Dans ce court texte écrit pour le film que Perec a réalisé sur les lieux avec Robert Bober en 1979, l’auteur retrace d’abord l’histoire de l’îlot situé tout près de la statue de la liberté, où seize millions de migrants ont transité de 1892 à 1924 avant de devenir américains.
Perec creuse la langue. Allant du général au particulier, il décrit brièvement les grandes causes historiques, le fonctionnement de « l’usine à fabriquer des américains » avant d’évoquer les robinets et lavabos du centre de tri.
Le texte devient formellement moins classique lorsque Perec commence ce qu’il nomme la « Description d’un chemin« , sous forme de listes sans majuscules aux paragraphes devenant progressivement une prose poétique s’attachant aux détails de cette histoire, prose correspondant au commentaire du film qu’il a réalisé avec Robert Bober et qu’il lit de sa douce voix.
Il finit par interroger la possibilité de raconter et d’écrire un tel lieu en 1979. Alors que son texte se fait plus lyrique vers la fin, il nous livre les clés de sa quête, avec deux indices d’abord : une citation de Cholem Aleichem puis une évocation du Golem, avant de préciser son questionnement sur l’errance, la dispersion, l’absence de lieu, pour enfin évoquer sa recherche d’identité et ses racines juives.
Il donne encore plus de force à son texte en interrogeant plus largement la condition de tous les migrants – il évoque les boat-people de son époque – et cela résonne chez le lecteur actuel avec l’histoire sans cesse répétée des migrants contemporains.
Toutes proportions gardées, Perec réalise pour les migrants ce que Jean Cayrol avait fait pour la Shoah avec Nuit et brouillard, un grand texte intemporel sur les malheurs humains.
Le film de Perec et Bober est accessible sur le site de Ubuweb :
Pour faire un pas de côté, voici un accès au très beau film de JR (Ellis – durée 14:36), que j’avais découvert lors d’une expo d’art contemporain au Tri Postal de Lille.
Parler
de dette alors qu’on ferait mieux d’évoquer une continuité,
même pas une filiation, seulement le jeu éternel de la littérature
fait de mémoire, d’échos : la vie du langage, un langage en
vie contre l’anéantissement, un creusement du langage contre la
pulsion de mort.
François Bon reprend en titre une phrase de « Espèces d’espaces » de Perec pour bien souligner la dette littéraire qu’il a contractée auprès de ce livre et de son auteur, et souhaite l’honorer en ne se contentant pas de commenter mais plutôt en cherchant à « éclater, distendre, chercher les vides, les béquilles, les fissures et dissymétries« .
François Bon évoque un point de départ du côté de l’effacement et du vide, qui est aussi celui des limites, du rapport contenant/contenu. Il évoque la géographie, les frontières, mais il se pourrait bien qu’il soit question ici de limites psychiques : « L’objet de ce livre n’est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu’il y a autour ou dedans. » écrit Perec : F.B. nous rappelle cette phrase de Perec avant de souligner la référence ultime à David Rousset et à « L’univers concentrationnaire« . L’horreur est toujours là derrière le masque.
Le lien est souligné entre Lieux, La vie mode d’emploi, Espèces d’espaces et F.B. rappelle les conditions dans lesquelles ce dernier livre a été édité ainsi que « la rupture majeure d’Espèces d’espaces : comment avant d’amorcer l’écriture en penser même les conséquences les plus radicales ?« .
L’analyse du thème du lit comme espace de lecture permet à F.B. de rappeler l’importance de la mémoire de la position corporelle pour le rappel des lectures et comment celle-ci se retrouve dans différents livres de Perec.
Sur le thème de l’espace de la page, l’écriture de F.B. devient une prose poétique dense : il fait allusion à Quignard et ses Petits traités, mais cette densité de l’écriture critique nous rappelle aussi celle de Maurice Blanchot, sans qu’on sache préciser pourquoi. Il esquisse donc une réflexion étonnante sur l’imaginaire de la page dans laquelle le voici devient un il y a (Jankélévitch pas loin ?), et on se dit que 53 pages, ça va pas suffire…
Quand François Bon évoque l’espace de la chambre (suivant ainsi le plan de Perec), il passe de Venise à Carpaccio à Raymond Roussel en variant encore son mode d’écriture, qui rappelle la technique de l’association libre en psychanalyse, associations en vérité parfaitement maîtrisées ici.
Il nous révèle ensuite en quoi l’hôtel du Lion d’Or à Saint-Chély d’Apcher est un hapax, comment Perec nous offre d’écrire par le lacunaire, nous révèle ce que viennent faire là-dedans Kafka, Borges et Tolstoï ; il y a aussi la lanterne magique de Proust, le mur de Beckett, et la fabuleuse Maison des feuilles de Danielewski (traduit par Claro, un vrai tour de force perecquien) ; on apprend avec F.B. à mieux relire le chapitre de Perec sur la campagne et à noter l’absence de Guy Debord. Et ainsi de suite…
Bref, François Bon nous ouvre savamment la porte de l’écriture de Georges Perec : c’est probablement aussi, en partie du moins, une porte de l’écriture de François Bon.
C’est le N°3 sur 53 de la collection Dire son Perec des éditions l’Oeil ébloui.
On pense tout d’abord à ce jeu de langage enfantin consistant à se situer dans l’espace proche vers l’espace plus éloigné, jeu dont on invente ici une version pour l’exemple : « Je suis sur mon lit, dans ma chambre, au deuxième étage, au 346 rue Hélène Bessette, dans le XXIIème arrondissement, à Paris, en Île-de-France, France, Europe, hémisphère nord, planète Terre« , etc, un jeu auquel Perec jouera à nouveau au début de Penser/classer.
On peut le voir comme un jeu sur l’identité renvoyant analogiquement à la constitution des enveloppes psychiques, permettant de se rassurer face au silence éternel de ces espaces infinis : en arrière plan apparaît l’angoisse, finalement toujours présente chez Perec, atténuée par le fait de nommer, étiqueter, décrire, classer… Des choix d’écriture qui font de lui, pour certains de ses livres, un écrivain pour écrivains. Pour François Bon, ce livre est au centre de la démarche créative de Perec.
Il y a bien sûr cette carte de l’océan empruntée à Lewis Caroll – « L’objet de ce livre n’est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu’il y a autour, ou dedans. » – mais aussi ce jeu encyclopédique de variations sur le mot « Espace » et ses locutions, jeu que reprendra Thierry Bodin-Hullin avec le mot « Idée » dans son « Trajet Perec ».
Mais ce vide, quel est-il ? Peut-être ce vide de la pensée qui accompagne l’angoisse existentielle, ou cette béance intérieure qui se creuse face à l’indicible : dans ce livre, l’aboutissement est tout aussi terrifiant que dans « W ou le souvenir d’enfance », via David Rousset.
Et puis, on y retrouve Leopold Bloom dans l’espace, on fait son marché pour dégoter un calendrier des postes ou un cheval à roulettes et on peut même faire un tour à Saint-Chély d’Apcher : à l’éventuel vide intérieur répond toujours le foisonnement de l’imagination débridée de Perec…
Perec épluche un oignon. Chaque pelure est une strate, une étape, une révélation. Il décortique prioritairement des fragments de l’espace mais ses actions langagières concernent aussi le temps.
Puisque les rêves dont est rempli ce livre sont datés, on apprend dès la première page que Perec commence à rêver en mai 1968, et on s’en amuse : mais c’est tout de suite moins drôle quand on se rend compte que son premier rêve se déroule dans un camp de concentration. On n’en a pas fini avec la terreur.
Lire des récits de rêve, je trouve cela souvent ennuyeux, sauf chez Freud dans Die Traumdeutung où les songes peuvent être émouvants, voire poignants (« Père, ne vois-tu pas que je brûle ? ») : lui est aussi un écrivain qui de plus établit un véritable suspense conceptuel dans ses essais.
Perec oscille d’abord entre le récit de rêve classique et la prose poétique, pour aller ensuite vers la forme et/ou le jeu sur la langue, syntaxique notamment. L’écriture donne une forme, une étoffe aux rêves, contient l’angoisse : celle qui va de la terreur infantile jusqu’à l’angoisse existentielle en passant par la peur devant le danger, l’angoisse qui envahit le moindre espace d’une vie. Perec tente de la maîtriser et de la tenir à distance par l’écriture.
Un psychanalyste peut faire son marché dans cette petite boutique obscure, y retrouver l’angoisse de séparation, la crainte de l’effondrement, les vacillements de l’identité, les représentations fantasmatiques du corps, etc. Mais comme souvent dans la psychanalyse appliquée, cela nous en apprendra sûrement plus sur la science freudienne que sur la littérature.
L’autre lecteur peut être attentif à la manière dont Perec tourne autour de la forme classique du récit de rêve, explorant ses limites sans oser la détruire, fragmentant la narration, y insérant des morceaux poétiques ou des jeux syntaxiques rappelant le lien lacanien entre les oppositions syntagme/paradigme d’une part et métaphore/métonymie d’autre part, ou encore introduisant des variations avec les signes typographiques. Ou bien encore on pourra se demander si le rêve évoquant Sarrasine de Balzac et son commentaire par Barthes n’est pas un point nodal, une clé des songes…
Vers la fin du livre, Perec imagine un grand parking sous forme d’une « gigantesque spirale qui s’enfonce dans le sous-sol » : la liberté interprétative du lecteur n’a aucun mal à y déceler une analogie avec la représentation classique de l’enfer de Dante.
Il se peut que chacune de ses explications passe à côté du texte, comme on est probablement en train de le faire avec cette note : c’est un lieu commun de dire que les grands textes résistent à l’explication univoque, mais disons-le quand même.
Une porte sans clé, qui s’ouvre aisément mais ne mène jamais au même espace chaque fois qu’on l’ouvre à nouveau…
L’écriture de Perec se fait somptueusement classique, mais le jeu sur la forme persiste : on lit ici deux textes entrelacés comme les serpents du caducée d’Hermès, qui se répondent l’un l’autre comme les deux lignes spiralées d’un foret de langage creusant la mémoire pour en extraire des fragments à la signification incertaine, qui peinent à préciser le flou d’une identité labile. Les deux faces de cette écriture schizophrène sont comme les questions et les réponses, les attentes et les épiphanies, comme le silence et la parole, le fantasme et la réalité : elles sont l’outil d’écriture choisi par Perec pour tourner autour, progressivement définir les contours et les limites de sa biographie.
Cette recherche reste un work in progress, passant par un personnage protéiforme (Gaspard Winkler) qui apparaît dans plusieurs livres de Perec : elle prend par moments l’allure d’un roman policier ou d’un échange entre un psychanalyste et son analysant pour construire la plus originale des autobiographies : « Ce projet d’écrire mon histoire s’est formé presque en même temps que mon projet d’écrire. »
Autre procédé d’écriture : le texte dans le texte (chapitre VIII) suivi d’une quantité de notes qui le remettent en question. Perec réussit là malgré la contrainte d’écriture des pages émouvantes sur son père et sa mère : « L’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée. » La description parallèle d’une société de plus en plus dystopique et des souvenirs d’enfance fait peser sur ces derniers une sourde menace. Perec écrit un livre sur la peur et le termine par l’évocation de l’Univers concentrationnaire de David Rousset.
« J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture ; leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » p. 63
In extremis, une lueur d’espoir apparaît : elle vient de la littérature. « Je lis peu, mais je relis sans cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel et Kafka, Leiris et Queneau ; je relis les livres que j’aime et j’aime les livres que je relis, et chaque fois avec la même jouissance, que je relise vingt pages, trois chapitres ou le livre entier : celle d’une complicité, d’une connivence, ou plus encore, au-delà, celle d’une parenté enfin retrouvée. » p. 195
Par son aboutissement mais aussi par ce qu’il masque plus ou moins tout au long de la narration, W est un roman terrifiant.
Qu’est-ce que tu fabriques, Perec, tu recommences ? Tu cherches à mettre tous les « e » dans le même panier ?
Seulement la lettre « e » cette fois-ci avec en épigraphe un texte en latin qui apparaissait déjà à la fin de « La disparition » et qui nous dit :
« La règle est que je conserve le e, mais est-il nécessaire d’obéir à cette loi ? …:… Continue à lire jusqu’au bout, achève la lecture, et ne pense pas que je publie des bagatelles. »
Après sa disparition elle revient et envahit tout, et on en revient pas. Le tour de force est de rédiger un autre roman qui n’a aucun mot en commun avec le précédent.
La contrainte implique que l’histoire se déroule à Exeter, avec un évêque et une certaine Hélène qui en veut à ses bijoux, en concurrence avec le brigand Ernest et en manipulant Thérèse de Rennes…
C’est toujours aussi loufoque et déjanté (« Eden, Eden, Eden, best-seller de l’été? »), mais on sourit souvent surtout à cause des libertés que prend Perec avec la langue, et on hallucine au final lorsque l’auteur déploie une scène digne du Marquis de Sade.
Premièrement sous l’aile de Proust et de Poe, Christophe Claro nous entraîne, dans sa belle prose poétique, dans un chemin de traverse, en questionnant le manque, le trou, l’absence et en formulant l’hypothèse que dans « La disparition », Perec invente la traduction.
Claro choisit donc de
creuser un thème qui renvoie à son propre travail de (grand)
traducteur, et plus largement de questionner le langage et ses
illusions en donnant une valeur transitive au verbe disparaître.
Comme Perec, il joue lui aussi : il nous propose d’abord une retraduction en français d’une traduction en anglais d’un texte de Perec, puis retransforme en lipogramme cette traduction de traduction pour finir par repartir de l’original en remettant la lettre « e » : le jeu est jouissif et vertigineux mais permet un parcours réflexif et poétique sur l’absence, la perte, le deuil, et permet à l’auteur de rappeler que nous ne savons pas lire, que nous avons besoin des livres pour apprendre à lire.
Après quelques belles et émouvantes variations, Claro se fait lacanien en nous rappelant qu’il manque toujours quelque chose, que le langage échoue toujours à dire quelque chose de la vérité de l’être : « Peut-être que mourir n’est pas la même chose que disparaître, peut-être que disparaître n’est pas tout à fait mourir, est autre chose, et que philosopher c’est non seulement apprendre à mourir, mais également à faire la différence entre mourir et disparaître. »
C’est le N° 5 sur 53 de la collection 53 des éditions L’Oeil ébloui.
Être étonné de ce que ce texte s’élève en enfer ? La contrainte initiale, paraissant si difficile à mettre en œuvre qu’on ne saurait l’imiter de manière inversée sur plus d’une phrase, n’empêche pas Perec de livrer un texte poétique d’une belle légèreté sonore et fluidité rythmique, augmentées d’une inventivité narrative étincelante, poussée à des limites qui vont jusqu’à faire penser à James Joyce, dont on sait qu’il était un lecteur.
Après la lettre volée, il y a aussi un livre manquant dans la bibliothèque, qu’on remplace dans les municipales par un fantôme. D’autres livres, d’autres références parsèment le texte de Perec, celles qu’on voit et celles qui nous échappent, les évidences et les fantômes : Balzac, Kafka et peut-être Butor, Melville, Defoë, Henri James, Lacan, Thomas Mann, Raymond Roussel, Nietzsche, Edgar Poe, Rimbaud et sans doute Mallarmé, probablement Hemingway, certainement Dostoïevski et Proust allusivement ; on trouve aussi Gombrowicz, Wittig, Chomsky et Jakobson dans la bibliothèque d’Anton Voyl et plus loin Marc Bloch, Marcel Mauss, Malcolm Lowry, Erwin Panofsky… Même Shakespeare est de la partie, ainsi que – in extremis – Rabelais, Sterne, Jules Verne, Queneau et Leiris : alors que tout doit disparaître, la grande littérature européenne réapparaît.
Perec joue avec son lecteur ou sa lectrice et c’est souvent désopilant, par exemple quand il convoque Champollion, Chomsky, Jakobson et l’Oulipo pour déchiffrer ses imitations poétiques de Mallarmé, Hugo et Rimbaud et fait suivre deux pages étourdissantes de pastiche structuraliste.
Lecteur ou lectrice jouent volontiers avec lui à ce jeu subtil et loufoque (convoquant aussi les jeux de mots de l’enfance : « Buvons un coup ma serpette est perdue »…) mais savent qu’en catimini, il se pourrait bien que six millions de fantômes européens hantent ce livre.
À la fin, alors même que la lettre « A » a tendance à disparaître elle aussi, Perec semble passer le relais à « Ulysse » de Joyce (p. 299) : on joue…
« Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un blanc, un trou qu’aucun n’avait vu, n’avait su, n’avait pu, n’avait voulu voir. On avait disparu. Ça avait disparu. » p. 278 Bibliothèque de la Pléiade
C’est aussi un homme qui rêve, qui perd une dimension de l’espace pendant l’endormissement mais est capable de porter une attention extrême à ses sensations et peut les décrire précisément. Paradoxalement, ce narrateur ensommeillé paraît très bien éveillé alors qu’il s’endort. Aurait-on là une ressemblance avec la technique des séances psychanalytiques ? Refuge, évitement, immobilisme, dédoublement, répétition, évanouissement, perte du sentiment d’exister, confusions temporelles, crainte de l’effondrement pour en arriver à l’indifférence. Et plus tard la multiplication des contraintes d’écriture, pour remettre de l’ordre.
Perec savait très bien choisir ses psychanalystes : Françoise Dolto, Michel de M’Uzan, Jean-Bertrand Pontalis, parmi les meilleurs praticiens de l’époque et qui savaient écrire… L’homme qui dort de Perec serait-il un cousin de Bartleby ? Plutôt, à l’époque, une jeune homme dépressif vivant une jeunesse difficile. Mais la référence au héros de Melville est bien présente.
Perec est-il un formaliste : tous les écrivains le sont ; un joueur, c’est certain. Il invente des formes, des jeux avec la langue littéraire qui semblent autant de masques. Il répond à sa manière à l’interrogation d’Adorno – qui redoublait celle d’Hölderlin – qui demandait s’il était encore possible d’écrire de la poésie après Auschwitz. On ne dit rien d’original ou de méconnu dans ce paragraphe, mais tout cela qui imprègne la lecture transparaît dans chaque page de Perec et mérite l’insistance.
Christophe Claro dit cela beaucoup mieux dans « Une seule lettre vous manque » : « Un philosophe allemand a dit – à peu près, je sais – qu’après Auschwitz, la poésie n’était plus possible. Un poète juif américain, Jerome Rothenberg, a dit, lui, qu’après Auschwitz- très précisément- la poésie était pour lui inévitable, plus que nécessaire. Avec Perec, on sent bien que la poésie, désormais, est présente dans son absence. »
« Jadis, à New York, à quelques centaines de mètres des
brisants où viennent battre les dernières vagues de l’Atlantique,
un homme s’est laissé mourir. Il était scribe chez un homme de
loi. Caché derrière un paravent, il restait assis à son pupitre et
n’en bougeait jamais. Il se nourrissait de biscuits au gingembre.
Il regardait par la fenêtre un mur de briques noircies qu’il
aurait presque pu toucher de la main. Il était inutile de lui
demander quoi que ce soit, relire un texte ou aller à la poste. Les
menaces ni les prières n’avaient de prise sur lui. A la fin, il
devint presque aveugle. On dut le chasser. Il s’installa dans les
escaliers de l’immeuble. On le fit enfermer, mais il s’assit dans
la cour de la prison et refusa de se nourrir. »
Georges
Perec. Un homme qui dort. P. 258 Œuvres I, Bibliothèque de la
Pléiade
On peut voir sur l’Internet le film qu’a tiré Perec de ce livre en 1974, avec la belle tête jeune de Jacques Spiesser et la voix suave de Ludmila Mickaël :
Rêver Perec puis le lire, aller au fond des choses.
Le premier chapitre onirique de ce livre, dont la suite confirmera que c’est bien un rêve, décrit un intérieur grand-bourgeois du siècle dernier et fait vaciller le lecteur : il semble d’abord faussement se dérouler chez Des Esseintes, à cause de l’accumulation des objets et la profusion du vocabulaire ; mais finalement la description rappelle plutôt un intérieur Guermantes ou Verdurin, alors que dans les chapitres suivants, c’est plutôt le souvenir de la moulinette de Boris Vian qui ressurgit…
On se souvient alors du premier frigidaire, dans les années soixante : il avait une pédale en bas pour ouvrir la porte…
Ce livre pourrait s’appeler « Les gens », même si les personnages y sont comme des fantômes : Jérôme et Sylvie, qui ne sont d’abord que « il » et « elle », rêvent que leurs moyens s’accordent à leurs désirs alors qu’« ils n’avaient que ce qu’ils méritaient » et que l’espace autour d’eux devient tyrannique. Esclaves de leurs désirs étriqués, confondant liberté et possession, ils passent même à côté de la guerre d’Algérie, comme ils passeront sans doute à côté de Mai 68 ; ils prennent des chemins désespérément vides et quand Perec nous dit qu’ils se métamorphosent, on pense plutôt à Kafka.
Pendant qu’un philosophe écrit : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. », Perec en fait un roman, flaubertien lit-on parfois…
Un livre de Perec, ça c’est certain, plus jouissif à lire que « La société du spectacle ».
Hasard de lecture, on relit ce livre après la « Critique de la vie quotidienne » de Henri Lefebvre : le hasard fait parfois bien les choses.
Fragments :
La
vie, là, serait facile, serait simple.
Car
leurs moyens et leurs désirs s’accorderaient en tous points…
Ils
auraient aimé être riches. Ils n’avaient que ce qu’ils
méritaient d’avoir.
Certains
jours, l’absence d’espace devenait tyrannique.
Le
cœur n’y était pas : ils ne pensaient qu’en termes de tout
ou rien.
Leur
amour du bien-être, du mieux-être, se traduisait par un
prosélytisme bête…
Et
pourtant, ils se trompaient ; ils étaient en train de se
perdre.
Il
leur arrivait d’avoir peur.
L’histoire,
là encore, avait choisi pour eux.
Rien
de ce qui est humain ne leur fut étranger.
Les
chemins qu’ils suivaient, les valeurs auxquelles ils s’ouvraient,
leurs perspectives, leurs désirs, leurs ambitions, tout cela, il est
vrai, leur semblait parfois désespérément vide.
Avec
leurs amis, la vie, souvent, était un tourbillon. Ils appartenaient,
presque tous, aux milieux de la publicité.
L’Express
était sans doute l’hebdomadaire dont ils faisaient le plus grand
cas.
Où
auraient-ils pu trouver plus exact reflet de leurs goûts, de leurs
désirs ?
… ils
lorgnaient avec envie, avec désespoir, vers le confort évident, le
luxe, la perfection des grands bourgeois.
Une
analyse poussée aurait décelé aisément, dans le groupe qu’ils
formaient, des courants divergents.
… ils
finissaient par perdre tout contact avec le réalité.
Ils
étaient épris de liberté. Il leur semblait que le monde entier
était à leur mesure…
Ils
n’étaient pas malheureux. Certains bonheurs de vivre, furtifs,
évanescents, illuminaient leurs journées.
Il
ne fallait pas grand-chose pour que tout s’écroule.
Ils
se sentaient enfermés, pris au piège, faits comme des rats.
Ils
voulaient jouir de la vie, mais, partout autour d’eux, la
jouissance se confondait avec la propriété.
Ils
s’étaient installés dans le provisoire. Mais les dangers les
guettaient de toutes parts.
Ils
avaient du temps libre, mais le temps travaillait contre eux.
L’économique,
parfois, les dévorait tout entiers.
… la
guerre d’Algérie avait commencé avec eux, elle continuait sous
leurs yeux. Elle ne les affectait qu’à peine…
La
guerre continuait pourtant, même si elle ne leur semblait être
qu’un épisode, qu’un fait presque secondaire. Certes, ils
avaient mauvaise conscience. Mais…
Ils
vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant
de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les
pièges fascinants du bonheur.
L’ennemi
était invisible. Ou plutôt, il était en eux…
Ainsi
rêvaient-ils, les imbéciles heureux : d’héritages, de gros
lots, de tiercé.
Un
jour même, ils rêvèrent de voler.
Alors,
par bouffées, survenaient d’autres mirages.
Mais
ils étouffaient sous l’amoncellement des détails.
Ils
tentèrent de fuir.
Leur
solitude était totale.
Leur
vie était comme une trop longue habitude, comme un ennui presque
serein : une vie sans rien.
Ils
ne se connaissaient plus d’envie.
Tout
aurait pu continuer ainsi.
Mais
il ne leur sera pas facile d’échapper à leur histoire.
Ils
reviendront donc, et ce sera pire.
Mais
le repas qu’on leur servira sera franchement insipide.