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Philippe Forest. Rien n'est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 
Philippe Forest. Rien n’est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 

Philippe Forest nous offre à nouveau un beau texte sur la littérature, après le très beau « Beaucoup de jours » sur l’Ulysse de Joyce (2022), avec ici un ensemble d’écrits qui vient compléter son « Histoire de Tel Quel » parue en 1995. 

Forest redéfinit d’abord le concept d’avant-garde en le différenciant de celui de modernité. Cela lui permet de lancer son projet de « questionner le moment présent afin de découvrir les conditions de possibilité d’une parole littéraire qui ne renonce pas à l’exigence du vieil idéal moderne. »

Il s’agit d’une réévaluation critique de la production littéraire contemporaine dans laquelle « l’amnésie administrée, l’inculture cultivée qui sont désormais la règle dans le monde des lettres et qui enjoignent à tout écrivain d’afficher les signes rassurants d’une ignorance consensuelle contribuent à prohiber de plus en plus la possibilité de cette pensée » (celle de lire et écrire). 

Vision critique, donc, de la production littéraire contemporaine encore figée sur les modèles du XIXème siècle sans prise en compte des avant-gardes successives du XXe.
Forest déploie donc une histoire de l’art du XIXe siècle et du XXe siècle pour montrer en quoi l’œuvre d’art procède à la fois d’une esthétique de la représentation et de l’anti-représentation et invite à penser les catégories de « réel », de « moderne » et de « texte » dans des chapitres parfois difficiles mais toujours en bonne compagnie : Hölderlin, Flaubert, Mallarmé, Proust, Michel Foucault, Bataille, Blanchot, Philippe Sollers, Julia Kristeva et bien d’autres… 

Démontant le modèle téléologique linéaire de l’histoire de la littérature moderne, il en montre les mouvements de balancier entre retour à l’ancien ou recherche du nouveau, décrivant ainsi la complexité des moments et des mouvements. Ainsi, l’idée que les avant-gardes auraient trouvé leur fin lors des années 80 n’est pas si simple, Forest montrant que le « réel » n’a jamais été absent des expérimentations des années 60-70 et que l’expérimentation littéraire n’a pas disparu la décennie suivante. Il décrit donc une intéressante histoire intellectuelle des soixante dernières années en se gardant de jugements définitifs et en précisant la forme qu’elle prend récemment dans le champ de la littérature, celle d’un apparent retour en arrière, d’un retour à la dimension psychologique du roman et à sa dimension réaliste : une histoire passant par Sollers, arrivant jusqu’à Michon, Ernaux, Quignard et quelques autres. 

Un livre passionnant – qui nous donne quelques repères dans une littérature qui a désormais intégré les règles du Spectacle – dont les plus belles pages sont celles consacrées à Roland Barthes, livre d’un écrivain qui est probablement un auteur et essayiste majeur de notre époque. 

Philippe Forest. Rien n’est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 

 
 

Baroque et (un peu) fou

Philippe Muray Le XIXe siècle à travers les âges
Philippe Muray
Le XIXe siècle à travers les âges

Ça commence dans un cimetière débordant en 1786, en passant par les catacombes et le Panthéon, ça se termine avec la mort de Satan et celle de Baudelaire en 1867.

Muray propose une histoire littéraire du XIXe siècle en vue de mieux comprendre celle du XXe. « Pour voir où nous en arrivons, ce sont les hauts-fonds qu’il faut explorer, chercher patiemment les boîtes noires des vieux engins tombés en mer qui  » bipent  » encore cent ans après. » p. 203

Le point de vue, celui d’une époque hantée par la mort et l’occultisme, est original et la prose somptueuse de l’auteur, classé par Antoine Compagnon parmi les « Antimodernes » et par Lindenberg parmi les « nouveaux réactionnaires », nous entraîne dans un maelström culturel étonnant et érudit, et passe en revue les auteurs choisis : Comte, Michelet, Hugo, Baudelaire, Renan, Balzac, etc.

Ça part dans tous les sens et c’est assez baroque au point qu’on s’y perd parfois, qu’on se demande de quoi il parle.
Son obsession de vouloir à tout prix relier socialisme et occultisme n’est pas vraiment convaincante mais à coup sûr, on a là une revue littéraire beaucoup plus caustique et stylée que chez Lagarde et Michard, Émile Faguet ou Sainte-Beuve, et nettement moins précise que Michel Foucault pour la partie histoire des idées…
Mais voir dans l’Hyperion de Hölderlin «une sorte de socialisme primitif inconditionnel » paraît à côté de la plaque. (p. 437)

Le chapitre sur Auguste Comte nous fait découvrir la « folie » de celui-ci, le délire sur lequel s’est achevé le positivisme, et rien que ces pages étonnantes valent le détour.
Plus loin (p. 187), le propos prend un tour comique avec Chateaubriand : « Les Mémoires d’outre-tombe sont la seule tombe proclamée telle qui ne soit pas en même temps une outre. Où la mémoire passe vraiment outre à la tombe pleine comme une outre. »
On appréciera aussi le passage sur Huysmans, les pages sur Ernest Renan et le beau final sur Baudelaire.

Les 700 pages de ce « XIXe siècle à travers les âges » sont un livre un peu fou visant à mieux comprendre d’où viennent les folies du XXe siècle. Il est possible qu’elles donnent quelques pistes pour aborder ce XXIe siècle marqué par le retour de l’occulte, du caché, du complot et de l’altération de la vérité. Ces pages constituent une expérience de lecture à la fois jouissive et éprouvante, aussi folle que ce texte. On ne s’étonne donc pas de retrouver plusieurs fois dans ce livre une référence rare au fou littéraire Jean-Pierre Brisset.

Exemple.

« La monotonie brillante et roulante, assommante et formidable, malaxante et géologique de Hugo ne cesse de tourner autour de cette affaire. Je ne sais pas dans quel état il faut être aujourd’hui pour accepter de se laisser glisser naturellement dans ses marées d’alexandrins, ses incantations, son vaudou dixneuviémien. Hugo ne fait pas de poésie ou de prose. Il rame. Barque de Dante, Styx romantique. Rythme des démons ensorceleurs, Conjurations. Exhortations. Il essaye de faire de la magie, de sonder l’avenir par mantras, contraindre le futur à apparaître. Ses esprits, ses divinités. Les enchaîner comme Apollon, dieu des rythmes, enchaînait les déesses du destin. Rythme, étymologiquement, significe aussi enchaîner. L’alexandrin de Hugo se déroule comme des chaines serpentant. Dans un éternel retour éternellement poétique. Un bruit de lasso métaphysique. Infatigablement, c’est l’océan homogène, euphorique et unitaire. Le ramage des pesants coups de rames. Hugo est un honnête travailleur des mers, il a inventé en somme l’alexandrin- métempsycose. Transmigration en douze syllabes. Samsara à l’hémistiche. La fortune de l’alexandrin commence au 16 siècle, c’est le vers français par excellence. Et au fond, ce succès incroyable et perpétuellement confirmé d’une des valeurs les plus solides (même attaquée par la modernité comme elle l’a été) de notre patrimoine, n’a jamais été réellement analysé. L’alexandrin est la figure prosodique parfaite correspondant au réincarnationnisme général de la communauté. Normal par conséquent qu’il occupe la première place au 19 siècle. Et que Hugo n’arrive en somme, avec sa versification colossale, que pour dévoiler par ses vers de douze pieds indéfiniment recommencés la religion passionnelle de la métempsycose qui est devenue le culte naturel de la nouvelle société. La réincarnation parle français. Presque tout le 19ème s’exprime au fond en alexandrins, même lorsqu’il s’agit de prose. Et il continue encore au 20ème : il suffit de penser à l’œuvre d’un Aragon, le soviétisme à la française dans le surenchérissement des douze pieds… Inutile de s’étonner. Il est dans la logique du dispositif dont j’essaie d’évoquer les replis et les profondeurs que le socialisme stalinien soit entré comme chez lui dans la versification métempsycotique à l’égyptienne, à l’orphique ou à la pythagoricienne. Ou à l’indienne. Ou à la néoplatonicienne. En tout cas pas à la biblique ni à la catholique. C’est Aragon qui, de nos jours, a fait tourner le moulin à prières des alexandrins. Justement pas Claudel, poète chrétien imprégné des Psaumes, Des deux, c’est par conséquent Aragon, poète officiel du Parti communiste, qui s’intègre le mieux à notre histoire des religions… »
Page 332


Muray, Philippe – Le XIXème siècle à travers les âges – Tel Gallimard