Le monde blanc

Le monde blanc

Excitation et joie de retrouver Kenneth White dans son dernier livre qui est une autobiographie, tout autant intellectuelle qu’évènementielle. Le grand air poétique auquel il nous a convié déjà depuis longtemps se retrouve dans toutes les pages où il raconte sa vie et ses voyages ; sa malice de rebelle éternel nous fait sourire quand il narre sa vie de professeur d’université. L’intérêt du lecteur est attisé dans la partie autobiographie intellectuelle du livre, retraçant son parcours de chercheur en géopoétique : on trouve logique de retrouver aux sources du concept de nomadisme intellectuel des noms comme Thoreau, Whitman, Rimbaud ; on est plus intrigué de trouver comme origines à ces idées Spengler et Emerson et on est ébloui par les pages sur Heidegger… Le livre est passionnant, se lit d’une traite et donne envie de replonger dans l’œuvre de Kenneth White.
Il donne la nostalgie de la première lecture éblouissante faite il y a longtemps de « La route bleue » ; son livre prend une tournure mélancolique quand on se souvient que l’écrivain à 86 ans : il prend ainsi une allure de testament littéraire.  Kenneth White (1936-2023) est décédé peu de temps après la rédaction de cette note.  White, Kenneth – Entre deux mondes – Le mot et le reste 2021




La parole qui me porte

Un beau volume de la collection Poésie-Gallimard pour découvrir l’art poétique de Paul Valet (1905-1987), poète musicien peintre médecin et résistant insoumis ayant perdu sa famille à Auschwitz.
Le distique est la forme privilégiée dans les textes composant ce volume, il implique une lecture lente et attentive pour découvrir que / La clef de voûte d’un poème / Est un mot prisonnier.
Les duos de vers, qui parfois s’allongent ou se raccourcissent, prennent par moment l’allure de notations psychologiques ou d’aphorismes philosophiques, mais n’oublient pas que / Les paroles essentielles / Sont distraites, et qu’infaillibles, elles sont oiseaux migrateurs.
Pour en savoir plus, on peut consulter les pages consacrées à Paul Valet sur les sites Poesibao, Remue.net ou le Tiers-Livre de François Bon.
À noter que dans la préface de ce livre par Sophie Nauleau, le lieu de naissance de Paul Valet est situé à Lodz en Pologne, alors que sur Wikipédia et sur les sites nommés ci-dessus, il est indiqué qu’il est né à Moscou. Le texte du poète indique : / Je reviens à moi / Savoir d’où je viens. CQFD.

Valet, Paul – La parole qui me porte – Poésie/Gallimard 2020



L’unique cordeau

Chacun d’entre nous possède quelques livres qu’il relit sans cesse, des œuvres vers lesquelles il revient en permanence : pour moi dans le domaine de la poésie, il y a Rimbaud, Baudelaire, mais aussi Dante et Hölderlin, Sylvia Plath et Emily Dickinson… Et Le Pont Mirabeau, d’Apollinaire, sans doute le poème que j’ai le plus souvent lu et relu, avec le recueil « Alcools ».

Je mets donc ce volume de la Pléiade dans mon Panthéon littéraire, sur l’étagère des livres préférés, ceux que j’emporterais sur l’île déserte en cas d’urgence.

On lit fréquemment que « Le pont Mirabeau » serait le plus beau poème de la langue française : bien que ne portant pas beaucoup de crédit à ce genre de classement, j’aurai tendance à le croire… On peut faire sur l’internet l’expérience d’écouter Apollinaire lui-même lire son poème dans un enregistrement datant de 1913, cela est étonnant et émouvant.

(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_Pont_Mirabeau_-_Apollinaire_(1913).ogg)

« À la fin tu es las de ce monde ancien », cela entraîne toujours autant, et le dernier vers de ce premier poème du recueil « Alcool », qui m’avait stupéfié lors de la première lecture, m’impressionne encore. Quant à l’unique cordeau des trompettes marines – puisse-t-il être le chantre de mes nuits – son pincement résonne toujours plus fort que le son de la mer : mais peut-être faut-il déjà avoir touché cet instrument de musique pour comprendre.


Apollinaire – Œuvres poétiques – nrf Gallimard La Pléiade