Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005
J’explore cette biographie très bien faite en même temps que je relis les œuvres poétiques de Saint-John Perse (1897-1975). Cette poésie sensuelle et luxuriante, ce chant plein d’échos et de réminiscences, aux répétitions lexicales et rythmiques somptueuses, baignées de soleil, de vent et de violence et fréquentées par une faune et une flore insulaires n’ont jamais quitté ma vie de lecteur.
Ce travail biographique de Joëlle Gardes permet de mieux connaître le poète et replacer ses textes dans le contexte de sa vie et de son époque. Cela est d’autant plus indispensable que Saint-John Perse a construit lui-même sa légende en concevant de son vivant le volume de La Pléiade (mon premier Pléiade ! ) qui lui est consacré, quitte à réécrire l’histoire et les lettres de sa correspondance…
Allez, c’est parti :
« Et c’est l’heure, Ô Poète, de décliner ton nom, ta naissance, ta race… »
Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005
Patricia Godi nous offre ici des études documentées sur la poésie de Anne Sexton (1928-1974), dont elle avait préfacé le recueil « Tu vis où tu meurs » traduit par Sabine Huynh, recueil qu’il faut avoir à proximité pour lire ce livre. C’est un outil remarquable pour approfondir la lecture de cette œuvre originale commencée comme une psychothérapie, continuée comme une lutte et contenant les prémisses des combats féministes à venir. Godi explore ainsi les liens de cette écriture avec l’expérience psychiatrique et psychanalytique de Sexton, les liens de l’œuvre avec l’expérience de la dépression suicidaire mais aussi avec la place que pouvait tenir une femme rebelle dans la société américaine des années cinquante. L’écriture devient ainsi un contenant psychique de la folie, mais aussi un lieu langagier de lutte pour la vie et de reconstruction de soi. Il est montré dans ce livre que la poésie de Sexton n’est pas que l’écriture de la pathologie et de la vulnérabilité et des mises à l’épreuve du corps féminin, mais qu’elle est aussi exploration d’un « être-femme » progressivement redécouvert, préfigurant les mouvement de libération des femmes des années 70. (p. 194) La poésie de Sexton est puissante et fascinante, les commentaires et études de Patricia Godi sont instructifs et passionnants.
Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.
A DIT LA POÉTESSE À SON ANALYSTE
Mon affaire, ce sont les mots. Les mots sont comme des étiquettes, ou des pièces de monnaie, ou mieux, un essaim d’abeilles. J’avoue que seules les sources des choses arrivent à me briser ; comme si les mots étaient comptés telles des abeilles mortes dans le grenier, détachées de leurs yeux jaunes et de leurs ailes sèches. Je dois toujours oublier comment un mot est capable d’en choisir un autre, d’en façonner un autre, jusqu’à ce que j’aie quelque chose que j’aurais pu dire… mais sans l’avoir fait.
Votre affaire, c’est de surveiller mes mots. Mais moi je n’admets rien. Je travaille avec ce que j’ai de mieux, par exemple, quand je parviens à écrire l’éloge d’une machine à sous, cette nuit-là dans le Nevada : en racontant comment le jackpot magique est arrivé alors que trois cloches claquetaient sur l’écran de la chance. Mais si vous disiez de cette chose qu’elle n’existe pas, alors je perdrais mes moyens, en me rappelant la drôle de sensation dans mes mains, ridicules et encombrées par tout l’argent de la crédulité.
Traduction Sabine Huynh
Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.
Fortier, Dominique – Les villes de papier, une vie d’Emily Dickinson – Le Livre de Poche 2022
Le village d’Amherst, Massachusetts, milieu du XIXe siècle : un merle se pose sur l’appui d’une fenêtre, il y a dans la bibliothèque des ouvrages qui s’abreuvent à l’eau des fleurs – car transformés en herbiers – et au-dehors les processions sur la route du cimetière. La maison est peuplée de livres et de gravures, beaucoup moins de poupées et de peluche et les merveilles hypnagogiques sont le cri de l’oiseau moqueur, la première neige et un encrier qui ne se vide jamais. Dominique Fortier choisit l’évocation sous forme de courts chapitres et réussit ainsi à nous transporter dans l’espace et le temps près d’Émile Dickinson, donnant judicieusement une teinte poétique à sa prose qui sort ainsi de l’aspect narratif ou événementiel de la biographie sans pour autant négliger les histoires et les informations sur la vie d’Emily.
« Tous s’entendent pour dire qu’Emily Dickinson n’avait qu’une sœur, Lavinia, dite Vinnie, née deux ans après son aînée. Mais en réalité, elle a trois autres sœurs, cachées dans sa chambre : Anne, Charlotte, Emily, comme elle. Les Brontë y vivent en bonne harmonie avec le reste de la famille d’Emily : Browning, Emerson, Thoreau. » p. 128
Fortier, Dominique – Les villes de papier, une vie d’Emily Dickinson – Le Livre de Poche 2022
L’exploration de l’œuvre de Sylvia Plath ne cesse d’être pleine de surprises et de bonheurs de lecture et fait d’elle l’une de nos auteures préférées. Cette biographie détaillée est un bel outil de voyage dans les écrits de Plath, car elle ne se contente pas de raconter la chronologie de vie, mais replace les évènements et les textes dans le contexte de l’époque, ce qui permet de mieux comprendre les comportements et les textes de Sylvia. Elle est aussi la description du vécu exemplaire d’une intellectuelle face à la domination masculine des années 50, ce qui n’est pas sans résonances modernes, mais pas seulement : on y lit aussi le récit de la dépression face à l psychiatrie de l’époque dans ce qu’elle peut avoir de pire (les électrochocs) ou de meilleur (la psychanalyse avec Ruth Beuscher), ainsi que celui de la République des lettres du moment. Cette recherche instructive de la spécialiste Patricia Godi (dont on a aussi envie de lire le livre qu’elle a écrit sur Anne Sexton) peut donc se lire avec profit en ayant à proximité le volume de la collection Quarto Gallimard (coordonné par P. Godi) qui contient la presque totalité de l’œuvre de Plath (poèmes, romans, nouvelles, journaux…). Vive la lecture !