident. 

L’écrivaine, qu’on connaît comme auteure de romans et de poésie et traductrice des « Métamorphoses » d’Ovide, écrit ici un livre frontière à propos des limites de l’Europe. Les migrants posent des questions dérangeantes à l’Europe, le livre de Cosnay offre un texte dérangeant à ses lecteurs. Elle fait entrer en littérature la question politique de l’exil vers l’Europe : mais comme il s’agit d’abord d’histoires humaines singulières, la façon d’écrire sur le sujet va elle aussi être singulière. 

C’est comme une recherche hésitante, l’écriture semble être une métaphore de l’errance des migrants dont elle parle, passant du constat journalistique à la réflexion politique, de la description poétique au récit dramatique, perdant les mots quand le réel devient vraiment impossible, réduisant la parole à la simple énumération. 

Certains fragments dérangent sciemment la fluidité de la lecture : « On dirait un lange vide, le bébé est si petit… Il vaut mieux que ça ne se sache pas, pas tout, pas trop… Les petits garçons dormaient dans le cimetière de la ville, depuis que le prêtre avait fermé l’église… On est déjà morts, qu’est-ce qui pourrait nous tuer encore ?… Le papa pêchait, elle (la petite fille) était sur le bateau, ils ont ramené trois corps. L’un n’avait plus de tête… Si elle n’avait rien, si elle a tout perdu, personne ne saura jamais ce qui lui est arrivé… Soit elle n’est pas en vie, soit elle est restée dans le naufrage… Nul ne saura que je suis resté au fond de l’eau… Tant qu’on cherche quelqu’un, il est vivant… » 

Avec la description du camp de Mória (à Lesbos), avec le mot « camp » réitéré, on découvre que l’histoire se répète, que personne ne tire les leçons de l’histoire ; que l’histoire des historiens échoue à servir à quelque chose, que la phrase « Plus jamais ça » n’a jamais été autre chose qu’un vœux pieux. 

Ces camps, occupés à quarante pour cent par des enfants… Paul Valéry, dans le cimetière marin de Sète, contemple une méditerranée qui est elle-même devenue un tombeau. 

Mais que peut la littérature ? Sans doute chercher les mots, les formes de langage qui nous manquent pour décrire l’indicible, et tenter ainsi une approche de la réalité, un dévoilement de la vérité. C’est ce qu’essaie Marie Cosnay, avec un certain courage, non seulement dans l’écriture mais aussi dans l’engagement physique et politique, le lecteur lui en est reconnaissant.


 

Du vent dans les poèmes

Anthologie de poésie de Bretagne

Les éditions Calligrammes (Rennes) nous offrent un très beau volume de poésie avec
cette « Anthologie de la poésie de Bretagne au XXe siècle ». 

Attention : poésie en Bretagne et non poésie bretonne ; il s’agit d’entendre ici comment le vent de la poésie a soufflé en Bretagne au XXe siècle grâce à des auteurs qui ne sont pas tous bretons et grâce à des textes écrits dans différentes langues.

L’éditeur indique qu’il est conscient des écueils possibles dans l’action de sortir une poésie de son contexte d’une part, et de la juxtaposer avec d’autres textes, d’autre part.

Mais le livre réussit le défi en nous permettant de relire des valeurs sûres (Max Jacob, Victor Segalen, Georges Perros, Kenneth White…), en promouvant le nectar de Bretagne (Xavier Grall, Jean-Paul Hameury, Yvon Le Men…), en nous faisant découvrir des auteurs plus rares (Armand Robin, Heather Dohollau, Danielle Collobert…) et en laissant la place à l’écriture des femmes (cinq sur
dix-huit : bretons, encore un effort…).

L’ensemble de ces textes est porté par le grand vent d’Armorique et par une savante mise en perspective grâce à la préface, aux notices concernant les auteurs et à la bibliographie.

La poésie de Bretagne est ici « un monde ouvert » cher à Kenneth White, elle nous permet avec Segalen de « traverser des cours, des arches, des ponts ; tenter les chemins bifurqués » ; on apprend que dans la maison du poète les meubles ont pouvoir sur le visiteur, ce poète qui assemble les mots comme le menuisier les pièces de bois.

Celle qui écrit devient ainsi émigrante d’elle-même, celui qui rêve cherche à se fuir lui-même. 

Il croit que le monde est là pour toujours. Le temps d’une lecture, le lecteur aussi…

« Ô mots, tous les mots blancs, verts, bleus, jaunes, rouges, noirs, du gouffre et de la cime, tous les mots semblables et contraires, unissez-vous en frères de la primitive famille de la phrase originelle. Laissez-vous cueillir comme on fait pour les fleurs.
Laissez-vous récolter comme on fait pour les fruits. Acceptez que de tous on compose une gerbe d’amour évoquant le long serpent aux longs anneaux d’éternité, que par vous il remonte entre les lèvres demeurées au seuil de l’Aurore Première.
 »

Saint-Pol-Roux (1861-1940)

« Nous n’avons à nous que cette pauvreté 


de qui va dans l’ignorance 


mais c’est à cette nudité


qu’il nous faut demeurer présent.

Et c’est trahir que dresser


tables de pierre et temples


là où suffit la gloire


des poussières et des feuilles mortes. »

Jean-Paul Hameury (1933-2009) 


 

Rodmoor 1916

Rodmoor – John Cowper Powys – 1916 – Coll. Le Don des Langues – Seuil 1992 – Traduction Patrick Reumaux 

Rodmoor

John Cowper Powys, dans son deuxième livre, écrit sur les liens entre la nature et la psychologie de ses personnages, il maintient liés espace mental et espace géographique à l’intérieur d’un schéma connu de la littérature,  l’éternelle lutte entre l’amour et la mort, entre Éros et Thanatos. Il sème rapidement le doute sur la santé mentale d’Adrian Sorio, son personnage principal et décrit l’étrangeté des paysages sauvages des environs de Rodmoor, un lieu dans lequel Adrian a du mal à rassembler ses pensées.

« Oui, Rodmoor est un endroit plutôt curieux. On s’y désintègre, vous savez, on y perd son identité et on oublie les règles. »
p. 137

Dans ce monde maritime gris, les signes n’ont pas les mêmes significations pour les uns et les autres, les comportements sont interprétés différemment selon que l’on est une femme amoureuse ou un homme exalté, les relations amoureuses ne sont que des relations d’emprise. 

Il n’y a rien à attendre de la mer, dont la proximité  est ici favorable à des prémonitions morbides.

Les errances sur les landes proches du rivage échouent à rasséréner les esprits, le vent n’amenant dans l’espace mental que des fragments de pulsion de mort.

« Une bande rouge sang, livide et déchiquetée, comme le dos mutilé d’un monstre ensanglanté, barrait l’horizon au-dessus des marais. Le vent gémissait dans les peupliers, sifflait à travers les roseaux et, dans les fossés comme dans les digues, poussait de longs soupirs haletants et mélancoliques, tel un malheureux esprit de la
terre.
 »  p. 336

Dans cet univers nocturne des passions, même le refuge de la sororité est incapable d’apaiser les tensions.

Rien à sauver de ces paysages ? 

Mais si : ils sont l’objet de l’écriture précise de John Cowper Powys, ils sont objets de littérature et cela est à l’origine de bien des bonheurs de lecture.

Une écriture précise qui demande une lecture précise : Powys délivre parfois une information importante au détour d’une phrase, de manière inattendue.

Il y a probablement quelque chose de suranné, de désuet dans cette littérature de landes venteuses et d’amours tumultueuses, dédiée à Emily Brontë  et à ses fantômes : mais c’est le haut du panier tant du point de vue de la forme que du fond, et on se laisse facilement entraîner au vent mauvais de ces chapitres courts et denses.

Nous y sommes

Henri Lefebvre – Critique de la vie quotidienne – Édition intégrale L’Arche 2024

Cette « Critique de la vie quotidienne », du moins dans ses deux premiers tomes (1947 & 1961, le troisième étant paru en 1981, les trois sont rassemblés dans ce volume) est l’une des sources majeures des réflexions et des pensées ayant porté le mouvement de mai 1968, elle est très présente par exemple dans les écrits de Guy Debord et des situationnistes : et il faut bien sûr comprendre ici le mot « critique » au sens philosophique d’analyse conceptuelle.

Juste après la seconde guerre mondiale, Lefebvre est l’un des premiers philosophes à s’intéresser au quotidien et à en faire l’œuvre de toute sa vie (1901-1991) et il sera suivi ensuite par bon nombre de philosophes, sociologues, essayistes… Mettant sa pensée à l’écart des deux grandes tendances de la philosophie de l’époque – la phénoménologie et le structuralisme – et utilisant la dialectique marxiste (cf. la préface de Kristin Ross), il pose des concepts théoriques sur ce que bon nombre de philosophes ne considéraient que comme le train-train de la vie de tous les jours.

Sa pensée étant au départ très liée à la littérature (le surréalisme), elle se développera en parallèle d’œuvres aussi diverses que celles de Georges Perec, Guy Debord et le situationnisme, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Kostas Axelos, Maurice Blanchot…

« Pourquoi changer le réel ? Parce qu’il change nécessairement et qu’en partant du possible, la connaissance peut contribuer à orienter le changement, à le dominer. » p.492

L’un des grands concepts de ce livre, qui sera aussi l’un des outils principaux de la critique sociale des années 60, est celui d’aliénation et, à lire ou relire Lefebvre, il apparaît que cette idée, cet outil de pensée pourrait bien être encore fort utile pour analyser et critiquer notre monde contemporain. Quand Lefebvre écrit en 1957 : « Nous vivons dans un monde où le meilleur devient le pire ; où rien n’est plus dangereux que le héros et le grand homme ; où chaque chose – y compris la liberté qui pourtant n’est pas une chose -, y compris la révolte, se change en son contraire. », on ne se sent pas dépaysé.

La pensée originale de Lefebvre ose le détour : analysant le théâtre de Bertolt Brecht, les films comiques de Charlie Chaplin, citant Roger Vailland, Virginia Woolf ou Rabelais, Sartre et son garçon de café, il montre que l’ambiguïté (des consciences et des situations) est une catégorie de la vie quotidienne et que « c’est la pratique, c’est-à-dire l’exigence de l’acte, et de la décision, [qui] impose le choix. »

Prenant acte de la platitude et de la médiocrité du monde moderne, ce penseur marxiste n’en critique pas moins le socialisme qui relève lui aussi de la critique de la vie quotidienne. Il met en garde contre une utilisation du concept d’aliénation dans un registre strictement individuel amenant à une pseudo-critique entièrement négative du type « toute activité aliène, extériorise, transforme l’individu en chose », ce type de critique amenant à une philosophie de la paresse. Lefebvre préfère confronter les textes à la réalité vivante sans séparer forme et contenu, montrant les dangers d’un usage abstrait de la notion d’aliénation.

L’histoire littéraire récente est revisitée par Lefebvre pour montrer comment celle-ci a fait jaillir un étrange, un merveilleux, un bizarre de plus en plus éloignés du quotidien, dans un état de confusion mentale ne pouvant prendre en compte le fait que l’insolite et le bizarre sont, dans le quotidien, un état dégradé du mystérieux. Lefebvre met donc au tapis le surréalisme, semble sauver Baudelaire et Rimbaud et se demande ce « que vaut le bizarre des Chants de Maldoror à côté du mystère de la Divine Comédie. »

Ce que Lefebvre appelle l’attaque menée par la poésie contre la vie se retrouve chez les philosophes. La philosophie, quand elle humilie l’existence quotidienne banale en valorisant les moments paroxystiques, oublie que toute civilisation se développe dans les zones moyennes.

La véritable critique de la vie quotidienne implique donc une réhabilitation de celle-ci : Lefebvre déploie donc cette analyse dans trois tomes de plus en plus abstraits et difficiles, mais riches d’une méthodologie plus proche de la compréhension que de l’explication. Leur lecture s’adresse donc aux spécialistes ou aux lecteurs motivés, la récompense sera de (re)faire connaissance avec une référence importante que l’on croise fréquemment quand on s’intéresse à la pensée depuis les années 60, ainsi que de redécouvrir des analyses qui n’ont rien perdu de leur intérêt si l’on veut bien les confronter à notre situation contemporaine, on s’en convaincra peut-être avec l’extrait ci-dessous.

Dans le troisième tome (1981), on est surpris par l’aspect prophétique de certaines analyses de Lefebvre, qui décrivent précisément, quarante ans avant, le monde d’aujourd’hui : de quoi donner à penser. Il pose avant l’heure de savoir si l’informatique modifiera la vie quotidienne et montre comment l’idéologie informationnelle annonce une société post-industrielle et post-capitaliste, comment le quotidien informatisé verra l’avènement de l’individu enfermé dans une coquille d’anxiété assaillie par les rumeurs dans un environnement informationnel achevant la destruction du sens, remplaçant la parole vivante par le message : nous y sommes.


« Dès le premier examen, la culture de masses (avec la consommation de masses) et les effets des « mass media » révèlent une énorme ambiguïté. Les « mass communications » comportant l’usage de techniques perfectionnées, mettent à la portée de chacun les chefs-d’œuvre de l’art et de la culture, l’histoire entière et le « monde ». Elles rendent présent le passé et même l’avenir. Dans un incessant perfectionnement de l’approche et de la diffusion, ces techniques répandent ce qu’il y eut de plus fin et de plus subtil dans les œuvres, patientes créations d’hommes qui leur consacrèrent leur vie, patientes créations d’époques et de civilisations qui s’y incarnèrent. Les techniques modernes affinent le goût, améliorent le niveau culturel, instruisent, éduquent, vulgarisent une culture encyclopédique. En même temps, elles rendent passifs ceux qu’elles atteignent. Elles les infantilisent. Elles leur présentent le monde sur un mode particulier, celui du spectacle et du regard, dont nous avons noté et dont nous soulignons encore l’ambiguïté : la non-participation dans la fausse présence. Cette diffusion vit du passé, le divise et le gaspille. Produisant des images et des représentations, les techniques de « mass media » ne créent rien et ne stimulent aucune création. Elles consomment les biens accumulés par les siècles, ajoutant leur action à ce fait historique plus général : l’histoire a tari beaucoup de sources de création, jusqu’à nouvel ordre.

Les « mass media » forment le goût et obnubilent le jugement. Elles instruisent et elles conditionnent. Elles fascinent et elles écœurent par la saturation en images, en actualités, en « nouvelles » sans nouveauté. Elles multiplient les communications et menacent le langage lui-même, cohérence et réflexions, vocabulaire et expression verbale. N’iront-elles pas jusqu’à épuiser le « monde de l’expression » , en approchant d’un point limite où chacun sera spectacle pour tous, et où l’événement se diffusera pendant son accomplissement, point limite que nous appelons le grand Pléonasme, la Tautologie suprême, l’Identité ultime du réel et du connu, fin de la surprise dans l’illusion de la surprise incessante – fin de l’ambiguïté dans son triomphe ? Ici aussi l’ambiguïté suppose et produit des apparences qui la masquent ; ne jamais apparaître comme telle, cela fait partie aussi de l’ambiguïté. Tout se passe comme si elle n’apparaissait et ne se manifestait que dans le dépassement qui la détruit.

Plus généralement encore, la perception ou appréhension par les membres d’un groupe de l’autre groupe et de l’autre humain se produit d’abord sur le mode de l’ambiguïté : étonnement et curiosité, répugnance et avidité, recul et offrande, désir d’assimiler et besoin de repousser. C’est une « appréhension » : saisie et crainte, découverte d’une menace incertaine, balancement entre l’actualité rassurante (l’autre « est » ; on peut le tenir et l’écarter et se définir par rapport à lui) et le virtuel inquiétant. Du rapport possible, nous ne connaissons rien à l’avance qu’un détail inutile ; il peut nous nuire ou nous aider. Vient un moment où il faut décider et se décider : juger et choisir. L’option tranche. Elle clarifie ce que la situation d’ambiguïté laissait dans le clair-obscur. L’ambiguïté ne peut durer longtemps. Elle ne s’éternise point. Elle a un terme. »

Henri Lefebvre – Critique de la vie quotidienne II – 1961 – page 520


 




Weymouth Sands 1934

Powys 1934

Ce roman paru en 1934, dans la traduction de Marie Canavaggia, semble aussi étrange que son auteur le gallois John Cowper Powys (1872-1963).

Le personnage Magnus Prior apparaît pris dans ses pensées et engoncé dans sa propre couardise et les manifestations de la nature : le vent, les embruns, le sable, le soir d’hiver qui tombe.

Un petit théâtre de Guignol est encore en activité  le long de la plage au crépuscule, le sulfureux prédicateur Sylvanus est pris à partie par un gendarme le paquebot tarde à accoster, l’obscurité semble même envahir les pensées dans le port de Sea-Sands, au sud-ouest de l’Angleterre, vers 1912.

L’ambiance du début du roman est proche de l’inquiétante étrangeté freudienne, plus moderne que celle qu’on peut trouver dans les romans gothiques ou ceux de E T.A. Hoffmann, et prend des allures plus balzaciennes ensuite, sans être ni l’une ni l’autre.
Par le regard, la jeune et inexpérimentée Perdita Wane semble elle aussi incluse dans le paysage portuaire qui l’accueille. Venue de Guernesey, elle rencontre d’abord Adam Skald le caboteur, qui lui aussi paraît « s’amalgamer avec les lumières, les odeurs, les rumeurs, l’obscurité… » 

Il touche une pierre, manipule un gros galet dans sa poche : le contact froid avec le minéral contient ses pensées de meurtre.

Pendant ce temps, dans cette ville côtière où il y a même un musée de l’enfer, les jeunes filles s’envoient des lettres en les glissant dans un mur de pierres…
Cowper Powys déploie son roman dans un style d’écriture qui étire le temps et l’espace : c’est un roman psychologique qui prend le temps de détailler les pensées et motivations des personnages et inscrit leurs relations dans l’environnement ; un roman de la nature dans lequel la géographie du pays est aussi un paysage mental original et intrigant, décrit avec une beauté minutieuse du langage.

La tempête située au centre du livre en est un point culminant, le naufrage est celui des hommes dont les mouvements intérieurs sont liés à ceux de la nature : moment infernal probablement plus proche de Milton que de Dante, proche aussi des romans gothiques de la fin du XIXe siècle. 
Le mélange de sauvagerie et de sensualité de la nature s’impose comme parallèle à celui des tentations d’amour et de mort éprouvées par les hommes et les femmes de ce pays côtier battu par les vagues de la mer. 

Le récit est tendu, le drame est comme les braises sous la cendre, prêt à surgir à chaque détour du chemin, dans ce monde où les hommes ne comprennent pas les femmes. La raison du plus fou vaincra-t-elle celle de celui qui torture les animaux ? Curieusement, Powys met vers la fin de son livre un réquisitoire contre la vivisection des chiens : c’est l’une des curiosités de ce grand livre étrange, ce livre de la mer qui n’avait pas assez d’eau pour noyer tous les
chagrins.

John Cowper Powys – Les sables de la mer – Livre de Poche N°3328 – Traduction de Marie Canavaggia – Préface de Jean Wahl – 1972
Le titre original est « Jobber Skald ». On trouve aussi ce roman sous le titre « Les sables de Weymouth ». Marie Canavaggia (1896-1976), grande traductrice, a été la secrétaire et correctrice de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline.

« Cela arrive souvent aux promeneurs : au sortir d’une ville ou d’un village, quelque temps ils bavardent, sont accostés par des passants ; mais s’ils avancent assez longtemps le long d’une même route, ou d’une même plage, un moment vient où le chemin inanimé les subjugue, les réduit au silence, à une étrange passivité. Alors, sous le charme d’une des apparences les plus simples de la matière – un fossé boueux, une piste pavée de silex, un mur de pierre – il leur est donné de prêter l’oreille à des propos trop profonds pour retentir tout haut ; ils deviennent des indiscrets qui surprennent les litanies que depuis des siècles psalmodie la matière, ils partagent la piété du cosmos dont la religion est d’attendre. Ce mur gris-blanc sous les pieds de la jeune fille et aux côtés du jeune homme, il avait l’air, là, doré par le soleil, de s’être imperceptiblement rapproché de l’esprit conscient des promeneurs, l’air de poser une question à ces intelligences absorbées en elles-mêmes. Mais le couple continuait de cheminer sans prendre conscience d’un appel que, depuis des millions d’années, la vie planétaire lance aux organismes sensibles et doués de mouvement. » p.193

« Nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pourrions être. » p.198

John Cowper Powys 1934

Les sables de la mer – John Cowper Powys – 1934 – Édition Le Livre de Poche  Plon 1972

M’entraînent au bout de la nuit

Marie Darrieussecq – Fabriquer une femme – P.O.L. 2024 

Darrieussecq 2024

Dans les années 80, deux adolescentes passent à l’âge adulte et font leur chemin en étant confrontées à diverses manifestations de la domination masculine : « Ils cherchent toujours à nous démontrer que c’est eux les patrons, et que c’est ça qu’on veut. »

Ces confrontations ne se font pas toujours directement avec les hommes ; elles peuvent venir des paroles parentales, ou bien des pensées et comportements intégrés depuis l’enfance ; ou des rêves qui ne sont que des désirs rapportés ; ou des références imposées avec condescendance par les adultes (Rrose Sélavy).
Le milieu urbain, conçu par les hommes, peut lui aussi être le vecteur de peurs et d’angoisses réservées aux femmes.

Néanmoins ce roman post-metoo n’est pas une thèse ou un pensum sur le thème de la domination masculine : il prend le temps de décrire le parcours de vie et psychologique de ses deux héroïnes, exposant les points de vue de deux personnalités féminines très différentes, deux regards différents sur les événements.

C’est bien du féminin dont il s’agit et le centre du livre est logiquement occupé par le récit d’un accouchement qui rend bien ironique le lieu commun « heureux évènement ».

Le livre démarre lentement et se déploie progressivement. L’arrière-plan est soigné et les moins jeunes auront le plaisir d’y retrouver la bande originale de l’époque : Guns N’ Roses, David Bowie, Barbara, le groupe Images, les Rita Mitsouko, mais aussi Maurice Pialat et son poing levé…

La trajectoire générale, dans la première moitié du livre, va du Sud-Ouest vers le Nord-Est : de la ville de B. (probablement Biarritz, le village près des Barthes pouvant ressembler à Urt) jusqu’à Paris, ce qui a été le destin de beaucoup de jeunes provinciaux de l’époque. Cela se disperse ensuite vers un final étonnant.

Darrieussecq fait donc un peu l’anthropologie des années 80 et la psychologie différenciée de ses personnages féminins et masculins. La visite de Rose à l’hôpital psychiatrique est aussi l’occasion pour l’autrice de montrer discrètement ses préférences dans ce domaine (on rappelle qu’elle est psychanalyste).

Les personnages font leur chemin de vie : le salut peut venir pour l’un de la poésie, pour l’autre du théâtre. Pour le lecteur, il vient de la littérature.


 



Jeux d’échecs

Henry Céard – Une belle journée (1881) – Folio classique N°7028

Henry Céard 1881

Henry Céard (1851-1924) est un écrivain dont l’œuvre est rangée sur l’étagère des désuets et oubliés : il est mis en lumière avec raison dans cette belle édition Gallimard Folio classique de son chef-d’œuvre « Une belle journée » 1881.

Ce livre de « désenchantement spéculatif » raconte un adultère qui n’aura pas lieu, une rencontre amoureuse qui ne mènera à rien.

Dès le début, Céard met en scène des personnages engoncés dans leur médiocrité bourgeoise, dans l’ennui et la résignation, dans les poncifs et les truismes, et dont les ébauches de prise de conscience de leur vision limitée du monde ne les aideront en aucune manière.

L’écrivain, influencé par le pessimisme de Schopenhauer, est implacable avec ses personnages (voir à ce sujet la préface de T. Poyet) et il réalise très bien l’égalité hommes femmes, mais dans le registre de la bêtise, de la superficialité et du ridicule. 

C’est donc un roman psychologique centré sur la rencontre entre ses deux personnages principaux, un tête-à-tête marqué par les préjugés, les lieux communs de classe, les petites lâchetés et les visions étriquées, l’inconstance des sentiments, tous obstacles au désir.

C’est aussi une critique sociale d’une certaine société bourgeoise de l’époque : on appréciera la description du bal, au début du roman, comme une version rabougrie et terne des grandes soirées qu’on peut lire dans les grands romans de Lampedusa (Le Guépard 1958) ou de Thomas Mann (Les Buddenbrook 1901), ou une préfiguration modeste, blafarde et plus populaire des soirées Verdurin chez Proust.

Mais ces thèmes ne font pas du roman de Céard un livre ennuyeux. Son style d’écriture est vif et précis, et son récit peut être lu dans le registre de l’ironie, ou bien en laissant place à un peu d’identification à ses personnages si l’on veut bien admettre que chacun d’entre nous peut apparaître, à un moment ou à un autre, comme étant le ridicule pour quelqu’un d’autre.

Céard, admirateur de Flaubert, ami et contemporain de Zola, Maupassant, Edmond de Goncourt, Joris Karl Huysmans, réalise ici un coup de maître avec ce roman court (moins de deux cents pages de texte) parfaitement bien écrit et construit. La quatrième de couverture de cette édition « vend » bien le roman, mais semble passer à côté de l’essentiel, sauf pour la phrase finale : « Drôle et désespéré, ce roman sorti de l’oubli est un petit chef-d’œuvre à redécouvrir ».

 

« Du pont de Bercy aux tours de Notre-Dame, vaguement entrevues, là-bas, au bout de la ligne grise des quais, dans l’humide crépuscule d’un jour de cave, des blocs énormes se traînaient. Des créations bizarres, des édifices fantastiques s’ébauchaient sous la continuelle poussée du vent d’ouest. Des villes entières flambaient dans le soleil, et, soudainement effondrées, faisaient place à des faunes étranges, à de monstrueux animaux promenant avec une lenteur incessante l’épouvantable vision d’un monde de torpeur. Tout à coup, dans l’ouverture démesurée d’une gueule, dans la crevasse sans fin d’une muraille écroulée, un morceau de ciel apparaissait, large comme une mer et bleu comme un saphir. Des îles d’or flottant se heurtaient à des promontoires d’ombres avec des déchirures de lumière. Elles marchaient, puis, au moment d’atteindre la lueur d’émeraude de l’horizon, un monstre survenait qui, d’un coup de sa gorge formidable, buvait le saphir, et la seule avancée de son énorme patte comblait la mer. Le ciel soudainement redevenu noir s’emplissait de menaces d’ouragan. » 


Henry Céard- Une belle journée – p. 113

Woolf 1941 : eaux ultimes

Virginia Woolf – Entre les actes – 1941

Woolf 1941

La première phrase, en quelques mots, expose les personnages, le lieu et le temps, plaçant le style du dernier roman de Woolf sous le signe de la densité de l’écriture. La comparaison avec l’oie de la première page et, un peu plus loin, une phrase comme « Elle entra comme un cygne qui nage résolument » indique la précision et l’originalité des images, chargées de porter discrètement l’humour et l’ironie de Virginia Woolf. La densité est celle du style, des paroles, des gestes, des comportements, des pensées, des références littéraires plus que celle des évènements dans ce livre qui relate une journée de la vie de ces quelques personnages à la veille de la guerre (1939). Densité aussi d’une narration à la construction savante basée sur l’inclusion du théâtre dans le récit dans ce dernier roman qui contient, en filigrane, les inquiétudes face à la guerre proche ainsi que les angoisses propres à Virginia Woolf, qui se suicidera quelques mois après la fin de la rédaction de ce livre. Certes, il y a l’histoire de la dame noyée au début du livre et la phrase : « Puisse l’eau me recouvrir » vers la fin du livre, ainsi que d’autres allusions qu’on lit comme des prémonitions inconscientes du passage à l’acte de Virginia quelques mois plus tard. Mais c’est bien la vie que Woolf célèbre dans son texte, celle d’une communauté disparate se retrouvant lors d’une fête rurale avant de partir à la guerre (préparatifs d’une pièce à la campagne), communauté que Woolf décrit avec bienveillance, se demandant « pourquoi laisser perdre une seule goutte de ce que l’on peut recueillir en pressant ce monde adorable, gonflé de jus savoureux ? » Des hommes et des femmes, des jeunes et des plus âgés s’agitent ou restent contemplatifs lors des préparatifs d’une représentation théâtrale. Leurs pensées et leurs conversations s’inscrivent dans le paysage et le temps pour progressivement laisser émerger les émotions.

« Comme il était tentant, irrésistiblement tentant, de laisser triompher le paysage ; de réfléchir ses vibrations ; de laisser son esprit à soi vibrer à l’unisson ; de laisser les lignes s’allonger, puis plonger – ainsi – brusquement. » 

Il faut goûter le miel et la saveur des mots pendant qu’il est encore temps. Les nombreuses références littéraires qui parsèment le texte de Woolf semblent comme une bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher avant l’arrivée du pire : mais on le sait, les livres et les œuvres n’ont jamais empêché l’arrivée de la guerre ou du fascisme.   29 juin 2024 


 

Dante à Paris et à Londres

George Orwell – Dans la dèche à Paris et à Londres – 1933

Orwell 1933

Au début de la lecture de ce texte de George Orwell (1903-1950) publié en 1933, on ne peut s’empêcher de penser aux ouvrages de Jack London (Le Peuple de l’abîme 1903 ; Les Vagabonds du rail 1907) et à Albert Londres (Au bagne 1923, Chez les fous 1927).

L’ouvrage d’Orwell, qu’on lit dans l’édition de la Pléiade, a ses originalités et intérêts propres. C’est le livre d’un écrivain qui a vécu de l’intérieur ce dont il parle, qui a vécu, à Paris et à Londres, dans la misère la plus totale et la plus sordide.

Les descriptions de cette misère sont saisissantes, le lecteur est pris dans cet enfer grâce au talent d’écrivain de l’auteur, mais aussi par les visions dantesques de la misère quotidienne dans les années 20-30 du XXème siècle.

Orwell nous apprend bon nombre de choses sur l’état de misère, sur la faim bien sûr, mais aussi sur l’ennui, sur le fait que l’état de vagabond était, à Londres, obligé par les lois qui empêchaient les miséreux de passer plus d’une nuit dans un asile. Il rédige des descriptions étonnantes de l’envers du décor des restaurants parisiens de l’époque, dans lesquels il suffisait d’ouvrir une porte pour passer d’un univers luxueux de la représentation à l’ambiance sordide et crasseuse des arrière-cuisines.

L’écrivain nous gratifie de portraits bienveillants des humains qu’il rencontre et nous retranscrit les histoires qu’ils racontent, les récits de vie qu’ils partagent. Il décrit aussi les asiles de nuit et la manière dont la société de l’époque traitait les miséreux.

Vers la fin du livre, il nous offre le cadeau d’une belle chanson féministe chantée par deux mendiants.

Orwell tire les leçons pour lui-même de cette tranche de vie parmi les miséreux, et fait un sort à tous les préjugés dont ils sont victimes. Il fait aussi acte politique en esquissant ce qui pourrait, au niveau social, améliorer le sort de tous ces vagabonds et atténuer les effets de la pauvreté.

Ce livre devrait faire partie de la culture de tous ceux qui ont la prétention de nous gouverner.

Orwell Pléiade


 
 

Toujours Jeune

Gérard Guégan – Le Chant des livres – Grasset 2024

Gérard Guégan 2024

Bon, Gérard Guégan, on le voyait toujours jeune, révolté et dans les marges, un peu comme les situationnistes sur lesquels il a si bien écrit. 

Et on se rend compte, en lisant son dernier livre (le chant des livres comme le chant du monde, mais aussi le chant du cygne ?), qu’il en est à quatre-vingt trois printemps : ça en fiche un coup… 

Le coup de jeune, il vient de son livre qui nous conte ses rencontres avec quelques grands de la littérature et ça ne manque pas de piquant. 

Ça commence avec un incroyable voyage scolaire chez Giono à Manosque, ça continue avec Jean Paulhan, Henry Miller, Philippe Sollers, Jean-Pierre Enard, Florence Delay et quelques autres. 

On ne s’ennuie pas, Guégan à l’élégance de faire court (moins de cent trente pages de texte) : en prime, il remet en lumière un auteur plus ou moins oublié, Armand Robin.  

Une belle promenade en littérature se terminant avec Rimbaud, on marche.